QUELQUES RÉFLEXIONS
choqueroit le dessein et la nature de Touvrage. Mais, dans la forme de lettres, où les acteurs ne sont pas choisis, et où les sujets qu'on traite ne sont dépendants d*aucun dessein ou d'aucun plan déjà formé, Tauteur s'est donné l'avantage de pouvoir joindre de la philosophie, de la politique et de la morale à un roman, et de lier le tout par une chaîne secrète, et, en quelque façon, inconnue.
Les Lettres persanes eurent d'abord un débit si prodigieux, que les libraires mirent tout en usage pour en avoir des suites. Ils alloient tirer par la manche tous ceux qu'ils rencontroient : Monsieur, disoient-ils, faites-moi des Lettres persanes.
Mais ce que je viens de dire suffit pour faire voir qu'elles ne sont susceptibles d'aucune suite *, encore moins d'aucun mélange* avec des lettres écrites d'une autre main, quelque ingénieuses qu'elles puissent être.
Il y a quelques traits que bien des gens ont trouvés trop hardis. Mais ils sont priés de faire attention à la nature de cet ouvrage. Les Persans, qui doivent y jouer un si grand rôle, se trouvoient tout à coup transplantés en Europe, c'est-à-dire dans un autre univers. Il y avoit un temps où il falloit nécessairement les représenter pleins d'ignorance et de préjugés.' On n'étoit attentif qu'à faire voir la génération et le progrès de leurs idées. Leurs premières pensées dévoient être singulières : il sembloit qu'on n'avoit rien à faire qu'à leur donner l'espèce de singularité qui peut compatir avec de l'esprit. On n'avoit à peindre que le sentiment qu'ils avoient eu à chaque chose qui leur avoit paru extraordinaire. Bien loin qu'on pensât à intéresser quelque principe de notre religion, on ne se soupçonnoit pas même d'imprudence. Ces traits se trouvent toujours liés avec le sentiment
1. Bst-ce une allusion aux Nouvelles Lettres persaïus traduites de l'anglais et publiées sous la rubrique de Londres dès l'année 1735?
2. Allusion aux Lettres turques de Sainte-Foix, jointes à l'édition de 1744; Cologne, chez Pierre Marteau.
8. f Huart [le libraire] veut faire une nouvelle édition des Lettres persanes ; mais il 7 a quelques jui;e)iï/<a que je voudrois auparavant retoucher; quoiqu'il faut qu'un Turc voie, pense et parle en Turc, et non en chrétien : c'est à quoi bien des gens ne font pas attention en lisant les Lettres persanes. » Lettre à l'abbé de GtuueOt du 4 octobre 1752.
On ne voit pas que, dans l'édition de 1754, la dernière qu'il ait donnée de son vivant, Montesquieu ait retouché ce qu'il appelle des juvenilia.
de surprise et d'étonnement, et point avec IMdée d'examen, et encore moins avec celle de critique. En parlant de notre religion, ces Persans ne dévoient pas parottre plus instruits que lorsqu'ils parloient de nos coutumes et de nos usages. Et s'ils trouvent quelquefois nos dogmes singuliers, cette singularité est toujours marquée au coin de la parfaite ignorance des liaisons qu'il y a entre ces dogmes et nos autres vérités.
On fait cette justification par amour pour ces grandes vérités, indépendamment du respect pour le genre humain, que Ton n'a certainement pas voulu frapper par l'endroit le plus tendre. On prie donc le lecteur de ne pas cesser un moment de regarder les traits dont je parle comme des effets de la surprise de gens qui dévoient en avoir, ou comme dés paradoxes faits par des hommes qui n'étoient pas même en état d'en faire. Il est prié de faire attention que tout l'agrément consistoit dans le contraste étemel entre les choses réelles et la manière singulière, naïve ou bizarre, dont elles étoient aperçues. Certainement la nature et le dessein des Lettres persanes sont si à découvert, qu'elles ne tromperont jamais que ceux qui voudront se tromper euxmêmes.