‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 5)Chapitre 210 sur 217 · II. S · texte numérisé non relu

II. S

avoit toujours quelque chose à raccommoder à ma parure : elle défaisoit mes cheveux pour les arranger encore ; elle n'étoit jamais contente de ce qu'elle avoit fait- Un jour on vint me dire qu'elle me permettoit de venir la voir. Je la trouvai sur un sofa de pourpre : ses voiles la couvroient encore ; sa tête étoit mollement penchée, et elle sembloit être dans une douce langueur. J'approchai, et une de ses femmes me parla ainsi : L'amour vous favorise ; c'est lui qui, sous ce déguisement, vous a fait venir ici. La princesse vous aime : tous les cœurs lui seroient soumis, et elle ne veut que le vôtre.

Comment, dis-je en soupirant, pourrois-je donner un cœur qui n'est pas à moi? Ma chère Ardasire en est la maîtresse ; elle le sera toujours.

Je ne vis point qu' Ardasire marquât d'émotion à ces paroles ; mais elle m'a dit depuis qu'elle n'a jamais senti une si grande joie.

Téméraire, me dit cette femme, la princesse doit être offensée comme les dieux lorsqu'on est assez malheureux pour ne pas les aimer.

Je lui rendrai, répondis-je, toutes sortes d'hommages ; mon respect, ma reconnoissance, ne finiront jamais ; mais le destin, le cruel destin, ne me permet point de l'aimer. Grande princesse, ajoutai-je en me jetant à ses genoux, je vous conjure, par votre gloire, d'oublier un homme qui, par un amour étemel pour un autre, ne sera jamais digne de vous.

J'entendis qu'elle jeta un profond soupir : je crus m'apercevoir que son visage étoit couvert de larmes. Je me reprochois mon insensibilité ; j'aurois voulu, ce que je ne trouvois pas possible, être fidèle à mon amour, et ne pas désespérer le sien.

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On me ramena dans mon appartement ; et, quelques jours après, je reçus ce billet, écrit d'une main qui m'étoit inconnue.

tt L'amour de la princesse est violent, mais il n'est pas tyrannique ; elle ne se plaindra pas même de vos refus, si vous lui faites voir qu'ils sont légitimes. Venez donc lui apprendre les raisons que vous avez pour être si fidèle à cette Ardasire. »

Je fus reconduit auprès d'elle. Je lui racontai toute l'histoire de ma vie. Lorsque je lui parlois de mon amour, je l'entendois soupirer. Elle tenoit ma main dans la sienne, et, dans ces moments touchants, elle la serroit malgré elle.

Recommencez, me disoit une de ses femmes, à cet endroit où vous fûtes si désespéré, lorsque le roi de Médie vous donna sa fille. Redites-nous les craintes que vous eûtes pour Ardasire dans votre fuite. Parlez à la princesse des plaisirs que vous goûtiez lorsque vous étiez dans votre solitude chez les Margiens.

Je n'avois jamais dit toutes les circonstances ; je répétois, et elle croyoit apprendre; je finissois, et elle s'ima* ginoit que j'allois commencer.

Le lendemain, je reçus ce billet.

tt Je comprends bien votre amour, et je n'exige point que vous me le sacrifiiez. Mais êtes-vous sûr que cette Ardasire vous aime encore? Peut-être refusez-vous, pour une ingrate, le cœur d'une princesse qui vous adore. »

Je fis cette réponse :

« Ardasire m'aime à un tel point, que je ne saurois demander aux dieux qu'ils augmentent son amour. Hélas I peut-être qu'elle m'a trop aimé. Je me souviens d'une lettre qu'elle m'écrivit quelque temps après que

je l'eus quittée. Si vous aviez lu les expressions terribles et tendres de sa douleur, vous en auriez été touchée. Je crains que, pendant que je suis retenu dans ces lieux, le désespoir de m'avoir perdu et son dégoût pour la vie ne lui fassent prendre une résolution qui me mettroit au tombeau. »

Elle me fit cette réponse :

(( Soyez heureux, Arsace, et donnez tout votre amour à la beauté qui vous aime ; pour moi, je ne veux que votre amitié. »

