‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 108 sur 975 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

fgonKfenemeol ce qui leur arriva dans toute la gtterre que leur fit le premier Scipion : leur ville et leurs armées même étaient affamées, tandis que les Romains étaient dans l'abondance de toutes dioses'.

Chez les Carthaginois, les armées qui avaient été battues devenaient plus insolentes ; quelquefois elles mettaient en croix leurs généraux, et les punissaient de leur propre lâcheté. Chez les Romains , le consul décimait les troupes qui avaient fîii , et les ramenait contre les ennemis.

Legouvemement des Carthaginois était trèsHiur * : ib avaient si fort tourmenté les peuples d'Espagne , que, lorsque les Romains y arrivèrent, ils furent regardés comme des libérateurs ; et si Ton fait attention aux sommes inunenses qu'il leur en coûta pour •Mitnir une guerre où ils succombèrent, on verra bien que l'injustice est mauvaise ménagère et qu'elle ne remplit pas même ses vues.

La fondation d'Alexandrie avait beaucoup dimîmé le commerce de Carthage. Dans les premiers temps, la superstition bannissait en quelque façon ks étrangers de l'Egypte ; et lorsque les Perses l'eurent conquise, ils n'avaient songé qu'à affaiblir leurs nouveaux sujets ; mais, sous les rois grecs. l'Egypte fit presque tout le commerce du monde, et celui de Carthage conunença à déchoir.

Les puissances établies par le commerce peuvent ubsister longtempsdans leur médiocrité ; mais leur grandeur est de peu de durée. Elles s'élèvent peu à peu, et sans que personne s'en aperçoive; car elles ne font aucun acte particulier qui fasse du bruit et signale leur puissance; mais, lorsque la chose est venue au point qu'on ne peut plus s'empêcher de b voir, chacun cherche à priver cette nation d'un atantage qu'elle n'a pris, pour ainsi dire, que par surprise.

La cavalerie carthaginoise valait mieux que la romaine , par deux raisons : l'une , que les chevaux numides et espagnols étaient meilleurs que ceux d'Italie; etrautre, que la cavalerie romaine était mal armée : car ce ne fut que dans les guerres que les Romains firent en Grèce qu'ils changèrent de manière, comme nous l'apprenons de Poiybe ^.

Dans la première guerre punique, Régulus fut battu dès que les Carthaginois choisirent les plaines pour bire combattre leur cavalerie; et dans la se-

' ▼ofa Appien , lib. ïÀbyc.

u ITy ».<!"< Po»yi» dit de leara ciacUons , suHout dans H bncBcnt dQ H?fe IX. Extrait de$ vertus et de$ victt.

conde, Annibal dut à ses Numides ses principales victoires'.

Scipion ayant conquis l'Espagne, et &it alliance avec Massinisse, ôta aux Carthaginois cette supériorité. Ce fut la cavalerie numide qui gagna la bataille de Zama , et finit la guerre.

Les Carthaginois avaient plus d'expérience sur la mer, et connaissaient mieux la manœuvre que les Romains; mais il me semble que cet avantage n'était pas pour lors si grand qu'il le serait aiyoui:d'hui.

Les anciens n'ayant pas la boussole ne pouvaient guère naviguer que sur les côtes ; aussi ils ne se servaient que de bâtiments à rames, petits et plats; presque toutes les rades étaient pour eux des ports; la science des pilotes était très-bornée, et leur mar nœuvre très-peu de diose : aussi Aristote disait-ii * qu'il était inutile d'avoir un corps de mariniers, et que les laboureurs suffisaient pour cela.

L'art était si imparfait, qu'on ne faisait guère avec mille rames que ce qui se fait aujourd'hui avec cent^

Les grands vaisseaux étaient désavantageux , en ce qu'étant difficilement mus par la chiourme , ils ne pouvaient pas faire les évolutions nécessaires. Antoine en fit à Actium une funeste expérience 4 : ses navires ne pouvaient se remuer, pendant que ceux d'Auguste, plus légers, les attaquaient de toutesparts.

Les vaisseaux anciens étant à rames, les plus légers brisaient aisément celles des plus grands, qui pour lors n'étaient plus que des machines immobiles, comme sont aujourd'hui nos vaisseaux démâtés.

Depuis l'invention de la boussole, on a changé de manière; on a abandonné les rames ', on a fiii les côtes, on a construit de gros vaisseaux; la machine est devenue plus composée, et les pratiques se sont multiplilBes.

L'invention de la poudre a fait une chose qu'on n'aurait pas soupçonnée : c'est que la force des armées navales a plus que jamais consisté dans l'art; car, pour résister à la violence du canon , et ne pas

' Des oorps enUers de Namides passèrent du côté des Romains, qui dès lors oommenoèrent à respirer. * Politique, liv. Vil , cbap. yI.

3 Voyez oe que dit Perrault sar les rames des anciens. Estai de physique, tit. 3, Mécanique des animaux.

4 La même cliose arriva k la tiataille de Salamine. (Plvtar- QUE , Fie de Thémisiocle.) — L*bistoire est pleine de faits pareils.

^ En quoi on peut Juger de l'imperfccUon de la marine des anciens, puisque nous avons abandonné une praUque dand laquelle nous avions tant de supériorité sur eux.

GRAiXDEUR ET DECADENCE DES ROxMAlNS,

fssuyer un feu supérieur, il a fallu de gros navires. Mais à la grandeur de la machine on a dû proportionner la puissance de Fart.

