HISTOIRE ORIENTALE
Sur la fin du règne d'Artamëne, la Bactriane fut agitée par les discordes civiles. Ce prince mourut accablé d'ennuis, et laissa son trône à sa fille Isménie. Aspar, premier eunuque du palais, eut la principale direction des afi'aires. Il désiroit beaucoup le bien de TÉtat, et il désiroit fort peu le pouvoir. Il connoissoit les hommes, et jugeoit'bien des événements. Son esprit étoit naturellement conciliateur, et son âme sembloit s'approcher de toutes les autres. La paix, qu'on n'osoit plus espérer, fut rétablie. Tel fut le prestige d' Aspar; chacun rentra dans le devoir, et ignora presque qu'il en fût sorti. Sans effort et sans bruit, il savoit faire les grandes choses.
La paix fut troublée par le roi d'Hyrcanie. Il envoya des ambassadeurs pour demander Isménie en mariage; et, sur ses refus, il entra dans la Bactriane. Cette entrée fut singulière. Tantôt il paroissoit armé de toutes pièces, et prêt à combattre ses ennemis; tantôt on le voyoit vêtu comme un amant que l'amour conduit auprès de sa maltresse. II menoit avec lui tout ce qui étoit propre à un appareil de noces : des danseurs, des joueurs d'instruments, des farceurs, des cuisiniers, des eunuques, des femmes; et il menoit avec lui une formidable armée. Il écrivoit à la reine les lettres du monde les plus tendres, et, d'un autre côté.
il ravageoit tout le pays : un jour étoit employé à des des festins, un autre à des expéditions militaires. Jamais on n'a vu une si parfaite image de la guerre et de la paix; et jamais il n*y eut tant de dissolution et tant de discipline. Un village fuyoit la cruauté du vainqueur; un autre étoit dans la joie, les danses et les festins ; et, par un étrange caprice, il cherchoit deux choses incompatibles : de se faire craindre et de se faire aimer. 11 ne fut ni craint ni aimé. On opposa une armée à la sienne; et une seule bataille finit la guerre. Un soldat, nouvellement arrivé dans l'armée des Bactriens, fit des prodiges de valeur ; il perça jusqu'au lieu où combattoit vaillamment le roi d'Hyrcanie, et le fit prisonnier. Il remit ce prince à un ofiicier ; et, sans dire son nom, il alloit rentrer dans la foule ; mais, suivi par les acclamations, il fut mené comme en triomphe à la tente du général. Il parut devant lui avec une noble assurance; il parla modestement de son action. Le général lui offrit des récompenses : il s'y montra insensible ; il voulut le combler d'honneurs : il y parut accoutumé.
Aspar jugea. qu'un tel homme n' étoit pas d'une naissance ordinaire. H le fit venir à la cour; et, quand il le vit, il se confirma encore plus dans cette pensée. Sa présence lui donna de l'admiration ; la tristesse même qui paroissoit sur son visage, lui inspira du respect; il loua sa valeur, et lui dit les choses les plus flatteuses. Seigneur, lui dit l'étranger, excusez un malheureux que l'horreur de sa situation rend presque incapable de sentir vos bontés, et encore plus d'y répondre. Ses yeux se remplirent de larmes, et l'eunuque en fut attendri. Soyez mon ami, lui dit-il, puisque vous êtes malheureux. II y a un moment que je vous admirois; à présent je vous aime; je voudrois vous consoler,' et que vous fissiez usage de ma raison et
de la vôtre. Venez prendre un appartement dans mon palais; celui qui l'habite aime la vertu, et vous n'y serez point étranger.
Le lendemain fut un jour de fête pour tous les Bactriens. La reine sortit de son palais, suivie de toute sa cour. Elle paroissoit sur son char, au milieu d'un peuple immense. On voile qui couvroit son visage laissoit voir une taille charmante; ses traits étoient cachés, et l'amour des peuples sembloit les leur montrer.
Elle descendit de son char, et entra dans le temple. Les grands de Bactriane étoient autour d'elle. Elle se prosterna, et adora les dieux dans le silence ; puis elle leva son voile, se recueillit, et dit à haute voix :
Dieux immortels! la reine de Bactriane vient vous rendre grâces de la victoire que vous lui avez donnée. Mettez le comble à vos faveurs, en ne permettant jamais qu'elle en abuse. Faites qu'elle n'ait ni passions, ni foiblesses, ni caprices; que ses craintes soient de faire le mal, ses espérances de faire le bien ; et puisqu'elle ne peut être heureuse..., dit-elle d'une voix que les sanglots parurent arrêter, faites du moins que son peuple le soit.
