‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 222 sur 245 · La France · texte numérisé non relu

La France

LETTRE GXLII. 449

vous croyez être riches, parce que vous avez de Tor et de Targent! votre erreur me fait pitié. Croyez-moi : quittez le pays des vils métaux; venez dans Tempire de rimagination, et je vous promets des richesses qui vous étonneront vous-mêmes. Aussitôt il ouvrit une grande partie des outres qu'il avoit apportées, et il distribua de sa marchandise à qui en voulut.

« Le lendemain il revint dans les mômes carrefours, et ii s^écria : Peuples de Bétique, voulez-vous être riches? Imaginezvous que je le suis beaucoup et que vous Têtes beaucoup aussi : mettez-vous tous les matins dans Tesprit que votre fortune a doublé pendant la nuit : levez- vous ensuite; et, si vous avez des créanciers, allez les payer de ce que vous aurez imaginé; et dites-leur d'imaginer à leur tour.

« Il reparut quelques jours après, et il parla ainsi : Peuples de Bétique, je vois bien que votre imagination n'est pas si vive que les premiers jours; laissez- vous conduire à la mienne : je mettrai tous les matins devant vos yeux un écriteau, qui sera pour vous la source des richesses; vous n'y verrez que quatre paroles,^ mais elles seront bien significatives, car elles régleront la dot de vos femmes, la légitime de vos enfants, le nombre de vos domestiques. EU quant à vous, dit-il à ceux de la troupe qui étoient le plus près de lui; quant à vous, mes chers enfants (je puis vous appeler de ce nom, car vous avez reçu de moi une seconde naissance), mon écriteau décidera de la magnificence de vos équipages, de la somptuosité de vos festins, du nombre et de la pension de vos maîtresses.

« A quelques jours de là, il arriva dans le carrefour, tout essoufflé, et, transporté de colère, il s'écria : Peuples de Bétique» je vous avois conseillé d'imaginer, et je vois que vous ne le faite» pas : eh bien, à présent je vous l'ordonne. Là-dessus il les quitta brusquement : mais la réflexion le rappela sur ses pas. J'apprends que quelques-uns de vous sont assez détestables pour conserver leur or et leur argent. Encore passe pour l'argent; mais, pour de l'or... pour de l'or... Ah l cela me met dans une indignation I... Je jure, par mes outres sacrées, que, s'ils ne

i. Le cours des actions «

viennent me rapporter, je les punirai sévèrement.* Puis il ajouta, d^un air tout à fait persuasif : Croyez-vous que ce soit pour garder ces misérables métaux, que je vous les demande? Une marque de ma candeur, c'est que, lorsque vous me les apportâtes, il y a quelques jours, je vous en rendis sur-le-champ la moitié. *

« Le lendemain, on Taperçut de loin, et on le vit s'insinuer avec une voix douce et flatteuse : Peuples de Bétlque, j'apprends que vous avez une partie de vos trésors dans les pays étrangers : je vous prie, faites-les-moi venir ;• vous me ferez plaisir, et je vous en aurai une reconnoissance éternelle.

« Le fils d'Éole parloit à des gens qui n'avoient pas grande envie de rire; ils ne purent pourtant s'en empêcher : ce qui fit qu'il s'en retourna bien confus. Mais, reprenant courage, il hasarda encore une petite prière. Je sais que vous avez des pierres précieuses : au nom de Jupiter, défaites- vous-en ; rien ne vous appauvrit comme ces sortes de choses; défaites-vous-en, vous dis-je.* Si vous ne le pouvez pas par vous-mêmes, je vous donnerai des hommes d'affaires excellents. Que de richesses vont couler chez vous, si vous faites ce que je vous conseille ! Oui, je vous promets tout ce qu'il y a de plus pur dans mes outres.

a Enfin, il monta sur un tréteau; et, prenant une voix plus assurée, il dit : Peuples de Bétique, j'ai comparé l'heureux état dans lequel vous êtes, avec celui où je vous trouvai lorsque j'arrivai ici ; je vous vois le plus riche peuple de la terre : mais, pour achever votre fortune, souffrez que je vous ôte la moitié de vos biens. ^ A ces mots, d'une aile légère, le fils d'Éole disparut, et laissa ses auditeurs dans une consternation inexprimable ; ce qui fit qu'il revint le lendemain, et parla ainsi : Je m'aperçus hier que mon discours vous déplut extrêmement. Eh bien ! prenez que je ne vous aie rien dit. Il est vrai; la moitié, c'est trop.

1. On avait ordonné de porter toutes les espèces à la Banque.

2. A Torigine on remboursait les billets, moitié en papier, moitié «n espèces.

3. Ordonnance du roi du 20 juin 1720. Mémoires de Ifathieu Marais, 1. 1, p. 315.

4. Arrêt du 4 juillet 1720. Mémoires de Mathieu Marais, i, I, p. 315.

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