Le lendemain je fus reconduit dans son appartement. Là je sentis tout ce qui peut porter à la volupté. On avoit répandu dans la chambre les parfums les plus agréables. Elle étoit sur un lit qui n*étoit fermé que par des guirlandes de fleurs ; elle y paroissoit languissamment couchée. Elle me tendit la main et me fit asseoir auprès d'elle. Tout, jusqu'au voile qui lui couvroit le visage, avoit de la grâce. Je voyois la forme de son beau corps. Une simple toile, qui se mouvoit sur elle, me faisoit tour à tour perdre et trouver des beautés ravissantes. Elle remarqua que mes yeux étoient occupés, et quand elle les vit s'enflammer, la toile sembla s'ouvrir d'elle-même. Je vis tous les trésors d'une beauté divine. Dans ce moment, elle me serra la main, mes yeux errèrent partout. Il n'y a, m'écriai-je, que ma chère Ardasire qui soit aussi belle ; mais j'atteste les dieux que ma fidélité... Elle se jeta à mon cou et me serra dans ses bras. Tout d'un coup la chambre s'obscurcit, son voile s'ouvrit ; elle me donna un baiser. Je fut tout hors de moi. Une flamme subite coula dans mes veines et échauffa tous mes sens. L'idée d' Ardasire s'éloigna de moi. Un reste de souvenu:... ; mais il ne me paroisfsoit quun songe...; j'allois... j'allois la préférer à elle-

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même. Déjà j'avois porté mes mains sur son sein ; elles com'oient rapidement partout; l'amour ne se montroit que par sa fureur ; il se précipitoit à la victoire ; un moment de plus, et Ardasire ne pouvoit pas se défendre ; lorsque tout à coup elle fit un effort; elle fut secourue, elle se déroba de moi, et je la perdis.

Je retournai dans mon appartement, surpris moimême de mon inconstance. Le lendemain on entra dans ma chambre, on me rendit les habits de mon sexe, et le soir on me mena chez celle dont l'idée m'enchantoit encore. J'approchai d'elle, je me mis à ses genoux, et, transporté d'amour, je parlai de mon bonheur, je me plaignis de mes propres refus ; je demandai, je promis, j'exigeai, j'osai tout dire, je voulus tout voir ; j'allois tout entreprendre. Mais je trouvai un changement étrange; elle me parut glacée et, lorsqu'elle m'eut assez découragé, qu'elle eut joui de tout mon embarras, elle me parla, et j'entendis sa voix pour la première fois : Ne voulez-vous point voir le visage de celle que vous aimez ?. . . Ce son de voix me frappa ; je restai immobile ; j'espérai que ce seroit Ardasire, et je le craignis. Découvrez ce bandeau, me dit-elle. Je le fis, et je vis le visage d' Ardasire. Je voulus parler, et ma voix s'arrêta. L'amour, la surprise, la joie, la honte, toutes les passions me saisirent tour à tour. Vous êtes Ardashre, lui dis-je? Oui, perfide, répondit-elle, je la shis. Ardasire, lui dis-je d'une voix entrecoupée, pourquoi vous jouez-vous ainsi d'un malheureux amour? Je voulus l'embrasser. Seigneur, dit-elle^ je suis à vous. Hélas! j'avois espéré de vous revoir plus fidèle. Contentez-vous de commander ici. Punissez-moi, si vous voulez, de ce que j'ai fait... Arsace, ajouta-t-elle en pleurant, vous ne le méritiez pas.

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Ma chère Ardasire, lui dis-je, pourquoi me désespérez* vous? Auriez-vous voulu que j'eusse été insensible à des cbarmes que j*ai toujours adorés? Comptez que tous n'êtes pas d'accord avec vous-même. N'étoit-ce pas vous que j'aimoi^? Ne sont-ce pas ces beautés qui m* ont toujours charmé ? Ah I ditr-elle, vous auriez aimé une autre que moi. Je n'aurois point, lui dis-je, aimé une autre que vous. Tout ce qui n'auroit point été vous m'auroit déplu. Qu'eût-ce été, lorsque je n'aurois point vu cet adorable visage, que je u'aurois pas entendu cette voix, que je n'aurois pas trouvé ces yeux? Mais, de grâce, ne me désespérez pas ; songez que, de toutes les infidélités que Ton peut faire, j'ai sans doute commis la moindre.

Je connus à la langueur de ses yeux qu'elle n'étoit plus irritée; je le connus à sa voix mourante. Je latins dans mes bras. Qu'on est heureux quand on tient dans ses bras ce que l'on aime I Gomment exprimer ce bonheur, dont l'excès n'est que pour les vrais amants; lorsque l'amour renaît après lui-même, lorsque tout promet, que tout demande, que tout obéit ; lorsqu'on sent qu'on a tout, et que l'on sent que l'on n'a pas assez; lorsque l'âme semble s'abandonner et se porter au delà de la nature même?