Les prêtres finirent les cérémonies prescrites pour le culte des dieux ; la reine sortit du temple, remonta sur son char, et le peuple la suivit jusqu'au palais.
Quelques moments après, Aspar rentra chez lui; il cherchoit l'étranger, et il le trouva dans une aifreuse tristesse. Il s'assit auprès lui, et, ayant fait retirer tout le monde, il lui dit : Je vous conjure de vous ouvrir à moi. Croyez-vous qu'un cœur agité ne trouve point de douceur à confier ses peines? C'est comme si l'on se reposoit dans un lieu plus tranquille. Il faudroit, lui dit l'étranger, vous raconter tous les événements de ma vie. C'est ce que je II. 25
VOUS demande, reprit Aspar; vous parlerez à un homme sensible; ne me cachez rien; tout est important devant l'amitié.
Ce n'étoit pas seulement la tendresse et un sentiment de pitié qui donnoit cette curiosité à Aspar. Il vouloic attacher cet homme extraordinaire à la cour de Bactriane ; il désiroit de connottre à fond un homme qui étoit déjà dans Tordre de ses desseins, et qu'il destinoit, dans sa pensée, aux plus grandes choses.
L'étranger se recueillit un moment, et commença ainsi :
L'amour a fait tout le bonheur et tout le malheur de ma vie. D'abord il l'avait semée de peines et de plaisirs; il n'y a laissé, dans la suite, que les pleurs, les plaintes et les regrets.
Je suis né dans la Médie, et je puis compter d'illustres aïeux. Mon père remporta de grandes victoires à la tête des armées des Mëdes. Je le perdis dans mon enfance, et ceux qui m'élevërent me firent regarder ses vertus comme la plus belle partie de son liéritage.
A l'âge de quinze ans on m'établit. On ne me donna point ce nombre prodigieux de femmes dont on accable en Médie les gens de ma naissance. On voulut suivre la nature, et m'apprendre que, si les besoins des sens étoient bornés, ceux du cœur l'étoient encore davantage.
Ardasire n'étoit pas plus distinguée de mes autres femmes par son rang que par mon amour. Elle avoit une fierté mêlée de quelque chose de si tendre ; ses sentiments étoient si nobles, si différents de ceux qu'une complaisance éternelle met dans le cœur des femmes d'Asie ; elle avoit d'ailleurs tant de beauté, que mes yeux ne virent qu'elle, et mon cœur ignora les autres.
Sa physionomie étoit ravissante ; sa taille, son air, ses
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grâces, le son de sa voix, le charme de ses discours, tout m'encbantoit. Je voulois toujours l'entendre ; je ne me lassois jamais de la voir. Il n'y avoit rien pour moi de si parfait dans la nature; mon imagination ne pouvoit me dire que ce que je trouvois en elle ; et quand je pensois au bonheur dont les humains peuvent être capables, je voyois toujours le mien.
Ma naissance, mes richesses, mon âge et quelques avantages personnels déterminèrent le roi à me donner sa fille. C'est une coutume inviolable des Mëdes, que ceux qui reçoivent un pareil honneur renvoient toutes leurs femmes. Je ne vis dans cette grande alliance que la perte de ce que j'avois dans le monde de plus cher; mais il me fallut dévorer mes larmes, et montrer de la galté. Pendant que toute la cour me félicitoit d'une faveur dont elle est toujours enivrée, Ârdasire ne demandoit point à me voir, et moi je craignois sa présence, et je la cherchois. J'allai dans son appartement ; j'étois désolé. Ardashre, lui dis-je, je vous perds... Mais^ sans me faire ni caresses ni reproches, sans lever les yeux, sans verser de larmes, elle garda un profond silence ; une pâleur mortelle paroissoit sur son visage, et j'y voyois une certaine indignation mêlée de désespoir.
Je voulus l'embrasser; elle me parut glacée, et je ne lui sentis de mouvement que pour échapper de mes bras.
Ce ne fut point la crainte de mourir qui me fit accepter la princesse; et, si je n'avois tremblé pour Ardasire, je me serois sans doute exposé à la plus affreuse vengeance. Mais quand je me représentois que mon refus seroit infailliblement suivi de sa mort, mon esprit se confondoit, et je m'abandonnois à mon malheur.
