‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 75 sur 245 · Le shah de Perse · texte numérisé non relu

Le shah de Perse

années sont aussi nombreuses, ses ressources aussi grandes, et ses finances aussi inépuisables.^

De Paris, le 7 de U lune de maharram, niS.

i. On a reproché à Montesquiea sa sévérité pour Louis XIV : les hommes du xviii* siècle étaient plus indulgents pour le grand roi; on n*a qu'à lire Voltaire sur ce point ; nuds Montesquieu avait des idées arrè« tées sur ce règne qui éblouissait les contemporains de Louis XV; on peut rapprocher de cette lettre le portrait de Louis XIV, conservé dans les Prnisées divenes de Tauteur.

« Louis XIV, ni pacifique, ni guerrier; il avoit les formes de la justice, de la politique, de la dévotion, et Tair d'un grand roi. Doux avec ses domestiques, libéral avec ses courtisans, avide avec ses peuples, inquiet avec ses ennemis, despotique dans sa famille, roi dans sa cour, dur dans ses conseils, enfant dans celui de conscience, dupe de tout ce qui Joue le prince s les ministres, les femmes et les dévots. Toujours gouvernant et toujours gouverné, malheureux dans ses choix, aimant les sots, souffrant les talents, craignant Tesprit; sérieux dans ses amours, et dans son dernier attachement foible à faire pitié. Aucune force d*esprit dans les succès; de la sécurité dans les revers, du courage dans sa mort. Il aima la gloire et la religion; et on Tempêcha toute sa vie de connoître ni Tune ni l'autre. Il n*anroit eu presque aucun de ces défauts, sUl avoit été un peu mieux élevé, et s'il avoit eu un peu plus d'esprit. Il avoit T&me plus grande que Tesprît; M™" de Maintenon abaissoit sans cesse cette àme pour la mettre à son point. »

LETTRE XXXVIU.

BiCA A IBBEN.

A SIITK2VE.

C'est une grande question, parmi les hommes, de savoir s'il est plus avantageux d'ôter aux femmes la liberté, qpe de la leur laisser. Il me semble qu'il y a bien des raisons pour et contre. Si les Européens disent qu'il n'y a pas de générosité à rendre malheureuses les personnes que l'on aime, nos Asiatiques répondent qu'il y a de la bassesse aux hommes de renoncer à l'empire cpie la nature leur a donné sur les femmes. Si on leur dit que le grand nombre des femmes enfermées est embarrassant ; ils répondent que dix femmes, qui obéissent, embarrassent moins qu'une qui n'obéit pas. Que s'ils objectent, à leur tour, que les Européens ne sauroient être heureux avec des femmes qui ne leur sont pas fidèles ; on leur répond que cette fidélité, qu'ils vantent tant, n'empêche point le dégoût, qui suit toujours les passions satisfaites; que nos femmes sont trop à nous; qu'une possession si tranquille ne nous laisse rien à désirer, ni à craindre; qu'un peu de coquetterie est un sel qui pique et prévient la coiTuption. Peut-être qu'un homme, plus sage que moi, seroit embarrassé de décider : car, si les Asiatiques font fort bien de chercher des moyens

propres à calmer leurs inquiétudes, les Européens font fort bien aussi de n'en point avoir.

Après tout, disent-ils, quand nous serions malheureux en qualité de maris, nous trouverions toujours moyen de nous dédommager en qualité d'amants. Pour qu'un homme pût se plaindre avec raison de Tinfidélité de sa femme, il faudroit qu'il n'y eût que trois personnes dans le monde; ils seront toujours à but, quand il y en aura quatre.

C'est une autre question de savoir si la loi naturelle soumet les femmes aux hommes. Non, me disoit l'autre jour un philosophe très-galant : la nature n'a jamais dicté une telle loi. L'empire que nous avons sur elles est une véritable tyrann ie ; elles ne nous l'ont laissé prendre que parce qu'elles ont plus de douceur que nous, et, par conséquent, plus d'humanité et de raison. Ces avantages qui dévoient sans doute leur donner la supériorité, si nous avions été raisonnables, la leur ont fait perdre, parce que nous ne le sommes point.

Or, s'il est vrai que nous n'avons sur les femmes qu'un pouvoir tyrannique, il ne l'est pas moins qu'elles ont sur nous un empire naturel : celui de la beauté, à qui rien ne résiste. Le nôtre n'est pas de tous les pays ; mais celui de la beauté est universel. Pourquoi aurions-nous donc un privilège? Est-ce parce que nous sommes les plus forts? Mais c'est une véritable injustice. Nous employons toutes sortes de moyens pour leur abattre le courage. Les forces seroient égales, si l'éducation l'étoit aussi. Éprouvons-les dans les talents que l'éducation n'a point afibiblis, et nous verrons si nous sommes si forts.

11 faut l'avouer, quoique cela choque nos mœurs : chez les peuples les plus polis, les femmes ont toujours eu de l'autorité sur leurs maris ; elle fut établie par une loi chez

les Égyptiens, en l'honneur d'Isîs; et chez les Babyloniens, en l'honneur de Sémiramis. On dîsoît des Romains, qu'ils commandoient à toutes les nations, mais quils obéissoient à leurs femmes. Je ne parle point des Sauromates, ^ qui étoient véritablement dans la servitude de ce sexe ; * ils étoient trop barbares pour que leur exemple puisse être cité.

Tu vois, mon cher Ibben,' que j'ai pris le goût de ce pays-ci, où l'on aime à soutenir des opinions extraordinaires, et à réduire tout en paradoxe. Le prophète a décidé la question, et a réglé lea droits de l'un et de l'autre sexe. Les femmes, dit-il, doivent honorer leurs maris : leurs maris les doivent honorer ; mais ils ont l'avantage d'un degré sur elles.

Dn Paris, le 26 de la lune de gemmadi 8, 1713.

f. Hérodote, IV, 110-147.

S. A. C. Dans la servitude du sexe.

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