‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 5)Chapitre 198 sur 217 · Premières éditions: à tous fkire voir · texte numérisé non relu

Premières éditions: à tous fkire voir

m'ont consolé ; et, depuis ce temps, je sens en moi quelque chose de divin qui m'a ôté le sentiment de mes peines. J'ai vu en songe le grand Jupiter. Vous étiez auprès de lui ; vous aviez un sceptre à la main, et un bandeau royal sur le front. Il vous a montré à moi, et m'a dit : // te rendra plus heureux. L'émotion où j'étois m'a réveillé. Je me suis trouvé les mains élevées au ciel, et faisant des efforts pour dire : Grand Jupiter^ si Lysimaque doit régner^ fais qu'il règne avec justice. Lysimaque, vous régnerez : croyez un homme qui doit être agréable aux dieux, puisqu'il souffre pour la vertu. »

Cependant Alexandre ayant appris que je respectois la misère de Callisthëne, que j'allois le voir, et que j'osois le plaindre, il entra dans une nouvelle fureur : « Va, dit-il, combattre contre les lions, malheureux qui te plais tant à vivre avec les bétes féroces. » On différa mon supplice pour le faire servir de spectacle à plus de gens.

Le jour qui le précéda, j'écrivis ces mots à Callisthëne : « Je vais mourir. Toutes les idées que vous m'aviez données de ma future grandeur se sont évanouies de mon esprit. J'aurois souhaité d'adoucir les maux d'un homme tel que

vous. I)

Prexape, à qui je m'étois confié, m'apporta cette réponse : « Lysimaque, si les dieux ont résolu que vous régniez, Alexandre ne peut pas vous ôter la vie ; car les hommes ne résistent pas à la volonté des dieux. »

Cette lettre m'encouragea, et, faisant réflexion que les hommes les plus heureux et les plus malheureux sont également environnés de la main divine, je résolus de me conduire, non pas par mes espérances, mais par mon courage; et de défendre, jusqu'à la fin, une vie sur laquelle il y avoit de si grandes promesses,

On me mena dans la carrière. Il y avoit autour de moi un peuple immense qui venoit être témoin de mon courage ou de ma frayeur. On me lâcha un lion. J'avois plié mon manteau autour de mon bras : je lui présentai ce bras : il voulut le dévorer ; je lui saisis la langue, la lui arrachai, et le jettai à mes pieds ^

Alexandre aimolt naturellement les actions courageuses : il admira ma résolution; et ce moment fut celui du retour de sa grande âme.

Il me fit appeler; et me tendant la main : o Lysimaque, me dit-il, je te rends mon amitié, rends-moi la tienne. Ma colère n'a servi qu'à te faille faire une action qui manque à la vie d'Alexandre. »

Je reçus les grâces du roi ; j'adorai les décrets des dieux ; et j^attendois leurs promesses, sans les rechercher ni les fuir. Alexandre mourut, et toutes les nations furent sans maître. Les fils du roi étoient dans l'enfance ; son frère Aridée n'en étoit jamais sorti ; Olympias n' avoit que la hardiesse des âmes foibles, et tout ce qui étoit cruauté étoit pour elle du courage : Roxane, Eurydice, Statyre, étoient perdues dans la douleur. Tout le monde, dans le palais, savoit gémir ; et personne ne savoit régner. Les capitaines d'Alexandre levèrent donc les yeux sur son trône; mais l'ambition de chacun fut contenue par l'ambition de tous. Nous partageâmes l'empire ; et chacun de nous crut avoir partagé le prix de ses fatigues.

1. La force de Lyalmaqae nous est attestée par une épigrammo anonyme de l'anthologie de Planudc.

Sur un buste du roi Lysimtique.

« Tu vois dans cette image une chevelure épaisse, un air d*audace, des sourcils effrayants; cherche aussi la peau du lion. Si tu la trouves, c'est Hercule ; sinon c'est Lysimaque. »

Le sort me fit roi d'Asie ; et à présent que je puis tout, j'ai plus besoin que jamais des leçons de Callisthëne. Sa joie m'annonce que j'ai fait quelque bonne action ; et ses soupirs me disent que j'ai quelque mal à réparer. Je le trouve entre mon peuple et moi.

Je suis le roi d'un peuple qui m'aime. Les pères de famille espèrent la longueur de ma vie comme celle de leurs enfants : les enfants craignent de me perdre comme ils craignent de perdre leur père. Mes sujets sont heureux, el je le suis.

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