Je fus conduit dans le palais du roi, ei il ne me fut
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plus permis d'en sortir. Je vis ce lieu fait pour l'abattement de tous et les désirs d'un seul ; ce lieu où, malgré le silence, les soupirs de l'amour sont à peine entendus; ce lieu où régnent la tristesse et la magnificence, où tout ce qui est inanimé est riant, et tout ce qui a de la vie est sombre, où tout se meut avec le maître, et tout s'engourdit avec lui.
Je fus présenté le même jour à la princesse ; elle pouvoit m' accabler de ses regards, et il ne me fut pas permis de lever les miens. Étrange effet de la grandeur I Si ses yeux pouvoient parler, les miens ne pouvoient répondre. Deux eunuques avoient un poignard à la main, prêts à expier dans mon sang l'affront de la regarder.
Quel état pour un cœur comme le mien, d'aller porter dans mon lit l'esclavage de la cour , suspendu entre les caprices et les dédains superbes, de ne sentir plus que le respect, et de perdre pour jamais ce qui peut faire la consolation de la servitude même, la douceur d'aimer et d'être aimé!
Mais quelle fut ma situation lorsqu'un eunuque de la princesse vint me faire signer l'ordre de faire sortir de mon palais toutes mes femmes. Signez, me dit-il, sentez la douceur de ce commandement : je rendrsd compte à la princesse de votre promptitude à obéir. Mon visage se couvrit de larmes ; j'avois commencé d'écrire, et je m'arrêtai. De grâce, dis-je à l'eunuque, attendez; je me meurs... Seigneur, me dit-il, il y va de votre tête et de la mienne; signez : nous commençons à devenir coupables; on compte les moments; je devrois être de retour. Ma main tremblante ou rapide (car mon esprit étoit perdu) traça les caractères les plus funestes que je pusse former.
Mes femmes furent enlevées la veille de mon mariage;
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mais Ardasire, qui avoit gagné un de mes eunuques, mit une esclave de sa taille et de son air sous ses voiles et ses habits, et se cacha dans un lieu secret. Elle avoit fait entendre à l'eunuque qu'elle vouloit se retirer parmi les prêtresses des dieux.
Ardasire avoit l'âme trop haute pour qu'une loi, qui, sans aucun sujet, privoit de leur état des femmes légitimes, pût lui paroitre faite pour elle. L'abus du pouvoir ne lui faisoit point respecter le pouvoir. Elle appeloit de cette tyrannie à la nature, et de son impuissance à son désespoir.
La cérémonie du mariage se fit dans le palais. Je menai la princesse dans ma maison. Là, les concerts, les danses, les festins, tout parut exprimer une joie que mon cœur étoit bien éloigné de sentir.
La nuit étant venue, toute la cour nous quitta. Les eunuques conduisirent la princesse dans son appartement : hélas! c' étoit celui où j'avois fait tant de serments à Ardasire. Je me retirai dans le mien plein de rage et de désespoir.
Le moment fixé pour l'hymen arriva. J'entrai dans ce corridor, presque inconnu dans ma maison même, par où l'amour m' avoit conduit tant de fois. Je tnarchois dans les ténèbres, seul, triste, pensif, quand tout à coup un flambeau fut découvert. Ardasiie, un poignard à la main, parut devant moi. Arsace, dit-elle, allez dire à votre nouvelle épouse que je meurs ici; dites-lui que j'ai disputé votre cœur jusqu'au dernier soupir. Elle allait se frapper; j'arrêtai sa main. Ardasire, m'écriai-je, quel aflreux spectacle veux-tu me donner!... et lui ouvrant mes bras: Commence par frapper celui qui a cédé le premier à une loi barbare. Je la vis pâlir, et le poignard lui tomba des mains. Jel'em-
brassai; et, je ne sais par quel charme, mon âme sembla se calmer. Je tenois ce cher objet; je me livrai tout entier au plaisir d'aimer. Tout, jusqu'à l'idée de mon maiheur, fuyoit de ma pensée. Je croyois posséder Ardasire, et il me sembloit que je ne pouvois plus la perdre. Étrange effet de l'amour ! mon cœur s'échauffoit, et mon âme devenoit tranquille.