Ardasire, revenue à elle, me dit : Mon cher Arsace, l'amour que j'ai eu pour vous m'a fait faire des choses bien extraordinaires. Mais un amour bien violent n'a de règle ni de loi. On ne le connolt guère, si l'on ne met ses caprices au nombre de ses plus grands plaisirs. Au nom des dieux, ne me quitte plus. Que peut-il te manquer? Tu es heureux si tu m'aimes. Tu es sûr que jamais mortel n'a été tant aimé. Dis-moi, promets-moi, jure-moi que tu resteras ici.

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Je lui fis mille serments ; ils ne furent interrompus que par mes embrassements, et elle les crut.

Heureux l'amour, lors même qu'il s'apaise, lorsque après qu'il a cherché à se faire sentir, il aime à se faire connoltre ; lorsque, après avoir joui des beautés, il ne se sent plus touché que par les grâces I

Nous vécûmes dans la Sogdiane dans une félicité que je ne saurois vous exprimer. Je n'avois resté que quelques mois dans la Margiane ; et ce séjour m'avoit déjà guéri de l'ambition. J'avois eu la faveur du roi ; mais je m'aperçus bientôt qu'il ne pouvoit me pardonner mon courage et sa frayeur. Ma présence le mettoit dans l'embarras ; il ne pouvoit donc pas m'aimer. Ses courtisans s'en aperçurent, et dès lors ils se donnèrent bien garde de me trop estimer; et, pour que je n'eusse pas sauvé l'État du péril, tout le monde convenoit à la cour qu'il n'y avoit pas eu de péril .

Ainsi, également dégoûté de l'esclavage et des esclaves, je ne connus plus d'autre passion que mon amour pour Ardasire, et je m'estimai cent fois plus heureux de rester dans la seule dépendance que j'aimois, que de rentrer dans une autre que je ne pouvois.que haïr.

Il nous parut que le génie nous avoit suivis. Nous nous retrouvâmes dans la même abondance, et nous vîmes toujours de nouveaux prodiges.

Un pécheur vint nous vendre un poisson ; on m'apporta une bague fort riche qu'on avoit trouvée dans son gosier.

Cn jour, manquant d'argent, j'envoyai vendre quelques pierreries à la ville prochaine : on m'en apporta le prix, et quelques jours après, je vis sur ma table les pierreries.

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Grands dieux! dis-je en moi-même, il m'est donc Impossible de m* appauvrir I

Nous voulûmes tenter le génie, et nous lui demandâmes une somme immense. 11 nous fit bien voir que nos vœux étoient indiscrets. Nous trouvâmes, quelques jours après, sur la table, la plus petite somme que nous eussions encore reçue. Nous ne pûmes, en la voyant, nous empêcher de rire. Le génie nous joue, dit Ardasire. Ah! m'écriai-je, les dieux sont de bons dispensateurs: la médiocrité qu'ils nous accordent vaut bien mieux que les trésors qu'ils nous refusent.

Nous n'avions aucune des passions tristes. L'aveugle ambition, la soif d'acquérir, l'envie de dominer, sembloient s'éloigner de nous, et être les passions d'un autre univers. Ces sortes de biens ne sont faits que pour entrer dans le vide des âmes que la nature n'a point remplies. Us n'ont été imaginés que par ceux qui se sont trouvés Incapables de bien sentir les autres.

Je vous ai déjà dit que nous étions adorés de cette petite nation qui formoit notre maison. Nous nous aimions, Ardasire et moi; et sans doute que l'effet naturel de l'amour est de rendre hçureux ceux qui s'aiment. Mais cette bienveillance générale que nous trouvons dans tous ceux qui sont autour de nous peut rendre plus heureux que l'amour même. Il est impossible que ceux qui ont le cœur bien fait ne se plaisent au milieu de cette bienveillance générale. Étrange effet de la nature! l'homme n'est jamais si peu à lui que lorsqu'il parott l'être davantage. Le cœur n'est jamais le cœur que quand il se donne, parce que ses jouissances sont hors de lui.

