Un Arménien. (M
LETTRE XLVIl. 467
LETTRE XLVIL
ZACHI A USBËK.
J'ai une grande nouvelle à l'apprendre : je me suis réconciliée avec Zéphis; le sérail, partagé entre nous, s'est réuni. Il ne manque que toi dans ces lieux, où la paix règne : viens, mon cher Usbek, viens y faire triompher l'amour.
Je donnai à Zéphis un grand festin, où ta mère, tes femmes et tes principales concubines furent invitées ; tes tantes et plusieurs de tes cousines s'y trouvèrent aussi; elles étoient venues à cheval, couvertes du sombre nuage de leurs voiles et de leurs habits.
Le lendemain, nous partîmes pour la campagne, où nous espérions être plus libres : nous montâmes sur nos chameaux, et nous nous mimes quatre dans chaque loge. Comme la partie avoit été faite brusquement, nous n'eûmes pas le temps d'envoyer à la ronde annoncer le courouc : ' mais le premier eunuque, toujours industrieux, prit une
i. Courouc (arrière, arrière), est le cri que poussent les eunuques qui accompagnent les litières où sont les femmes. Et c*est à coups de bâton qu'ils écartent les curieux et les indiscrets. V. sup., lettre XXVI.
46a LETTRES PERSANES.
autre précaution ; car il joignit, à la toile qui nous empêchoit d'être vues, un rideau si épais, que nous ne pouvions absolument voir personne.
Quand nous fûmes arrivées à cette rivière, qu'il faut traverser, chacune de nous se mit, selon la coutume, dans une boîte, et se fit porter dans le bateau : car on nous dit que la rivière étoit pleine de monde. Un curieux, qui s'approcha trop près du lieu où nous étions enfermées, reçut un coup mortel, qui lui ôta pour jamais la lumière du jour ; un autre, qu'on trouva se baignant tout nu sur le rivage, eut le même sort ; et tes fidèles eunuques sacrifièrent à ton honneur et au nôtre ces deux infortunés.
Mais écoute le reste de nos aventures. Quand nous fumes au milieu du fleuve, un vent si impétueux s'éleva, et un nuage si afi'reux couvrit les airs, que nos matelots commencèrent à désespérer. Efi'rayées de ce péril, nous nous évanouîmes presque toutes. Je me souviens que j'entendis la voix et la dispute de nos eunuques, dont les uns disoient qu'il falloit nous avertir du péril et nous tirer de notre prison ; mais leur chef soutint toujours qu'il mourroit plutôt que de souffrir que son maître fût ainsi déshonoré, et qu'il enfonceroit un poignard dans le sein de celui qui feroit des propositions si hardies. Une de mes esclaves, toute hors d'elle, courut vers moi, déshabillée, pour me secourir ; mais un eunuque noir la prit brutalement, et la fit rentrer dans l'endroit d'où elle étoit sortie. Pour lors, je m'évanouis, et ne revins à moi qu'après que le péril fut passé.*
Que les voyages sont embarrassants pour les femmes I Les hommes ne sont exposés qu'aux dangers qui menacent