Les paroles d'Ârdasire me rappelèrent à moi-même. Ârsace, me dit-elle, quittons ces lieux infortunés; fuyons. Que craignons-nous? nous savons aimer et mourir... Arda* sire, lui dis-je, je jure que vous serez toujours à moi; vous y serez comme si vous ne sortiez jamais de ces bras: je ne me séparerai jamais de vous. J'atteste les dieux que vous seule ferez le bonheur de ma vie... Vous me proposez un généreux dessein : l'amour me l'avoit inspiré : il me l'inspire encore par vous ; vous allez voir si je vous aime.
Je la quittai, et, plein d'impatience et d'amour, j'allai partout donner mes ordres. La porte de l'appartement de la princesse fut fermée. Je pris tout ce que je pus emporter d'or et de pierreries. Je fis prendre à mes esclaves divers chemins, et partis seul avec Ardasire dans l'horreur de la nuit; espérant tout, craignant tout, perdant quelquefois mon audace naturelle, saisi par toutes les passions, quelquefois par les remords mêmes, ne sachant si je suivois mon devoir, ou l'amour, qui le fait oublier.
Je ne vous dirai point les périls infinis que nous courûmes. Ardasire, malgré la foiblesse de son sexe, m'encourageoit; elle étoit mourante, et elle me suivoit toujours. Je fuyois la présence des hommes; car tous les hommes étoient devenus mes ennemis : je ne cherchois que les déserts. J'arrivai dans ces montagnes qui sont remplies de tigres et de lions. La présence de ces animaux
me rassuroit. Ce n'est point ici, disois-je à Ardasire, que les eunuques de la princesse et les gardes du roi de Médie viendront nous chercher. Mais enfin, les bêtes féroces se multiplièrent tellement, que je commençai à craindre. Je faisois tomber à coups de flèches celles qui s*approchoient trop près de nous ; car, au lieu de me charger des choses nécessaires à la vie, je m'étois muni d'armes qui pouvoient partout me les procurer. Pressé de toutes parts, je fis du feu avec des cailloux, j'allumai du bois sec; je passois la nuit auprès de ces feux, et je faisois du bruit avec mes armes. Quelquefois je mettois le feu aux forêts,, et je chassois devant moi ces bêtes intimidées. J'entrai dans un pays plus ouvert, et j'admirai ce vaste silence de la nature. Il me représentoit ce temps où les dieux naquirent, et où la beauté parut la première : l'amour l' échauffa, et tout fut animé.
Enfin, nous sortîmes de la Médie. Ce fut dans une cabane de pasteurs que je me crus le maître du monde, et que je pus dire que j'étois à Ardasire, et qu'Ardasire étoit à moi.
Nous arrivâmes dans la Margiane ; nos esclaves nous y rejoignirent. Là, nous vécûmes à la campagne, loin du monde et du bruit. Charmés l'un de l'autre, nous nous entretenions de nos plaisirs présents et de nos peines passées.
Ardasire me racontoit quels avoient été ses sentiments dans tout le temps qu'on nous avoit arrachés l'un à l'autre, ses jalousies pendant qu'elle crut que je ne l'aimois plus, sa douleur quand elle vit que je l'aimois encore, sa fureur contre une loi barbare, sa colère contre moi, qui m'y soumettois. Elle avoit d'abord formé le dessein d'immoler la princesse ; elle avoit rejeté cette idée :
elle auroit trouvé du plaisir à mourir à mes yeux ; elle n'avoit point douté que je ne fusse attendri. Quand j*étois dans ses bras, disoit-elle, quand elle me proposa de quitter ma patrie, elle étoit déjà sûre de moi.
Ardasire n'avoit jamais été si heureuse; elle étoit charmée. Nous ne vivions point dans le faste de la Médie; mais nos mœurs étoient plus douces. Elle voyoit dans tout ce que nous avions perdu, les grands sacrifices que je lui avois faits. Elle étoit seule avec moi. Dans les sérails, dans ces lieux de délices, on trouve toujours Tidée d'une rivale ; et lorsqu'on y jouit de ce qu'on aime, plus on aime, et plus on est alarmé.
Mais Ardasire n'avoit aucune défiance ; le cœur étoit assuré du cœur. Il semble qu'un tel amour, donne un air riant à tout ce qui nous entoure; et que, parce qu'un objet nous plaît, il ordonne à toute la nature de nous plaire; il semble qu'un tel amour soit cette enfance aimable, devant qui tout se joue, et qui sourit toujours.
