‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 74 sur 245 · La Sorbonne et T Université · texte numérisé non relu

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LETTRE XXXVL 443

VU une nation entière, * chassée de son pays, traverser les mers pour s'établir en France, n'emportant avec elle, pour parer aux nécessités de la vie, qu'un redoutable talent pour la dispute. Adieu.

De Paris, le dernier de la lune de zilhagé, 1713. 1 . Les Hibernais ou Irlandais.

USBEK A IBBEN

A SHYRNB.

Le roi de France est vieux.* Nous n'avons point d'exemple, dans nos histoires, d'un monarque qui ait si longtemps régné. On dit qu'il possède à un très-haut degré le talent de se faire obéir : il gouverne avec le même génie sa famille, sa cour, son État ; on lui a souvent entendu dire que, de tous les gouvernements du monde, celui des Turcs, ou celui de notre auguste sultan, lui plairoit le mieux; tant il fait cas de la politique orientale.^

J'ai étudié son caractère, et j'y ai trouvé des contradictions qu'il m'est impossible de résoudre : par exemple, il a un ministre qui n'a que dix-huit ans,' et une maltresse

i. Louis XIV. n avoit alors soixante-quinze ans, et régnoit depuis soixante-dix ans.

2. Des courtisans s*entretenoient devant Louis -XIV, qui n*avoit alors que quinze ans, du pouvoir absolu des sultans, qui disposent des biens et de la vie de leurs sujets : « Voilà, dit le jeune roi, ce qui s'appelle régner. » Le maréchal d*Estrées, effrayé des dispositions que promettait un semblable aveu, repartit : « Mais, sire, deux ou trois de ces empereurs ont été étranglés de mon temps. » (Note de Tédition Dalibon, Paris, 1826.)

3. Quel est ce ministre? Barbézieux, fils de Louvois, que citent les commentateurs, était ministre à vingt-trois ans, et non à dix-huit. De plus, il était mort en 1713.

qui en a quatre-vingts; ^ il aime sa religion, et il ne peut souffrir ceux qui disent qu'il la faut observer à la rigueur; * quoiqu'il fuie le tumulte des villes, et qu'il se communique peu, il n'est occupé, depuis le matin jusqu'au soir, qu'à faire parler de lui ; il aime les trophées' et les victoires ; mais il craint autant de voir un bon général à la tète de ses troupes, qu'il auroit sujet de le craindre à la tète d'une armée ennemie. Il n'est, je crois, jamais arrivé qu'à lui, d'être en même temps comblé de plus de richesses qu'un prince n'en sauroit espérer, et accablé d'une pauvreté qu'un particulier ne pourroit soutenir.

Il aime à gratifier ceux qui le seiTent ; mais il paye aussi libéralement les assiduités, ou plutôt l'oisiveté de ses courtisans, que les campagnes laborieuses de ses capitaines; souvent il préfère un homme qui le déshabille, ou qui lui donne la serviette lorsqu'il se met à table, à un autre qui lui prend des villes, ou lui gagne des batsdlles ; il ne croit pas que la grandeur souveraine doive être gênée dans la distribution des grâces; et, sans examiner si celui qu'il comble de biens est homme de mérite, il croit que son choix va le rendre tel ; aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un homme qui avoit fui deux lieues, et un beau gouvernement à un autre qui en avoit ^ fui quatre.

11 est magnifique, surtout dans ses bâtiments; il y a plus de statues dans les jardins de son palais,' que de citoyens dans une grande ville. Sa garde est aussi forte que celle du prince devant qui tous les trônes se renversent ; * ses

1. M"* de Maintenon, que Louis XIV avait épousée secrètement.

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