‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 5)Chapitre 24 sur 217 · CHANT SIXIEME · texte numérisé non relu

CHANT SIXIEME

Pendant que nous parlions de nos amours, nous nous égarâmes; et, après avoir erré longtemps, nous entrâmes dans une grande prairie : nous fûmes conduits, par un chemin de fleurs, au pied d'un rocher aflreux. Nous vîmes un antre obscur ; nous y entrâmes, croyant que c'étoit la demeure de quelque mortel. dieux! qui auroit pensé que ce lieu eût été si funeste? A peine y eus-je mis le pied, que tout mon corps frémit, mes cheveux se dressèrent sur la tète. Une main invisible m'entrainoit dans ce fatal séjour : à mesure que mon cœur s'agitoit, il cherchoit à s'agiter encore. Ami, m'écriai-je, entrons plus avant, dussions-nous voir augmenter nos peines! J'avance dans ce lieu, où jamais le soleil n'entra, et que les vents n'agitèrent jamais. J'y vis la Jalousie ; son aspect étoit plus sombre que teiTible : la Pâleur, la Tristesse, le Silence l'entouroient, et les Ennuis voloient autour d'elle. Elle souffla sur nous, elle nous mit la main sur le cœur, elle nous frappa sur la tête; et nous ne vîmes, nous n'imaginâmes plus que des monstres. Entrez plus avant, nous dit-elle, malheureux mortels; allez trouver une déesse plus puissante que moi. Nous vîmes une affreuse divinité, à la lueur des langues enflammées des serpents qui siffloient sur sa tête ; c'étoit la Fureur. Elle détacha un de ses serpens, et le jeta sur moi : je voulus le prendre ;

déjà, sans que je l'eusse senti, il s'éioit glissé dans mon cœur. Je restai un moment comme stupide ; mais, dès que le poison se fut répandu dans mes veines, je crus être au milieu des enfers : mon âme fut embrasée ; et, dans sa violence, tout mon corps la contenoit à peine : j'étois si agité, qu'il me sembloit que je tpurnois sous le fouet des Furies. Nous nous abandonnâmes à nos transports^ ; nous fîmes cent fois le tour de cet antre épouvantable : nous allions de la Jalousie à la Fureur, et de la Fureur à la Jalousie : nous criions, Thémire! nous criions, Camille! Si Thémire ou Camille étoient venues, nous les aurions déchirées de nos propres mains.

Enfin, nous trouvâmes la lumière du jour ; elle nous parut importune, et nous regrettâmes presque l'antre affreux que nous avions quitté. Nous tombâmes de lassitude; et ce repos même nous parut insupportable. Nos yeux nous refusèrent des larmes, et notre cœur ne put plus former de soupirs*.

Je fus pourtant un moment tranquille : le sommeil commençoit à verser sur moi ses doux pavots. dieux! ce sommeil même devint cruel. J'y voyois des images plus terribles pour moi que les pâles ombres : je me réveillois, à chaque instant, sur une infidélité de Thémire; je la voyois... Non, je n'ose encore le dire; et ce que j'imaginois seulement pendant la veille, je le trouvois réel dans les horreurs de cet affreux sommeil.

11 faudra donc, dis-je en me levant, que je fuie égale-

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