Je sens une espèce de douceur à vous parler de cet heureux temps de notre vie. Quelquefois je perdois Ardasire dans les bois, et je la retrouvois aux accents de sa voix charmante. Elle se paroit des fleurs que je cueillois; je me parois de celles qu'elle avoit cueillies. Le chant des oiseaux, le murmure des fontaines, les danses et les concerts de nos jeunes esclaves, une douceur partout répandue, étoient des témoignages continuels de notre bonhear.
Tantôt Ardasire étoit une bergère qui, sans parure et sans ornements, se montroit à moi avec sa naïveté naturelle ; tantôt je la voyois telle qu'elle étoit lorsque j'étois enchanté dans le sérail de Médie.
Ardasire occupoit ses femmes à des ouvrages charmants : elles filoient la laine d'Hyrcanie ; elles employoient
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]a pourpre de Tyr. Toute la maison goûtoit une joie naïve. Nous descendions avec plaisir à l'égalité de la nature; nous étions heureux, et nous voulions vivre avec des gens qui le fussent. Le bonheur faux rend les hommes durs et superbes, et ce bonheur ne se communique point. Le vrai bonheur les rend doux et sensibles, et ce bonheur se partage toujours.
Je me souviens qu'Ardasire fit le mariage d'une de ses favorites avec un de mes affranchis. L'amour et la jeunesse avoient formé cet hymen. La favorite dit à Ardasire : Ce jour est aussi le premier jour de votre hyménée. Tous les jours de ma vie, répondit-elle, seront ce premier jour.
Vous serez peut-être surpris, qu'exilé et proscrit de la Médie, n'ayant eu qu'un moment pour me préparer à partir, ne pouvant emporter que l'argent et les pierreries qui se trouvoient sous ma main, je pusse avoir assez de richesses dans la Margiane pour y avoir un palais, un grand nombre de domestiques et toutes sortes de commodités pour la vie. J'en fus surpris moi-même, et je le suis encore. Par une fatalité que je ne saurois vous expliquer, je ne voyois aucune ressource, et j'en trouvois partout. L'or, les pierreries, les bijoux sembloient se présenter à moi. C'étoient des hasards, me direz-vous. Mais des hasards si réitérés, et perpétuellement les mêmes, ne pouvoient guère être des hasards. Ardasire crut d'abord que je voulois la surprendre, et que j'avois porté des richesses qu'elle ne connoissoit pas. Je crus, à mon tour, qu'elle en avoit qui m'étoient mconnues. Mais nous vîmes bien l'un et l'autre que nous étions dans l'erreur. Je trouvai plusieurs fois, dans ma chambre, des rouleaux où il y avoit plusieurs centaines de dariques ; Ardasire trouvoit dans la sienne des boîtes pleines de pierreries. Un jour que je me
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promenois dans mon jardin, un petit coifire plein de pièces d'or parut à mes yeux; et j'en aperçus un autre dans le creux d'un chêne sous lequel j'allois ordinairement me reposer. Je passe le reste. J'étois sûr qu'il n'y avoit pas un seul homme dans la Médie qui eût quelque connoissance du lieu où je m'étois retiré ; et d'ailleurs je savois que je n'avois aucun secours à attendre de ce cdté-là. Je me creusois la tête pour pénétrer d'où me venoient ces secours. Toutes les conjectures que je faisois se détniisoient les unes les autres.
On fait, dit Aspar en interrompant Arsace, des contes merveilleux de certains génies puissants qui s'attachent aux hommes et leur font de grands biens. Rien de ce que j'ai ouï dire là-dessus n'a fait impression sur mon esprit; mais ce que j'entends m'étonne davantage : vous dites ce que vous avez éprouvé, et non pas ce que vous avez ouï dire.
Soit que ces secours, reprit Arsace, fussent humains ou surnaturels, il est certain qu'ils ne me manquèrent jamais; et que, de la même manière qu'une infinité de gens trouvent partout la misère, je trouvai partout les richesses ; et, ce qui vous surprendra, elles venoient toujours à point nommé : je n'ai jamais vu mon trésor prêt à finir, qu'un nouveau n'ait d'abord reparu, tant l'intelligence qui veilloit sur nous étoit attentive. Il y a plus : ce n' étoit pas seulement nos besoins qui étoient prévenus, mais souvent nos fantaisies. Je n'aime guère, ajouta-t-il, à dire des choses merveilleuses. Je vous dis ce que je suis forcé de croire, et non pas ce qu'il faut que vous croyiez.