C'est ce qui fait que ces idées de grandeur, qui retirent toujours le cœur vers lui-même, trompent ceux qui

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en sont enivrés ; c'est ce qui fait qu'ils s'étonnent de n'être point heureux au milieu de ce qu'ils croient être le bonheur; que, ne le trouvant point dans la grandeur, ils cherchent plus de grandeur encore. S'ils n*y peuvent atteindre, ils se croient plus malheureux; s'ils y atteignent, ils ne trouvent pas encore le bonheur.

C'est l'orgueil, qui, à force de nous posséder, nous empêche de nous posséder, et qui, nous concentrant dans nous-mêmes, y porte toujours la tristesse. Cette tristesse vient de la solitude du cœur, qui se sent toujours fait pour jouir, et qui ne jouit pas; qui se sent toujours £adt pour les autres, et qui ne les trouve pas.

Ainsi nous aurions goûté des plaisirs que donne la nature toutes les fois qu'on ne la fuit pas. Nous aurions passé notre vie dans la joie, l'innocence et la paix. Nous aurions compté nos années par le renouvellement des fleurs et des fruits ; nous aurions perdu nos années dans la rapidité d'une vie heureuse. J'aurois vu tous les jours Ardasire, et je lui aurois dit que je l'aimois. La même terre auroit repris son âme et la mienne. Mais tout à coup mon bonheur s'évanouit, et j'éprouvai le revers du monde le plus affreux.

Le prince du pays étoit un tyraa capable de tous les crimes ; mais rien ne le rendoit si odieux que les outrages continuels qu'il faisoit à un sexe sur lequel il n'est pas seulement permis de lever les yeux. 11 apprit, par une esclave sortie du sérail d' Ardasire, qu'elle étoit la plus belle personne de l'Orient. Il n'en fallut pas davantage pour le déterminer à me l'enlever. Une nuit, une grosse troupe de gens armés entoura ma maison, et le matin je reçus un ordre du tyran de lui envoyer Ardasire. Je vis l'impossibilité de la faire sauver. Ma première idée fut de lui aller

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donner la mort dans le sommeil où elle étoit ensevelie. Je pris mon épée, je courus, j'entrai dans sa chambre, j'ouvris les rideaux ; je reculai d*horreur, et tous mes sens se glacèrent. Une nouvelle rage me saisit : je voulus aller me jeter au milieu de ces satellites, et immoler tout ce qui se présenteroit à moi. Mon esprit s'ouvrit pour un dessein plus suivi, et je me calmai. Je résolus de prendre les habits que j'avais eus il y avoit quelques mois, de monter, sous le nom d'Ârdasire, dans la litière que le tyran lui avoit destinée, de me faire mener à lui. Outre que je ne voyois point d'autre ressource, je sentois en moi-même du plaisir à faire une action de courage sous les mêmes habits avec lesquels l'aveugle amour avoit auparavant avili mon sexe. J'exécutai tout de sang -froid. J'ordonnai que l'on cachât à Ardasire le péril que je courois, et que, sitôt que je serois parti, on la fit sauver dans un autre pays. Je pris avec moi un esclave dont je connoissois le courage, et je me livrai aux femmes et aux eunuques que le tyran avoit envoyés. Je ne restai pas deux jours en chemin, et, quand j'arrivai, la nuit étoit déjà avancée. Le tyran donnoit un festin à ses femmes et à ses courtisans dans une salle de ses jardins. Il étoit dans cette gaîté stupide que donne la débauche lorsqu'elle a été portée à l'excès. 11 ordonna que l'on me fit venir. J'entrai dans la salle du festin : il me fit mettre auprès de lui, et je sus cacher ma fureur et le désordre de mon âme. J'étois comme incertain dans mes souhaits. Je voulois attirer les regards du tyran, et, quand il les tournoit vers moi, je sentois redoubler ma rage. Parce qu'il me croit Ardasire, disois-je en moi-même, il ose ro'aimer. Il me sembloit que je voyois multiplier ses outrages, et qu'il avoit trouvé mille manières d'offenser mon amour. Cependant j'étois prêt à jouir de la plus

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affreuse vengeance. Il s'enflammoit, et je le voyois insensiblement approcher de son malheur. Il sortit de la salle du festin, et me mena dans un appartement plus reculé de ses jardins, suivi d'un seul eunuque et de mon esclave. Déjà sa fureur brutale alloit l'éclaircir sur mon sexe. Ce fer, m'écriai-je, t'apprendra mieux que je suis un homme. Meurs, et qu'on dise aux enfers que l'époux d'Ardasire a puni tes crimes. Il tomba à mes pieds, et dans ce moment la porte de l'appartement s'ouvrit; car sitôt que mon esclave avoit entendu ma voix, il avoit tué l'eunuque qui la gardoit, et s'en étoit saisi. Nous fuîmes; nous errions dans les jardins; nous rencontrâmes un homme; je le saisis : Je te plongerai, lui dis-je, ce poignard dans le sein, si tu ne me fais sortir d'ici. C'étoit un jardinier, qui, tout tremblant de peur, me mena à une porte qu'il ouvrit; je la lui fis refermer, et lui ordonnai de me suivre.

