II
Enfin, les Romains perdirent leur discipline militaire; ils abandonnèrent jusqu'à leurs propres armes. Yégèce dit que les soldats les trouvant trop pesantes, ils obtinrent de Tempereur Gratien de quitter leur cuirasse et ensuite leur casque; de façon qu'exposés aux coups sans défense, ils ne songèrent plus qu'à fuir^
Il ajoute qu'ils avoient perdu la coutume de fortifier leur camp; et que, par cette négligence, leurs armées furent enlevées par la caval erie des Barbares.
La cavalerie fut peu nombreuse chez les premiers Romains, elle ne faisoit que la onzième partie de la légion, et très-souvent moins; et, ce qu'il y a d'exlraordinsdre, ils en avoient beaucoup moins que nous, qui avons tant de sièges à faire, où la cavalerie est peu utile. Quand les Romains furent dans la décadence^ ils n'eurent presque plus que de la cavalerie. 11 me semble que plus une nation se rend savante dans l'art militaire, plus elle a^t par son infanterie ^ et que , moins elle le connott, plus elle multiplie sa cavalerie : c'est que, sans la discipline, l'infanterie pesante ou légère n'est rien; au lieu que la cavalerie va toujours, dans son désordre même '. L'action de celle-ci consiste plus dans son impétuosité et un certain choc; celle de l'autre, dans sa résistance et une certaine immobilité; c'est plutôt une réaction qu'une action. Enfin la force de la cavalerie est momentanée : l'infanterie agit plus longtemps ; mais il faut
oligarchique. L'anarcliie eut son eflTet ordinaire ; elle menA au goavernement absolu. V. nip.» chap. xv.
\. De re militari, liv. I, chap. xx. (M.)
2. La cayalerie tartare, sans observer aucune de nos maximes militaires, a lait, dans tous les temps, de grandes choses. Voyez les Relations, et surtout celles de la dernière conquête de la Chine. (M.)
de la discipline pour qu'elle puisse agir longtemps ^
Les Romains parvinrent à commander à tous les peuples, non-seulement par l'art de la guerre, mais aussi par leur prudence, leur sagesse, leur constance, leur amour pour la gloire et pour la patrie. Lorsque, sous les empereurs, toutes ces vertus s'évanouirent, l'art militsdre leur resta, avec lequel, malgré la foiblesse et la tyrannie de leurs princes, ils conservèrent ce qu'ils avoient acquis ; mais, lorsque la corruption se mit dans la milice même, ils devinrent la proie de tous les peuples. .
Un empire fondé par les armes a besoin de se soutenir par les armes. Mais comme, lorsqu'un État est dans le trouble, on n'imagine pas comment il peut en sortir; de même lorsqu'il est en paix, et qu'on respecte sa puis^ sance, il ne vient point dans l'esprit comment cela peut changer : il néglige donc la milice, dont il croit n'avoir rien à espérer et tout à craindre, et souvent même il cherche à l'affolblir»
C'étoit une règle inviolable des premiers Romains, que quiconque avoit abandonné son poste, ou laissé ses armes dans le combat, étoit puni de mort. Julien et Yalentinien avoient, à cet égard, rétabli les anciennes peines. Mais les Barbares pris à la solde des Romains, accoutumés à faire la guerre comme la font aujourd'hui les Tartares, à fuir pour combattre encore, à chercher le pillage plus que l'honneur ', étoient incapables d'une pareille discipline.
Telle étoit la discipline des premiers Romains, qu'on
i. Ce paragraphe n'est point dans A«
2. Ils ne vouloient pas s*as8ujcttir aux trayauz des soldats romains. Voyez Ammien Marcellin, liv. XVIII, qui dit, comme une chose extraordinaire, qu'ils s'y soumirent en une occasion, pour plaire à Julien, qui ?ouloit mettre des places en état de défense. (M.)
y avoit vu des généraux condamner à mourir leurs enfants» pour avoir, sans leur ordre, gagné la victoire : mais, quand ils furent mêlés parmi les Barbares, ils y contractèrent un esprit d'indépendance qui faisoit le caractère de ces nations : et, si Ton lit les guerres de Bélisaire contre les Goths, on verra un général presque toujours désobéi par ses ofGciers.
Sylla et Sertorius, dans la fureur des guerres civiles» aimoient mieux périr que de faire quelque chose dont Mithridate pût tirer avantage ; mais, dans les temps qui suivirent, dès qu'un ministre ou quelque grand crut qu'il importoit à son avarice, à sa vengeance, à son ambition, de faire entrer les Barbares dans l'empire, il le leur donna d'abord à ravager ^
Il n'y a point d'État où l'on ait plus besoin de tributs que dans ceux qui s'affoiblissent ; de sorte que l'on est obligé d'augmenter les charges, à mesure que l'on est moins en état de les porter ; bientôt, dans les provinces romaines, les tributs devinrent intolérables.
11 faut lire, dans Salvien, les horribles exactions que l'on faisoit sur les peuples'. Les citoyens poursuivis par les traitants, n'avoient d'autre ressource que de se réfugier chez les Barbares, ou de donner leur liberté au premier qui la vouloit prendre.
Ceci servira à expliquer, dans notre histoire françoise.
1. Cela n'étoit pas étonnant dans ce mélange ayec des nations qui ayoient été errantes, qui ne connoissoient point de patrie, et où sooTent des corps entiers de troupes se Joignoieot à Tennemi qui les ayoit vaincus contre leur nation même. Voyez, dans Procope, ce qne c*étoit que les Goths sous Vitigès. (M.)
2. Voyez tout le cinquième livre D$ Gubêmationê DfU Voyez aussi daa» VÀmbossad» écrito par Priscus, le discours d*an Romain établi parmi les Huns, sur sa félicité dans ce pays-là. (M.)
cette patience avec laquelle les Gaulois souffrirent la révolution qui devoit établir cette différence accablante, entre une nation noble et une nation roturière ^ Les Barbares, en rendant tant de citoyens esclaves de la glèbe, c'està-dire du champ auquel ils étoient attachés, n'introduisirent guère rien qui n'eût été plus cruellement exercé avant eux '.
i. A. Et une nation roturière, une nation qui se réserroit la liberté et Texercice des armes, et une autre, destinée par la loi de sa senritnde à cultiver les champs auxquels chaque particulier devoit être attaché pour jamais *.
2. Voyez encore Salyien, liy. V; et les lois du Gode et du Digeste làdessus. (M.J
• Ceci est trop abtola. Montetqniea est revena à dei idées plus justes. Esprit iti kU, XX, 10