La veille du mariage de la favorite, un jeune homme, beau comme l'Amour, vint me porter un panier de très-
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beaux fruits. Je lui donnai quelques pièces d'argent ; il les prit, laissa le panier, et ne parut plus. Je portai le panier à Ardasire ; je le trouvai plus pesant que je ne pensois. Nous mangeâmes le fruit, et nous trouvâmes que le fond étoit plein de dariques. C'est le génie, dit-on dans toute la maison, qui a apporté un trésor ici pour les dépenses des noces.
Je suis convaincue, disoit Ardasire, que c'est un génie qui fait ces prodiges en notre faveur. Aux intelligences supérieures à nous, rien ne doit être plus agréable que l'amour : l'amour seul a une perfection qui peut nous élever jusqu'à elles. Arsace, c'est un génie qui connolt mon cœur, et qui voit à quel point je vous aime. Je voudrois le voir, et qu'il pût me dire à quel point vous m'aimez.
Je reprends ma narration.
La passion d' Ardasire et la mienne prirent des impressions de notre différente éducation et de nos différents caractères. Ardasire ne respiroit que pour aimer ; sa passion étoit sa vie; toute son âme étoit de l'amour. 11 n'étoit pas en elle de m'aimer moins; elle ne pouvoit non plus m'aimer davantage. Moi, je parus aimer avec plus d'emportement, parce qu'il sembloit que je n'aimois pas toujours de même. Ardasire seule étoit capable de m' occuper ; mais il y eut des choses qui purent me distraire. Je suivois les cerfs dans les forêts, et j'allois combattre les bêtes féroces.
Bientôt je m'imaginai que je menois une vie trop obscure. Je me trouve, disois-je, dans les États du roi de Margiane ; pourquoi n'irois-je point à la cour? La gloire de mon père venoit s'offrir à mon esprit. C'est un poids bien pesant qu'un grand nom à soutenir, quand les vertus des hommes ordinaires sont moins le terme où il faut s'ar-
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rèter que celui dont on doit partir. Il semble que les engagements que les autres prennent pour nous soient plus forts que ceux que nous prenons nous-mêmes. Quand j'étois en Médie, disois-je, il falloit que je m'abaissasse, et que je cachasse avec plus de soin mes vertus que mes vices. Si je n'étois pas esclave de la cour, je Tétois de sa jalousie. Mais à présent que je me vois malire de moi, que je suis indépendant, parce que je suis sans patrie, libre au milieu des forêts comme les lions, je commencerai à avoir une âme commune si je reste un homme commun.
Je m'accoutumai peu à peu à ces idées. Il est attaché à la nature qu'à mesure que nous sommes heureux nous voulons l'être davantage. Dans la félicité même il y a des impatiences. C'est que, comme notre esprit est une suile d'idées, notre cœur est une suite de désirs. Quand nous sentons que notre bonheur ne peut plus s'augmenter, nous voulons lui donner une modification nouvelle. Quelquefois mon ambition étoit irritée par mon amour même : j'espérois que je serois plus digne d'Ardasire, et, malgré ses prières, malgré ses larmes, je la quittai.
Je ne vous dirai point l'affreuse violence que je me fis. Je fus cent fois sur le point de revenir. Je voulois m' aller jeter aux genoux d'Ardasire ; mais la honte de me démentir, la certitude que je n'aurois plus la force de me séparer d'elle, l'habitude que j'avois prise de commander à mon cœur des choses difficiles, tout cela me fit continuer mon chemin.
Je fus reçu du roi avec toutes sortes de distinctions. A peine eus-je le temps de m' apercevoir que je fusse étranger. J'étois de toutes les parties de plaisir : il me préféra à tous ceux de mon âge; et il n'y eut point de
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rang ni de dignité que je ne pusse espérer dans la Hargiane.
