‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 224 sur 245 · RICA Â NATHANAEL LÉVI, MÉDECIN JUIF · texte numérisé non relu

RICA Â NATHANAEL LÉVI, MÉDECIN JUIF

A LIVOURMi.

Tu me demandes ce que je pense de la vertu des amulettes, et de la puissance des talismans. Pourquoi t'adressestu à moi? Tu es Juif, et je suis Mahométan; c'est-à-dire, que nous sommes tous deux bien crédules.

Je porte toujours sur moi plus de deux mille passages du saint Alcoran : j'attache à mes bras un petit paquet, où sont écrits les noms de plus de deux cents dervis : ceux d'Hali, de Fatmé, et de tous les purs, sont cachés en plus de vingt endroits de mes habits.

Cependant je ne désapprouve point ceux qui rejettent cette vertu que Ton attribue à de certaines paroles. Il nous est bien plus difficile de répondre à leurs raisonnements, qu'à eux de répondre à nos expériences.

Je porte tous ces chiffons sacrés, par une longue habitude, pour me conformer à une pratique universelle : je crois que, s'ils n'ont pas plus de vertu que les bagues et les autres ornements dont on se pare, ils n'en ont pas moins. Mais toi, tu mets toute ta confiance sur quelques lettres mystérieuses; et, sans cette sauvegarde, tu serois dans un effroi continuel.

Les hommes sont bien malheureux ! Us flottent sans

LETTRE GXLIII. 453

cesse entre de fausses espérances et des craintes ridicules : et, au lieu de s'appuyer sur la raison, ils se font des monstres qui les intimident, ou des fantômes qui les séduisent.

Quel effet veux-tu que produise l'arrangement de certaines lettres? Quel effet veux-tu que leur dérangement puisse troubler? Quelle relation ont-elles avec les vents, pour apaiser les tempêtes ; avec la poudre à canon, pour en vaincre l'effort; avec ce que les médecins appellent l'humeur peccante, et la cause morbifique des maladies, pour les guérir?

Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que ceux qui fatiguent leur raison pour lui faire rapporter de certains év^ nements à des vertus occultes, n'ont pas un moindre effort à faire pour s'empêcher d'en voir la véritable cause.

Tu me diras que de certains prestiges ont fait gagner une bataille; et moi, je te dirai qu'il faut que tu t'aveugles, pour ne pas trouver, dans la situation du terr^n, dans le nombre ou dans le courage des soldats, dans l'expérience des capitaines, des causes suffisantes pour produire ce' effet dont tu veux ignorer la cause.

Je te passe, pour un moment, qu*il y ait des prestiges : passe-moi, à mon tour, pour un moment, qu'il n'y en ait point; car cela n'est pas impossible. Ce que tu m'accordes^ n'empêche pas que deux armées ne puissent se battre : veux-tu que, dans ce cas-là, aucune des deux ne puisse remporter la victoire?

Crois-tu que leur sort restera incertain, jusqu'à ce qu'une' puissance invisible vienne le déterminer? que

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