‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 45 sur 245 · Tradition mahométaoc. (M · texte numérisé non relu

Tradition mahométaoc. (M

penchoit. Ce grand animal fit tant d'ordures, qu'il en naquit un cochon. Croyez-vous, Usbek, que depuis ce temps- là, nous nous en soyons abstenus, et que nous l'ayons regardé comme un animal immonde?

Mais, comme le cochon remuoit tous les jours ces ordures, il s'éleva une telle puanteur dans l'arche , qu'il ne put lui-même s'empêcher d'éternuer ; et il sortit de son nez un rat, qui alloit rongeant tout ce qui se trouvoit devant lui : ce qui devint si insupportable à Noé , qu'il crut qu'il étoit à propos de consulter Dieu encore. Il lui ordonna de donner au lion un grand coup sur le front, qui étemua aussi, et fit sortir de son nez un chat. Croyezvous que ces animaux soient encore immondes? Que vous en semble ?

Quand donc vous n'apercevez pas la raison de Timpureté de certaines choses, c'est que vous en ignorez beaucoup d'autres, et que vous n'avez pas la connoissance de ce qui s'est passé entre Dieu, les anges et les hommes. Vous ne savez pas l'histoire de l'éternité ; vous n'avez point lu les livres qui sont écrits au ciel ; ce qui vous en a été révélé n'est qu'une petite pai*tie de la bibliothèque divine : et ceux qui, comme nous, en approchent de plus près, tandis qu'ils sont en cette vie, sont encore dans l'obscurité et les ténèbres. Adieu : Mahomet soit dans votre cœur.

De Com,i le dernier de la lune de chahban, 1711.

1. A. A Coin. — Les premières éditions emploient la forme du datif : A Com, A Smyme, A Paris, de préférence à la forme du génitif, qui a été adoptée dans les dernières éditions, publiées du vivant de Fauteur. Je ne relèverai plus ces variantes, qui n'ont point df intérêt*

USBEK A SON AMI RUSTAN

A ISPAHAX.

Nous n'avons séjourné que huit jours à Tocat : après trente-cinq jours de marche, nous sommes arrivés à Smyme.

De Tocat à Smyrne, on ne trouve pas une seule ville qui mérite qu'on la nomme. J'ai vu avec étonnement la foiblesse de l'empire des Osmanlins. Ce corps malade ne se soutient pas par un régime doux et tempéré, mais par des remèdes violents, qui Tépuisent et le minent sans cesse. ^

Les bâchas, qui n'obtiennent leurs emplois qu'à force d'argent, entrent ruinés dans les provinces, et les ravagent comme des pays de conquête. Une milice insolente n'est soumise qu'à ses caprices. Les places sont démantelées, les villes désertes, les campagnes désolées, la culture des terres et le commerce entièrement abandonnés.

L'impunité règne dans ce gouvernement sévère : les chrétiens qui cultivent les terres, les juifs qui lèvent les tributs, sont exposés à mille violences.

La propriété des terres est incertaine; et par consé-

i. Grandeur §t décadence des Romains, ch. xxin.

guent l'ardeur de les faire valoir, ralentie : il n'y a ni titre ni possession, qui vaille contre le caprice de ceux qui gouvernent.

Ces barbares ont tellement abandonné les arts, qu'ils ont négligé jusqu'à l'art. militaire. Pendant que les nations d'Europe se raffinent tous les jours, ils restent dans leur ancienne ignorance ; et ils ne s'avisent de prendre leurs nouvelles inventions, ^ qu'après qu'elles s'en sont servies mille fois contre eux.

Ils n'ont aucune expérience sur la mer, point d'habileté ' dans la manœuvre. On dit qu'une poignée de chrétiens, sortis d'un rocher,' font suer les Ottomans,^ et fatiguent leur empire.

Incapables de faire le commerce, ils souffrent presque avec peine que les Européens, toujours laborieux et entreprenants, viennent le faire : ils croient faire grâce a ces étrangers de permettre* qu'ils les enrichissent.

Dans toute cette vaste étendue de pays que j'ai traversée, je n'ai trouvé que Smyme qu'on puisse regarder comme une ville riche et puissante. Ce sont les Européens qui la rendent telle ; et ^1 ne tient pas aux Turcs qu'elle ne ressemble à toutes les autres.

Voilà, cher Rustan, une juste idée de cet empire, qui, avant deux siècles, sera le théâtre des triomphes de quelque conquérant.

De Smjme, le 8 de U lune de rahmaMn, • 1711.

i. C'est-à-dire les nouTelleB inTentions des nations d'Europe.

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