J'eus bientôt une occasion de justifier sa faveur. La cour de Margiane vivoit depuis longtemps dans une profonde paix. Elle apprit qu'une multitude infinie de Barbares s'étoit présentée sur la frontière, qu'elle avoit taillé en pièces l'armée qu'on lui avoit opposée, et qu'elle marchoit à grands pas vers la capitale. Quand la ville auroit été prise d'assaut, la cour ne seroit pas tombée dans une plus affreuse consternation. Ces gens-là n'avoient jamais connu que la prospérité ; ils ne savoient pas distinguer les malheurs d'avec les malheurs, et ce qui peut se rétablir d'avec ce qui est irréparable. On assembla à la hâte un conseil ; et, comme j'étois auprès du roi, je fus de ce conseil. Le roi étoit éperdu, et ses conseillers n'avoient plus de sens. Il étoit clair qu'il étoit impossible de les sauver, si on ne leur rendoit le courage. Le premier ministre ouvrit les avis. 11 proposa de faire sauver le roi et d'envoyer au général ennemi les clefs de la ville. Il alloit dire ses raisons, et tout le conseil alloit les suivre. Je me levai pendant qu'il parloit, et je lui tins ce discours : Si tu dis encore un mot, je te tue. Il ne faut pas qu'un roi magnanime et tous les braves gens qui sont ici perdent un temps précieux à écouter tes lâches conseils. Et me tournant vers le roi : Seigneur, un grand État ne tombe pas d'un seul coup. Vous avez une infinité de ressources ; et quand vous n'en aurez plus, vous délibérerez avec cet homme si vous devez mourir, ou suivre de lâches conseils. Amis, je jure avec vous que nous défendrons le roi jusqu'au dernier soupir. Suivons-le, armons le peuple, et faisons-lui part de notre courage.
On se mit en défense dans la ville, et je me saisis d'un
poste au dehors avec une troupe de gens d'élite, composée de Margiens et de quelques braves gens qui étoient à moi. Nous battîmes plusieurs de leurs partis. Un corps de cavalerie empêchoit qu'on ne leur envoyât des vivres. Ils n'avoient point de machines pour faire le siège de la ville. Notre corps d'armée grossissoit tous les jours. lisse retirèrent et la Margiane fut délivrée.
Dans le bruit et le tumulte de cette cour, je ne goûtois que de fausses joies. Ardasire me manquoit partout, et toujours mon cœur se tournoit vers elle. J'avois connu mon bonheur, et je l'avois fui ; j'avois quitté des plaisirs réels pour chercher des erreurs.
Ardasire, depuis mon départ, n'avoit point eu de sentiment qui n'eût d'abord été combattu par un autre. Elle avoit toutes les passions; elle n'étoit contente d* aucune. Elle vouloit se taire; elle vouloit se plaindre : elle prenoit la plume pour m' écrire; le dépit lui faisoit changer de pensée ; elle ne pouvoit se résoudre à me marquer de la sensibilité, encore moins de l'indifTérence ; mais enfm, la douleur de son âme fixa ses résolutions, et elle m'écrivit cette lettre :
« Si vous aviez gardé dans votre cœur le moindre sentiment de pitié, vous ne m'auriez jamais quittée; vous auriez répondu à un amour si tendre, et respecté nos malheurs; vous m'auriez sacrifié des idées vaines; cruel! vous croiriez perdre quelque chose en perdant un cœur qui ne brûle que pour vous. Comment pouvez-vous savoir si, ne vous voyant plus, j'aurai le courage de soutenir la vie? Et si je meurs, barbare! pouvez-vous douter que ce ne soit par vous ? dieux I par vous, Ârsace I Mon amour, si industrieux à s'affliger, ne m' avoit jamais fait craindre ce genre de supplice. Je croyois que je n'aurois jamais à
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pleurer que vos malheurs, et que je serois toute ma vie insensible sur les miens... »
Je ne pus lire cette lettre sans verser des larmes. Mon cœur fut saisi de tristesse, et au sentiment de pitié se joignit un cruel remords de faire le malheur de ce que j'aimois plus que ma vie.
Il me vint dans l'esprit d'engager Ardasire à venir à la cour : je ne restai sur cette idée qu'un moment.
La cour de Margiane est presque la seule d'Asie où les femmes ne sont point séparées du commerce des hommes. Le roi étoit jeune : je pensai qu'il pouvoit tout, et je pensai qu'il pouvoit aimer. Ardasire auroit pu lui plaire, et cette idée étoit pour moi plus effrayante que mille morts.
Je n'avois d'autre parti à prendre que de retourner auprès d'elle. Vous serez étonné quand vous saurez ce qui m'arrêta.
J'attendois à tout moment des marques brillantes de la reconnoissance du roi. Je m'imaginai que, paroissant aux yeux d'Ardasire avec un nouvel éclat, je me justifierois plus aisément auprès d'elle. Je pensai qu'elle m'en aimeroit plus, et je goûtois d'avance le plaisir d'aller porter ma nouvelle fortune à ses pieds.
