‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 5)Chapitre 6 sur 217 · Lettre d l'abbé Venuti, IISO · texte numérisé non relu

Lettre d l'abbé Venuti, IISO

S. OEuvre$ de Montesquien en un yolume. Paris, Debnre, 1834, p. 660.

que par amour de la couleur locale nous créons un contraste insupportable entre le langage et Thabit.

Les deux imitations de Léonard et de Golardeau n'ont pas été faites dans le même esprit. Léonard a retranché une partie des descriptions et des épisodes, mais dans cequMl a conservé il s'est tenu très-près de l'auteur et le traduit souvent de façon heureuse. Il a choisi les mètres les plus variés pour rendre toute la diversité de l'original, et ses rimes alternées ne manquent pas de grâce. Léonard, aujourd'hui fort oublié, fait comprendre comment André Ghénier et AKred de Musset lui-même se rattachent au dernier siècle. Aussi avons-nous cru bien faire en réimprimant cette traduction, qui n*est pas indigne de l'original.

Golardeau, plus célèbre en son temps que Léonard, a étendu et paraphrasé Montesquieu. Trop souvent il lui prête son esprit. Il a, en outre, choisi le grand vers alexandrin qui ajoute à la monotonie de la poésie descriptive. Golardeau tourne les vers presque aussi bien que Voltaire, son modèle \ mais il y met une solennité qui fatigue. A vrai dire, il prend trop au sérieux ce badinage fait pour un cercle de femmes; il n'entend pas malice aux délicatesses de l'auteur, et quand le poète nous montre Thémire résistant à son amour et s'écrie en finissant : « Elle m'embrassa; je reçus ma grâce, hélas, sans espérance de devenir coupable, » Golardeau trouve plus simple de faire succomber la bergère et de terminer le poème par un chapitre d'histoire naturelle.

Pour montrer que le Temple de Gnide est tout au moins un poème en prose, d'Alembert dit dans son Éloge de Montes^

1. On en peut juger par les Ters tuiranto qui sont à la fin da troisi^e chant ;

Tout pajrs a ses mœors, tout climat ses usages. Chez les peuples divers, policés ou sauvages, La décence est soumise aux caprices des lois. Partout on l'interprète, on l'exprime à son choix. Parmi tant de beautés qu'un même lieu rassemble, Air, maintien, tout varie et rien ne se ressemble I La pudeur au hasard jette un voile incertain. Ici l'épaule est nue, et plus loin c'est le sein ; LA, d'un pied découvert si la vertu s'alarme, La vertu sans rougir découvre un autre charme. Tout suit l'opinion, l'honneur lui cède aussi, Bt l'on prodigue là ce qu'on refuse ici .

quieu : cNous croyons que les peintures de cet ouvrage soutiendraient avec succès une des principales épreuves des descriptions poétiques, celle de les représenter sur la toile. » En ce point, il n'a pas tort. Les gravures d'Eisen, comme celles de Monnet, qui accompagnent Timitation de Colardeau, sont, bien plus que les vers, la traduction du poème. Ces nymphes demi-nues, aux cheveux retroussés et couronnés de roses, aux regards provocants, au sourire hardi, c'est Camille, c*est Thémire. Ce ne sont pas des bergères, n^en croyez point le poète, ce sont des princesses qui n'ont jamais aimé les champs que sous des lambris dorés. C'est comme un jeu d'esprit qu'il faut accepter le Temple de Guide; c'est ainsi seulement qu'on peut le lire avec plaisir et curiosité. Le Temple de Gnide, publié sans nom d'auteur, parut, nous l'avons dit, à Paris, avec privilège du roi, daté du 29 janvier 1725. Une seconde édition en fut donnée l'année suivante à la Haye. En 1738, un académicien, fort ignoré aijgourd'hui. Paradis de Moncrif, eut l'idée singulière d'accoler un de ses romans au Temple de Gnide, Montesquieu y consentit, autant qu'on en peut juger par la lettre suivante :

« A M. de Moncrif, de rAcadémie françoise.

« J'oubliai d'avoir l'honnenr de vous dire, monsieur, que Bi le Bieur Prault, dans l'édition de ce petit roman i, alloit mettre quelque chose qui, directement ou indirectement, pût faire penser que J*en suis l'auteur, il me désobligeroit beaucoup. Je suis, à l'égard des ouvrages qu'on m'a attribués, comme la Fontaine Martel* étoit pour les ridicules; on me les donne, mais Je ne les prends point Mille excuses, monsieur, et faites-moi l'honneur de me croire, monsieur, plus que Je ne saurais vous dire, votre trèshumble et très-obéissant serviteur.

ff C« 26 avril 1788. »

Le livre parut sous la rubrique de Londres, 1738, et avec le signe de la sphère. Il est accompagné des Ame9 rivales, histoire fabuleuse; misérable imitation d'un conte oriental, faite sans grâce et sans finesse. Moncrif a prouvé une fois de plus par cet

]. Cast en généFal tons ee titre que Ifontesqtdea dési9iie le Ttmpleiê Gnide, 8. Une des amiee de Voltaire. BUe rnoomt entre ses bras le SS Janvier 1783.

exemple quMl y a un abtme entre Tesprit de Thomme du monde et le talent de Técrivain.

C'est en 1743 et sous la rubrique de Leyde que parut une édition revue, corrigée et augmentée, qui a servi de modèle aux réimpressions suivantes. Le texte du poème n'a pas été sensiblement modifié, mais le style en a été corrigé avec soin. En outre, Tauteur a établi la division en chants, quMl avait proscrite dans les premières éditions, et il a complètement remanié la préface pour en faire un morceau digne des Lettres persanes. Ce travail, fait dans son ftge mûr, nous montre que Montesquieu attachait une certaine importance au Temple de Gnide; c'en est assez pour ne pas le négliger dans une édition complète des œuvres de Fauteur.

Novembre 1875.

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