Lea aruspices
affaires publiques sans la permission des magistrats ; leur art étoit absolument subordonné à la volonté du sénat; et cela avoit été ainsi ordonné par les livres des pontifes, dont Cicéron nous a conservé quelques fragments ^ .
Polybe met la superstition au rang des avantages que le peuple romain avoit par-dessus les autres peuples : ce qui pafolt ridicule aux sages est nécessaire pour les sots; et ce peuple, qui se met si facilement en colère, a besoin d*étre arrêté par une puissance invincible.
Les augures et les aruspices étoient proprement les grotesques du paganisme ' ; mais on ne les trouvera point ridicules, si on fait réflexion que, dans une religion toute populaire comme celle-là, rien ne paroissoit extravagant : la crédulité du peuple réparoit tout chez les Romains : plus une chose étoit contraire à la raison humaine, plus elle leur paroissoit divine. Une vérité simple ne les auroit pas vivement touchés : il leur falloit des sujets d'admiration, il leur falloit des signes de la divinité; et ils ne les trouvoient que dans le merveilleux et le ridicule.
C'étoit à la vérité une chose très-extravagante de faire dépendre le salut de la république de l'appétit sacré d'un poulet et de la disposition des entrailles des victimes; mais ceux qui introduisirent ces cérémonies en connoissoient bien le fort et le foible, et ce ne fut que par de
1. De Ug., lib. II, p. 441, t. IV, éd. de Denis Godefroy, 1587 : Bdla disceptanto : prodigia, porteiUa, ad Etruicos et aruspices, si senatus jusserit, deferurUo. Et même livre, p. 440 : Sacerdotum duo gênera sunto : unum, quod prœsit cœrimoniis et sacris; alterum, quod inUrpretetur fatidicorum et vatum effata incognita, cùm senatus populusque adsciverit.
2. L^idée qa*on peut trouver un signe de la volonté des dieux dans le vol des oiseaux ou dans les entrailles des animaux a été, comme rastrolo* gie judiciaire, une des faiblesses de Tesprit humain. Mais on se trompe du tout au tout en voyant dans cette crédulité une comédie politique.
bonnes raisons qu'ils péchèrent contre la raison méme^ Si ce culte avoit été plus raisonnable, les gens d* esprit en auroient été la dupe aussi bien que le peuple, et par là on auroit perdu tout l'avantage qu'on en pouvoit attendre : il falloit donc des cérémonies qui pussent entretenir la superstition des uns, et entrer dans la politique des autres * : c'est ce qui se trouvoit dans les divinations. On y mettoit les arrêts du ciel dans la bouche des principaux sénateurs^ gens éclairés, et qui connoissoient également le ridicule et l'utilité des divinations.
Cicéron dit' que Fabius, étant augure, tenoit pour règle que ce qui étoit avantageux à la république se faisoit toujours sous de bons auspices. Il pense, comme Marcellus^, que, quoique la crédulité populaire eût établi au commencement les augures, on en avoit retenu l'usage pour l'utilité de la république; et il met cette différence entre les Romains et les étrangers, que ceux-ci s'en servoient indifféremment dans toutes les occasions, et ceux-là seulement dans les affaires qui regardoient l'intérêt public. Cicéron " nous apprend que la foudre tombée du côté gauche étoit d'un bon augure, excepté dans les assemblées du peuple, prœlerquam ad comilia. Les règles de l'art cessoient dans cette occasion : les magistrats y
i. La croyance que raille Montesquieu remontait aux origines de la ciTilisation étrusque, et n*est aucunement Tinvention de quelques beaux esprits.
2. La politique n*est venue qu*à la fin de la République; elle a suivi rincrédulité. Mais on ne peut Juger de la religion romaine par ce qu*en pensoient Varron ou Cicéron.
3. Optimis auspiciis ea geri, quœ pro reipublicm scUute gerarentur; quœ contra rempublicam fièrent, contra aiispicia fieri. De scnectutc, p. 542. (M.)