LE 18 JUIN
Ce ne fut ni la crainte ni la piété qui établit la religion chez les Romains; mais la nécessité où sont toutes les sociétés d'en avoir une. Les premiers rois ne furent pas moins attentifs à régler le culte et les cérémonies qu'à donner des lois et bâtir des murailles*.
Je trouve cette différence entre les législateurs romains et ceux des autres peuples, que les premiers firent la religion pour l'État, et les autres l'État pour la religion '.
1. Cette dissertation ne fut imprimée qu'après la mort de Montesquieu.
2. Dans cette œuvre de Jeunesse, Montesquieu partage les erreurs de son temps. Il s'imagine que les religions ont été inventées par les fondateurs d'empire. Romulus, réunissant quelques bandits dans un bois, ou entourant d'une muraille le Palatin pour y mettre à l'abri son butin, est un sage et un prophète qui prépare à l'avance la foi et les destinées du grand peuple romain. Aujourd*liui on ne croit plus à de pai-eils miracles. Les religions ne sont pas l'œuvre d'un homme, cet Iiomme fût-il roi ou empereur. Partout où Ton trouve des peuples, ils ont une langue et une religion ; choses qui n'ont rien de factice, mais qui sont le produit naturel de Tesprit humain. C'est à Benjamin Constant que revient l'honneur d'avoir montré qu'il n'y a rien de plus spontané et de moins artificiel que la religion.
3. Il serait difficile de prouver cette assertion, au moins pour les Grecs.
Romulus, Tatius et Numa asservirent les dieux à la politique : le culte et les cérémonies qu'ils instituèrent furent trouvés si sages, que, lorsque les rois furent chassés, le joug de la religion fut le seul dont ce peuple, dans sa fureur pour la liberté, n'osa s'affranchir*.
Quand les législateurs romains établirent la religion, ils ne pensèrent point à la réformation des mœurs, ni à donner des principes de morale* ; ils ne voulurent point gêner des gens qu'ils ne connoissoient pas encore'. Ils n'eurent donc d'abord qu'une vue générale, qui étoit d'inspirer à un peuple, qui ne draignoit rien, la crainte des dieux, et de se servir de cette crainte pour le conduire à leur fantaisie.
Les successeurs de Numa n'osèrent point faire ce que ce prince n'avoit point fait : le peuple, qui avoit beaucoup perdu de sa férocité et de sa rudesse, étoit devenu capable d'une plus grande discipline. Il eût été facile d'ajouter aux cérémonies de la religion des principes et des règles de
Ce qu'il est vrai de dire, c'est que partout où les prêtres forment une caste sacrée, il y a lutte entre FÉtat et TÉglise ; partout, au contraire, où, comme à Rome, la prêtrise n'a pas de caractère divin, ou n'est qu'une fonction pas« sagôre, l'État est le maître de la religion, et n'a que bien rarement des querelles avec les ministres du culte.
1. L'idée qu'à chaque révolution un peuple pourrait changer de religion comme de gouvernement parait étrange aujourd'hui ; elle devait sembler toute naturelle à Montesquieu, qui ne voyait dans la religion qu'une institution politique.
2. Les religions antiques s'occupaient surtout de plaire aux dieux ou do désarmer leur colère par des sacrifices. Le culte était leur essence; ce qui ne veut pas dire que le coupable n'eût rien à craindre du courroux des immortels.
3. Vas. Qui ne connoissoient pas encore les engagements d*une société dans laquelle ils venoient d'entrer.
C'est la chimère du contrat social. Montesquieu suppose que ces premiers Romains auraient pu discuter, comme en concile, sur les dogmes qu'il leur convenait d'adopter.
DANS LA. RELIGION. 36i
morale dont elle manquoit; mais les législateurs des Romains étoient trop clairvoyants pour ne point connottre combien une pareille réformation eût été dangereuse : c'eût été convenir que la religion étoit défectueuse ; c'étoit lui donner des &gesS et afibiblir son autorité en voulant rétablir. La sagesse des Romains leur fit prendre un meilleur parti en établissant de nouvelles lois. Les înstitutions humaines peuvent bien changer, mais les divines doivent être immuables comme les dieux mêmes.
Ainsi le sénat de Rome, ayant chai*gé le préteur Pétilius* d'examiner les écrits du roi Numa, qui avoient été trouvés dans un coffre de pierre, quatre cents ans après la mort de ce roi» résolut de les faire brûler, sur le rapport que lui fit ce préteur que les cérémonies qui étoient ordonnées dans ces écrits différoient beaucoup de celles qui se pratiquoient alors; ce qui pouvoit jeter des scrupules dans l'esprit des simples, et leur faire voir que le culte prescrit n'étoit pas le môme que celui qui avoit été institué par les premiers législateurs, et inspiré par la nymphe Égérîe.
On portoit la prudence plus loin : on ne pouvoit lire les livres sibyllins sans la permission du sénat, qui ne la donnoit même que dans les grandes occasions, et lorsqu'il s'agissoit de consoler les peuples. Toutes les interprétations étoient défendues; ces livres mêmes étoient toujours renfermés; et, par une précaution si sage, on ôtoit les armes des mains des fanatiques et des séditieux.
Les devins' ne pouvoient rien prononcer sur les
L Lettrei persanes, lettre lx.
S. Tite-Live, liv. XL, chap. xxix. (M.)