Colardoau
Il faut la TOir toujours, ou ne la voir jamais.
Camille ne cherche point à se parer ; mais elle est mieux parée que les autres femmes.
Elle a un esprit que la nature refuse presque toujours aux belles. Elle se prête également au sérieux et à l'enjouement. Si vous voulez, elle pensera sensément; si vous voulez elle badinera comme les Grâces.
Plus on a d'esprit, plus on en trouve à Camille. Elle a quelque chose de si naïf, qu'il semble qu'elle ne parle que le langage du cœur. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait a les charmes de la simplicité; vous trouvez toujours une bergère naïve. Des grâces si légères, si fines, si délicates, se font remarquer, mais se font encore mieux sentir.
Avec tout cela, Camille m'aime : elle est ravie quand elle me voit; elle est fâchée quand je la quitte ; et, comme si je pouvois vivre sans elle, elle me fait promettre de revenir. Je lui dis toujours que je l'aime, elle me croit : je lui dis que je l'adore, elle le sait; mais elle est ravie, comme si elle ne le savoit pas. Quand je lui dis qu'elle fait la félicité de ma vie, elle me dit que je fais le bonheur de la sienne. Enfin, elle m'aime tant, qu'elle me feroit presque croire que je suis digne de son amour.
Il y avoit un mois que je voyois Camille, sans oser lui dire que je l'aimois, et sans oser presque me le dire à moi-même : plus je la trouvois aimable, moins j'espérois d'être celui qui la rendroit sensible. Camille, tes charmes me touchoient; mais ils me disoient que je ne te méritois pas.
Je cherchois partout à t'oublier ; je voulois effacer de mon cœur ton adorable image. Que je suis heureux ! je n'ai pu y réussir; cette image y est restée, et elle y vivra toujours I
Je dis à Camille : J'aimois le bruit du monde, et je cherche la solitude; j'avois des vues d'ambition, et je ne désire plus que ta présence; je voulois errer sous des climats reculés, et mon cœur n'est plus citoyen que des lieux où tu respires : tout ce qui n'est point toi s'est évanoui de devant mes yeux.
Quand Camille m'a parlé de sa tendresse, elle a encore quelque chose à me dire ; elle croit avoir oublié ce qu'elle m'a juré mille fois. Je suis si charmé de l'entendre, que je feins quelquefois de ne la pas croire, pour qu'elle touche encore mon cœur : bientôt règne entre nous ce doux silence, qui est le plus tendre langage des amants.
Quand j'ai été absent de Camille, je veux lui rendre compte de ce que j'ai pu voir ou entendre : De quoi m'entretiens-tu? me dit-elle ; parle-moi de nos amours : ou si tu n'as rien pensé, si tu n'as rien à me dire, cruel, laissemoi parler.
Quelquefois elle me dit en m'embrassant : Tu es triste. II est vrai, lui dis-je : mais la tristesse des amants est délicieuse ; je sens couler mes larmes, et je ne sais pourquoi, car tu m'aimes; je n'ai point de sujet de me plaindre, et je me plains. Ne me retire point de la langueur où je suis; laisse-moi soupirer en même temps mes peines et mes plaisirs.
Dans les transports de l'amour, mon âme est trop agitée ; elle est entraînée vers son bonheur sans en jouir : au lieu qu'à présent je goûte ma tristesse môme. N'essuie point mes larmes : qu'importe que je pleure, puisque je suis heureux?
Quelquefois Camille me dit : Aime- moi. Oui, je t'aime. Mais comment m'aimes-tu? Hélas I lui dis-je, je t'aime comme je t'aimois : car je ne puis comparer
l'amour que j'ai pour toi, qu'à celui que j'ai eu pour toimême.
J'entends louer Camille par tous ceux qui la connoissent : ces louanges me touchent comme si elles m'étoient personnelles; et j'en suis plus flatté qu'elle-même*.
Quand il y a quelqu'un avec nous, elle parle avec tant d'esprit, que je suis enchanté de ses moindres paroles ; mais j'aimerois encore mieux qu'elle ne dit rien.
Quand elle fait des amitiés à quelqu'un, je voudroîs être celui à qui elle fait des amitiés, quand, tout à coup, je fais réflexion que je ne serois point aimé d'elle.
Prends garde, Camille, aux impostures des amants. Us te diront qu'ils t'aiment, et ils diront vrai : ils te diront qu'ils t'aiment autant que moi ; mais je jure par les dieux, que je t'aime davantage.
Quand je l'aperçois de loin, mon esprit s'égare : elle approche, et mon cœur s'agite : j'arrive auprès d'elle, et il semble que mon âme veut me quitter, que cette âme est à Camille, et qu'elle va l'animer.
Quelquefois je veux lui dérober une faveur; elle me la refuse, et dans un instant elle m'en accorde une autre. Ce n'est point un artifice : combattue par sa pudeur et son amour, elle voudroit me tout refuser, elle voudroit pouvoir me tout accorder.
Elle me dit : Ne vous suflît-il pas que je vous aime ? que pouvez-vous désirer après mon cœur? Je désire, lui dis-je, que tu fasses pour moi une faute que l'amour fait faire, et que le grand amour justifie.
Camille, si je cesse un jour de t'aimer, puisse la
1. A. Je sais flatté de ces louanges, comme si elles m*étoieat personnelles, et Je sens en ce moment que J*ai de Tamour-propre.
Parque se tromper, et prendre ce jour pour le dernier de mes jours ! Puisse-t-elle effacer le reste d'une vie que je trouverois déplorable, quand je me souviendrois des plaisirs que j*ai eus en aimant !
Aristée soupira, et se tut ; et je vis bien qu'il ne cessa de parler de Camille que pour penser à elle.