Je jetai mes habits, et pris un manteau d'esclave. Nous errâmes dans les bois, et, par un bonheur inespéré, lorsque nous étions accablés de lassitude, nous trouvâmes un marchand qui faisait paître ses chameaux; nous l'obligeâmes de nous mener hors de ce funeste pays.

A mesure que j'évitois tant de dangers, mon cœur devenoit moins tranquille. 11 falloit revoir Ardasire, et tout me faisoit craindre pour elle. Ses femmes et ses eunuques lui avoient caché l'horreur de notre situation ; mais, ne me voyant plus auprès d'elle, elle me croyoît coupable ; elle s'imaginoit que j'avois manqué à tant de serments que je lui avois faits. Elle ne pouvoit concevoir cette barbarie de l'avoir fait enlever sans lui rien dire. L'amour voit tout ce qu'il craint. La vie lui devint insupportable; elle prit du poison ; il ne fit pas son effet violemment.

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J'arrivai et je la trouvai mourante. Ârdasire, lui dis-je, je vous perds , vous mourez ? cruelle Ârdasire ! hélas I qu'avois-je fait?... Elle versa quelques larmes. Arsace, me dit-elle, il n'y a qu'un moment que la mort me sembloit délicieuse ; elle me parolt terrible depuis que je vous vois. Je sens que je voudrois revivre pour vous, et que mon âme me quitte malgré elle. Conservez mon souvenir; et, si j'apprends qu'il vous est cher, comptez que je ne serai point tourmentée chez les ombres. J'ai du moins cette consolation, mon cher Arsace, de mourir dans vos bras.

Elle expira. Il me seroit impossible de dire comment je n'expirai pas aussi. On m'arracha d' Ardasire, et je crus qu'on me séparoit de moi-même. Je fixai mes yeux sur elle, et je restai immobile : j'étois devenu stupide. On m'ôta ce terrible spectacle, et je sentis mon âme reprendre toute sa sensibilité. On m'entraina; je tournois les yeux vers ce Tatal objet de ma douleur; j'aurois donné mille vies pour le voir encore un moment. J'entrai en fureur, je pris mon épée; j'allois me percer le sein; on m'arrêta. Je sortis de ce palais funeste, je n'y rentrai plus. Mon esprit s'aliéna; je courois dans les bois; je remplissois l'air de mes cris. Quand je devenois plus tranquille, toutes les forces de mon âme la fixoient à ma douleur. Il me sembla qu'il ne me restoit plus rien dans le monde que ma tristesse et le nom d' Ardasire. Ce nom, je le prononçois d'une voix terrible, et je rentrois dans le silence. Je résolus de m'ôter la vie, et tout à coup j'entrai en fureur. Tu veux mourir, me disois-je à moi-même, et Ardasire n'est pas vengée ! Tu veux mourir, et le fils du tyran est en Hyrcanie, qui se baigne dans les délices I II vit, et tu veux mourir!

Je me suis mis en chemin pour l'aller chercher. J'ai appris qu'il vous avoit déclaré la guerre ; j'ai volé à vous.

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Je suis arrivé trois jours avant la bataille, et j'ai fait l'action que vous connoissez. J'aurois percé le fils du tyran ; j'ai mieux aimé le faire prisonnier. Je veux qu'il traîne dans la honte et dans les fers une vie aussi malheureuse que la mienne. J'espère que quelque jour il apprendra que j'aurai fait mourir le dernier des siens. J'avoue pourtant que, depuis que je suis vengé, je ne me trouve pas plus heureux; et je sens bien que l'espoir de la vengeance flatte plus que la vengeance même. Ma rage que j'ai satisfaite, l'action que vous avez vue, les acclamations du peuple, seigneur, votre amitié même, ne me rendent point ce que j'ai perdu.

