A. G. Jusqu'à ce que quelque puissance invisible
tous les coups seront perdus; toute la prudence vaine; et tout le courage inutile?
Penses-tu que la mort, dans ces occasions, rendue présente de mille manières, ne puisse pas produire dans les esprits ces terreurs paniques que tu as tant de peine à expliquer? Yeux-tu que, dans une armée de cent mille hommes, il ne puisse pas y avoir un seul homme timide? Crois-tu que le découragement de celui-ci ne puisse pas produire le découragement d*un autre? que le second, qui quitte un troisième, ne lui fasse pas bientôt abandonner un quatrième? Il n'en faut pas davantage pour que le désespoir de vaincre saisisse soudain toute une armée, et la saisisse d'autant plus facilement, qu'elle se trouve plus nombreuse.
Tout le monde sait, et tout le monde sent que les hommes, comme toutes les créatures qui tendent à conserver leur être, aiment passionnément la vie : on sait cela en général; et on cherche pourquoi, dans une certaine occasion particulière, ils ont craint de la perdre?
Quoique les livres sacrés de toutes les nations soient remplis de ces terreurs paniques ou surnaturelles, je n'imagine rien de si frivole; parce que, pour s'assurer qu'un effet, qui peut être produit par cent mille causes naturelles, est surnaturel, il faut avoir auparavant examiné si aucune de ces causes n'a agi : ce qui est impossible.
Je ne t'en dirai pas davantage, NathanaSl : il me semble que la matière ne mérite pas d'être â sérieusement traitée.
De Paris, la iO de la lane de chahlMui, 17Ï0.
P.-5. Gomme je fmissois, j'ai entendu crier dans la rue une lettre d'un médecin de province à un médecin de
LETTRE GXLIII. 455
Paris (car ici toutes les bagatelles s'impriment, se publient et s'achètent). J'ai cru que je feroisbien de te l'envoyer, parce qu'elle a du rapport à notre sujet. ^
LETTRE d'un MEDECIN DE PROVINCE A UN MEDECIN DE PARIS.
ff II y avoit, dans notre ville, un malade qui ne dormoit point depuis trente-cinq jours. Son médecin lui ordonna Topium : mais il ne pouvoit se résoudre à le prendre ; et il avoit la coupe à la main, qu'il étoit plus indéterminé que jamais. Enfin, il dit à son médecin : Monsieur, je vous demande quartier seulement jusqu'à demain : je connois un homme qui n*exerce pas la médecine, mais qui a chez lui un nombre innombrable de remèdes contre l'insomnie ; souffrez que je l'envoie quérir : et, si je ne dors pas cette nuit, je vous promets que je reviendrai à vous. Le médecin congédié, le malade fit fermer les rideaux, et dit à un petit laquais : Tiens, va-t'en chez M. Anis, et dis-lui qu'il vienne me parler. M. Anis arrive. Mon cher monsieur Anis, je me meurs; je ne puis dormir : n'auriez-vous point, dans votre boutique, la C. du G..1* ou bien quelque livre de dévotion composé par un R. P. J.' que vous n'ayez pas pu vendre? car souvent les remèdes les plus gardés sont les meilleurs. Monsieur, dit le libraire, j'ai chez moi la Cour sainte du père Gaussin,^ en six volumes, à votre
î. Uauteur, dans le manuscrit qu'il avait confié, de son vivant, aux libraires, a jugé à propos de faire des retranchements. On n'a pas cru devoir en priver le lecteur, qui les trouvera ici en notes,*
Il y a bien des choses que je n'entends pas : mais toi, qui es môdecin, tu dois entendre le langage de tes confrères.