ÉUts pririlégiés
sujets sous un arbre. Il étoit sur son trône, c'est-à-dire, sur un morceau de bois, aussi fier que s'il eût été assis sur celui du Grand Mogol ; il avoit trois ou quatre gardes avec des piques de bois ; un parasol, en forme de dais, le couvroit de l'ardeur du soleil ; tous ses ornements, et ceux de la reine sa femme, consistoient en leur peau noire et quelques bagues. Ce prince, plus vain encore que misérable, demanda à ces étrangers si on parloit beaucoup de lui en France. 11 croyoit que son nom devoît être porté d'un pôle à l'autre : et, à la différence de ce conquérant de qui on a dit qu'il avoit fait taire toute la terre, il croyoit, lui, qu'il devoit faire parler tout l'univers.
Quand le kan ^ de Tartarie a dîné, un héraut crie que tous les princes de la terre peuvent aller dîner, si bon leur semble; et ce barbare, qui ne mange que du lait, qui n*a pas de maison, qui ne vit que de brigandage, regarde tous les rois du monde comme ses esclaves, et les insulte régulièrement deux fois par jour.
De Paris, le 28 de la lune de rhégeb, 1713. 1. A. Quand le cam de Tartarie.
RICA A USBEK
Hier matin, comme j'étois au lit, j'entendis frapper rudement à ma porte, qui fut soudain ouverte, ou enfoncée, par un homme avec qui j'avois lié quelque société, et qui me parut tout hors de lui-même.
Son habillement étoit beaucoup plus que modeste ; sa perruque de travers n'avoit pas même été peignée; il n'avoit pas eu le temps de faire recoudre son pourpoint noir ; et il avoit renoncé, pour ce jour-là, aux sages précautions avec lesquelles il avoit coutume de déguiser le délabrement de son équipage.
Levez-vous, me dit-il ; j'ai besoin de vous tout aujourd'hui : j'ai mille emplettes à faire, et je serai bien aise que ce soit avec vous. 11 faut, premièrement, que nous allions, rue Saint-Honoré, parler à un notaire qui est chargé de vendre une terre de cinq cent mille livres ; je veux qu'il m'en donne la préférence. En venant ici, je me suis arrêté un moment au faubourg Saint-Germain, où j'ai loué un hôtel * deux mille écus, et j'espère passer le contrat aujourd'hui.
i. C. De deux mille écus.
Dès que je fus habillé, ou peu s'en falloit, mon homme me fit précipitamment descendre. Commençons, dît-il, par acheter^ un carrosse, et établissons l'équipage. En effet, nous achetâmes, non-seulement un carrosse, mais encore pour cent mille francs de marchandises, en moins d'une heure : tout cela se fit promptement, parce que mon homme ne marchanda rien, et ne compta jamais ; aussi ne déplaça-t-il pas.' Je révois sur tout ceci; et, quand j'examinois cet homme, je trouvoîs en lui une complication singulière de richesses et de pauvreté; de manière que je ne savois que croire. Mais enfin, je rompis le silence ; et le tirant à part,* je lui dis : Monsieur, qui est-ce qui payera tout cela? Moi, dit-il : ^ venez dans ma chambre; je vous montrerai des trésors immenses, et des richesses enviées des plus grands monarques ; mais elles ne le seront pas de vous, qui les partagerez toujours avec moi. Je le' suis. Nous grimpons à son cinquième étage ; et, par une échelle, nous nous guindons à un sixième, qui étoit un cabinet ouvert aux quatre vents, dans lequel il n'y avoit que deux ou trois douzsdnes de bassins; de terre remplis de diverses liqueurs. Je me suis levé de grand matin, me dit-il, et j'ai fait d'abord ce que je fais depuis vingt-cinq ans, qui est d'aller visiter mon œuvre : j'ai vu que le grand jour étoit venu, qui devoit me rendre plus riche qu'homme qui soit sur la terre. Voyez-vous cette liqueur vermeille? Elle a à présent toutes les qualités que
1. A. G. Commençons par aller acheter un carrosse et établissons d*abord réqoipage.