La surprise d'Aspar avoit commencé presque avec le récit qu'il avoit entendu. Sitôt qu'il avoit ouï le nom d'Alsace, il avoit reconnu le mari de la reine. Des raisons d'État l'avoient obligé d'envoyer chez les Mèdes Isménie, la plus jeune des filles du dernier roi, et il l'y avoit fait élever en secret sous le nom d'Ardasire. 11 l'avoit mariée à Arsace; il avoit toujours eu des gens afiidés dans le sérail d' Arsace ; il étoit le génie qui, par ces mêmes gens, avoit répandu tant de richesses dans la maison d' Arsace, et qui, par des voies trës-simples, avoit fait imaginer tant de prodiges.

Il avoit eu de très- grandes raisons pour cacher à Arsace la naissance d'Ardasire. Arsace, qui avoit beaucoup de courage, auroit pu faire valoir les droits de sa femme sur la Bactriane, et la troubler.

Mais ces raisons ne subsistoient plus, et, quand il entendit le récit d' Arsace, il eut mille fois envie de l'interrompre ; mais il crut qu'il n'étoit pas encore temps de lui apprendre son sort. Un ministre accoutumé à arrêter ses mouvements revenoit toujours à la prudence ; il pen-

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soit à préparer un grand événement, et non pas à le hâter. Deux jours après, le bruit se répandit que l'eunuque avoit mis sur le trône une fausse Isménie. On passa des murmures à la sédition. Le peuple furieux entoura le palais ; il demanda à haute voix la tête d'Aspar. L'eunuque fit ouvrir une des portes, et, monté sur un éléphant, il s'avança dans la foule. Bactriens, dit-il, écoutez-moi. Et comme on murmuroit encore : Écoutez-moi, vous dis-je. Si vous pouvez me faire mourir à présent, vous pourrez dans un moment me faire mourir tout de même. Voici un papier écrit et scellé de la main du feu roi : prosternez-vous, adorez-le ; je vais le lire.

Il le lut :

« Le ciel m'a donné deux filles qui se ressemblent au point que tous les yeux peuvent s'y tromper. Je crains que cela ne donne occasion à de plus grands troubles et à des guerres plus funestes. Vous donc, Aspar, lumière de l'empire, prenez la plus jeune des deux ; envoyez-la secrètement dans la Médie, et faites-en prendre soin. Qu'elle y reste sous un nom supposé^ tandis que le bien de l'État le demandera. »

Il porta cet écrit au-dessus de sa tète, et il s'inclina; puis reprenant la parole :

(( Isménie est morte ; n'en doutez pas ; mais sa sœur, la jeune Isménie, est sur le trône. Youdriez-vous vous plaindre de ce que, voyant la mort de la reine approcher, j'ai fait venir sa sœur du fond de l'Asie? Me reprocheriezvous d'avoir été assez heureux pour vous la rendre et la placer sur un trône qui, depuis la mort de la reine sa sœur, lui appartient? Si j'ai tu la mort de la reine, l'état des afi'aires ne l'a-t-il pas demandé? Me blâmez-vous d'avoir fait une action de fidélité avec prudence? Posez donc les

armes. Jusqu'ici vous n'êtes point coupables; dès ce moment vous le seriez. »

Aspar expliqua ensuite comment il avoit confié la jeune Isménie à deux vieux eunuques; comment on l'avoit transportée en Médie sous un nom supposé ; comment il l'avoit mariée à un grand seigneur du pays; comment il l'avoit fait suivre dans tous les lieux où la fortune l'avoit conduite ; comment la maladie de la reine l'avoit déterminé à la faire enlever pour être gardée en secret dans le sérail ; comment, après la mort de la reine, il l'avoit placée sur le trône.

Gomme les flots de la mer agitée s'apaisent par les zéphyrs, le peuple se calma par les paroles d' Aspar. On n'entendit plus que des acclamations de joie; tous les temples retentirent du nom de la jeune Isménie.