Je lui appris la raison qui me faisoit différer mon départ , et ce fut cela même qui la mit au désespoir.
Ma faveur auprès du roi avoit été si rapide qu'on l'attribua au goût que la princesse, sœur du roi, avoit paru avoir pour moi. C'est une de ces choses que l'on croit toujours, lorsqu'elles ont été dites une fois. Un esclave qu' Ardasire avoit mis auprès de moi lui écrivit ce qu'il avoit entendu dire. L'idée d'une rivale fut désolante pour elle. Ce fut bien pis lorsqu'elle apprit les actions que je venois de faire. Elle ne douta point que tant de
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gloire ne dût augmenter Tamour. Je ne suis point princesse, disoit-elle dans son indignation, mais je sens bien qu'il n'y en a aucune sur la terre que je croie mériter que je lui cède un cœur qui doit être à moi; et, si je l'ai fait voir en Médie, je le ferai voir en Margiane.
Après mille pensées, elle se fixa, et prit cette résolution:
Elle se défit de la plupart de ses esclaves, en choisit de nouveaux, envoya meubler un palais dans le pays des Sogdiens, se déguisa, prit avec elle des eunuques qui ne m'étoient pas connus, vint secrètement à la cour. Elle s'aboucha avec l'esclave qui lui étoit affidé, et prit avec lui des mesures pour m'enlever dès le lendemain. Je devois aller me baigner dans la rivière. L'esclave me mena dans un endroit du rivage où Ardasire m'attendoit. J'étois à peine déshabillé qu'on me saisit ; on jeta sur moi une robe de femme ; on me fit entrer dans une litière fermée : on marcha jour et nuit* Nous eûmes bientôt quitté la Margiane, et nous arrivâmes dans le pays des Sogdiens. On m'enfeima dans un vaste palais ; on me faisoit entendre que la princesse, qu'on disoit avoir du goût pour moi, m'avoit fait enlever et conduhre secrètement dans une terre de son apanage.
Ardasire ne vouloit point être connue, ni que je fusse connu : elle cherchoit à jouir de mon erreur. Tous ceux qui n'étoient pas du secret la prenoient pour la princesse. Mais un homme enfermé dans un palais auroit démenti son caractère. On me laissa donc mes habits de femme, et on crut que j'étois une fille nouvellement achetée et destinée à la servir.
J'étois dans ma dix-septième année. On disoit que j'avois toute la fraîcheur de la jeunesse, et on me louoit
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sur ma beauté, comme si j'eusse été une fille du palais.
Ardasire, qui savoit que la passion pour la gloire m'avoit déterminé à la quitter, songea à amollir mon courage par toutes sortes de moyens. Je fus mis entre les mains de deux eunuques. On passoit les journées à me parer ; on composoit mon teint ; on me baignoit ; on versoit sur moi les essences les plus délicieuses. Je ne sortois jamais de la maison ; on m'apprenoit à travailler moimême à ma parure ; et surtout on vouloit m*accoutumer à cette obéissance, sous laquelle les femmes sont abattues dans les grands sérails d'Orient.
J'étois indigné de me voir traité ainsi. 11 n'y a rien que je n'eusse osé pour rompre mes chaînes ; mais, me voyant sans armes, entouré de gens qui avoient toujours les yeux sur moi, je ne craignois pas d'entreprendre, mais de manquer mon entreprise. J'espérois que, dans la suite, je serois moins soigneusement gardé, que je pourrois corrompre quelque esclave, et sortir de ce séjour, ou mourir.
Je l'avouerai même ; une espèce de curiosité de voir le dénoûment de tout ceci sembloit ralentir mes pensées. Dans la honte, la douleur et la confusion, j'étois surpris de n'en avoir pas davantage. Mon âme formoit des projets; ils fmissoient tous par un certain trouble; un charme secret, une force inconnue, me retenoient dans ce palais*
La feinte princesse étoit toujours voilée, et je n'entendois jamais sa voix. Elle passoit presque toute la journée à me regarder par une jalousie pratiquée à ma chambre. Quelquefois elle me faisoit venir à son appartement. Là, ses filles chantoient les airs les plus tendres ; il me sembloit que tout exprimoit son amour. Je n'étois jamais assez près d'elle ; elle n' étoit occupée que de moi ; il y