Les petits vaisseaux d'autrefois s^accrochaient soudain , et les soldats combattaient des deux parts ; on mettait sur une flotte toute une armée de terre. Dans la bataille navale que Régulus et son collègue gagnèrent , on vit combattre cent trente mille Ro* mais contre cent cinquante mille Carthaginois. Pour lors les soldats étaient pour beaucoup , et les gens de Tart pour peu; à présent les soldats sont pour rien , ou pour peu , et les gens de Fart pour beaucoup.

La victoire du consul Duillius fait bien sentir cette différence. Les Romains n'avaient aucune connaissance de la navigation ; une galère carthaginoise échoua sur leurs cdtes ; ils se servirent de ce modèle pour en bâtir : en trois mois de temps leurs matelots furent dressés , leur flotte fut construite, équipée, elle mit à la mer, elle trouva l'armée navale des Carthaginois, et la battit.

A peine à présent toute une vie suCQt-elle à un prince pour former une flotte capable de paraître devant une puissance qui a déjà l'empire de la mer : c'est peut-être la seule chose que l'argent seul ne peut pas faire. Et si de nos jours un grand prince réussit d'abord ' , l'expérience a fait voir à d'autres que c'est un exemple qui peut être plus admiré que suivi *.

La seconde guerre punique est si fameuse que tout le monde la sait. Quand on examine bien cette foule d'obstacles qui se présentèrent devant Annibal, et que cet homme extraordinaire surmonta tous, on a le plus beau spectacle que nous ait fourni l'antiquité.

Romefut un prodige de constance. Après les journées du Tésin , de Trébies et de Trasimène ; après celle de Cannes, phis funeste encore, abandonnée de presque tous les peuples dltalie, elle ne demanda point la paix. C'est que le sénat ne se départait jamais des maximes anciennes; il agissait avec Annibal comme il avait agi autrefois avec Pyrrhus, à qui il avait refusé de faire aucun accommodement tandis qu'il serait en Italie; et je trouve dans Denys d'Halicamasse ^ que, lors de la négociation de Coriolan, le sénat déclara qu'il ne violerait point ses coutumes anciennes; que le peuple romain ne pouvait faire de paix tandis que les ennemis étaient sur ses terres; mais que, si les Voisques se retiraient, on accorderait tout ce qui serait juste.

> Louii XIV. ' L^Espagne et la Moacovie. 3 Antiquités romaines, Uv. VIIT.

Rome fut sauvée par la force de son institution. Après la bataille de Cannes, il ne fut pas permis aux femmes mêmes de verser des larmes; lesénat refusa de racheter les prisonniers, et envoya les misérables restes de l'armée faire la guerre en Sicile, sans récompense, ni aucun honneur militaire, jusqu'à ce qu'Annibal îùt chassé d'Italie '.

D'un autre cêté, le consul Térentius Vairon avait fui honteusement jusqu'à Venouse ; cet homme , de la plus basse naissance, n'avait été élevé au consulat que pour mortiOer la noblesse. Mais le sénat ne voulut pas jouir de ce malheureux triomphe; îl vit combien il était nécessaire qu'il s'attirât dans cette occasion la confiance du peuple : il alla au-devant de Varron , et le remercia de ce qu'H n'avait pas désespéré de la république *.

Ce n'est pas ordinairement la perte réelle que l'on fait dans une bataille ( c'est4 dire celle de quelques milliers d'hommes ) qui est funeste à un État ; mais la perte imaginaire et le découragement qui le prive des forces mêmes que la fortune lui avait laissées.

Il y a des choses que tout le monde dit, parce qu'elles ont été dites une fois. On croit qu'Annibal fit une faute insigne de n'avoir point été assiéger Rome après la bataille de Cannes^. Il est vrai que d'abord la frayeur y fut extrême; mais il n'en est pas de la consternation d'un peuple belliqueux, qui se tourne presque toujours en courage , comme de celle d'une vile populace qui ne sent que sa faiblesse. Une preuve qu'Annibal n'aurait pas réussi , c'est que les Romains se trouvèrent encore en état d'envoyer partout du secours.

On dit encore qu'Annibal fit une grande Êaïute de mener son armée à Capoue, où elle s'amollit; mais Fon ne considère point que l'on ne remonte pas à la vraie cause. Les soldats de cette armée, devenus riches après tant de victoires, n'aura!ent-ils pas trouvé partout Capoue? Alexandre, qui commandait à ses propres sigets , prit dans une occasion pareille un expédient qu'Annibal, qui n'avait que des trou-

> AprèslabatailIedeCannes, où tout aatre État eût sacoombé à sa mauvaise fortune, II D*y eut pas on mouvement de faiblesse parmi le peuple, pas une pensée qui n*allât an bien de la république. Tous les ordres, tous les rangs, toutes les ooodltiont 8*épuisèrent volontairement : l'honneur était à retenir le moins, la bonté à garder le plus. (Saint^vremond.)

* Le sénat Ten remercia publiquement ; et dès lors on résolut , selon les anciennes maximes, de n'écouter dans ce triste état aucune proposiUon de paix. L'ennemi fût étonné ; le peuple reprit cœur, et crut avoir des ressources que le sénat connaissait par sa prudence. (Bossukt , Dix. sur fMist. univ. troisième partie, ch. Vf.)

' Voyez Saint-Êvremond , Réflexions sur Us divers §éme» du peuffle romain , etc. civ. Vit.

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