Aspar inspira à Isménie de voir l'étranger qui avoit rendu un si grand service à la Bactriane ; il lui inspira de lui donner une audience éclatante. 11 fut résolu que les grands et les peuples seroient assemblés ; que là il seroit déclaré général des armées de l'État, et que la reine lui ceindroit Tépée. Les principaux de la nation étoient rangés autour d'une grande salle, et une foule de peuple en occupoit le milieu et l'entrée. La reine étoit sur son trône, vêtue d'un habit superbe. Elle avoit la tête couverte de pierreries; elle avoit, selon l'usage de ces solennités, levé son voile, et l'on voyoit le visage de la beauté même. Arsace parut, et le peuple commença ses acclamations. Arsace, les yeux baissés par respect, resta un moment dans le silence, et adressant la parole à la reine :

Madame, lui dit-il d'une voix basse et entrecoupée, si quelque chose pouvoit rendre à mon âme quelque tranquillité, et me consoler de mes malheurs...

La reine ne le laissa pas achever ; elle crut d'abord reconnoître le visage, elle reconnut encore la voix d' Arsace. Toute hors d'elle-même, et ne se connoissant plus, elle se précipita de son trône, et se jeta aux genoux d'Arsace.

Mes malheurs ont été plus grands que les tiens, ditelle, mon cher Arsace. Hélas! je croyois ne te revoir jamais depuis le fatal moment qui nous a séparés. Mes douleurs ont été mortelles.

Et, comme si elle avoit passé tout à coup d'une manière d'aimer à une autre manière d'aimer, ou qu'elle se trouvât incertaine sur l'impétuosité de l'action qu'elle venoit de faire, elle se releva tout à coup, et une rougeur modeste parut sur son visage.

Bactriens, dit-elle, c'est aux genoux de mon époux que vous m'avez vue. C'est ma félicité d'avoir pu faire paroitre devant vous mon amour. J'ai descendu de mon trône, parce que je n'y étois pas avec lui, et j'atteste les dieux que je n'y remonterai pas sans lui. Je goûte ce plaisir que la plus belle action de mon règne, c'est par lui qu'elle a été faite, et que c'est pour moi qu'il l'a faite. Grands, peuples et citoyens, croyez-vous que celui qui règne sur moi soit digne de régner sur vous? Approuvezvous mon choix ? Élisez- vous Arsace? Dites-le-moi, parlez.

A peine les dernières paroles de la reine furent-elles entendues, tout le palais retentit d'acclamations ; on n'entendit plus que le nom d'Arsace et celui d'Isménie.

Pendant tout ce temps, Arsace étoit comme stupide. Il voulut parler, sa voix s'arrêta ; il voulut se mouvoir, et il resta sans action. Il ne voyoit pas la reine ; il ne voyoit pas le peuple ; à peine entendoit-il les acclamations : la joie le troubloit tellement, que son âme ne put sentir toute sa félicité.

Mais, quand Aspar eut fait retirer le peuple, Arsace pencha la tête sur la main de la reine.

Ardasire, vous vivez I vous vivez, ma chère Ardasire ! Je mourois tous les jours de douleur. Comment les dieux vous ont-ils rendue à la vie ?

Elle se bâta de lui raconter comment une de ses femmes avoit substitué au poison une liqueur enivrante. Elle avoit été trois jours sans mouvement ; on Tavoit rendue à la vie : sa première parole avoit été le nom d' Arsace; ses yeux ne s'étoient ouverts que pour le voir; elle l'avoit fait chercher; elle l'avoit cherché elle-même. Aspar Tavoit fait enlever, et, après la mort de sa sœur, il l'avoit placée sur le trône.

Aspar avoit rendu éclatante Tentrevue d'Ârsace et d'Isménie. Il se ressouvenoit de la dernière sédition. Il croyoit qu'après avoir pris sur lui de mettre Isménie sur le trône, il n'étoit pas à propos qu'il parût encore avoir contribué à y placer Arsace. Il avoit pour maxime de ne faire jamais lui-même ce que les autres pouvoient faire, et d'aimer le bien, de quelque main qu'il pût venir. D'ailleurs, connoissant la beauté du caractère d'Arsace et d'Isménie, il désiroit de les faire paroltre dans leur jour. Il vouloit leur concilier ce respect que s'attirent toujours les grandes âmes dans toutes les occasions où elles peuvent se montrer. Il cherchoit à leur attirer cet amour que l'on porte à ceux qui ont éprouvé de grands malheurs. 11 vouloit fsdre naître cette admiration que l'on a pour tous ceux qui sont capables de sentir les belles passions. Enfin il croyoit que rien n'étoit plus propre à faire perdre à Arsace le titre d'étranger, et à lui faire trouver celai de Bactrien dans tous les cœurs des peuples de la Bactriane.

Arsace jouissoit d'un bonheur qui lui paroissoit incon-

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