CHAPITRE VI
Us se senrirent d'Enménès et de Massînisse pour siib|ugiier Philippe et Antiochtu, comme ils s'étaieot sciris des Latins et des Héroïques pour subjuguer les Volsques et les Toscans; ils se firent li- ▼rer les flottes de Carthage et des rois d'Asie, comme ils s'étaient fait donner les barques d'Antium ; ils itérant les liaisons politiques et civiles entre les quatre parties de la Macédoine, comme ils avaient autrefois rompu l'union des petites villes latines*.
Mais surtout leur maxime constante fîit de diviser. La république d'Adiale était formée par une association de villes libres : le sénat déclara que chaque ville se gouvernerait dorénavant par ses propres lois, sans dépendre d'une autorité com-
La république des Béotiens était pareillement une ligue de plusieurs villes ; mais comme, dans la guerre contre Persée, les unes suivirent le parti de ce prince, les antres celui des Romains, ceux-ci les reçurent en grâce, moyennant la dissolution de l'alliance conunuDe.
Si un grandprince *, qui a régné de nos jours, avait suivi ces maximes, lorsqu'il vit un de ses voisins détrôné, il aurait employé de plus grandes forces pour le soutenir, et le borner dans l'tle qui lui resta fidèle : en divisant la seule puissance qui pût s'opposer à ses desseins, il aurait tiré d'immenses avantages du malheur même de son allié^.
Lorsqu'il y avait quelques disputes dans un État, •là jugeaient d'abord l'af&dre; et par là ils étaient sûrs de n'avoir contre eux que la partie qu'ils avaient condamnée. Si c'étaient des princes du même sang qui se disputaient la couronne, ils les déclaraient qndquefois tous deux rois 4; si l'un d'eux était en bas âge ^, ils décidaient en sa faveur, et ils en prenaient la tutelle, comme protecteurs de l'univers. Car ils avaient porté les choses au point que les peuples et les rois étaient leurs sujets, sans savoir préd sèment par quel titre; étant établi que c'était assez d'avoir ouï parler d'eux pour devoir leur être soumis.
Us ne faisaientjamais de guerres éloignées sans s'être procuré quelque allié auprès de l'ennemi
' TiTB-LivBylivyn.
*LoiibXIV.
^ laequei n , roi d* Angleterre.
4 Coomiefl arriva à AriaiaUieet Hoioplieme, en Cappadooe.
5 Foor pooToIr roloer la Syrie en qoaUté de tntearg , Us se 4édai«KDt pour loflbd*ADtiochii8, enooreenfaot, contre Dé- ■B^tafl , qui était ebez eox en oUge, elqoi lescoi^uraitde lai fCBdre joitlce, disant que Home était sa mère, et les sénateurs
I qu'ils attaquaient, qui pût joindre ses troupes à l'armée qu'ils envoyaient; et, comme elle n'était jamais considérable par le nombre, ils observaient toujours d'en tenir une autre dans la province la plus voisine de l'ennemi, et une troisième dans Rome, toujours prête à marcher*. Ainsi ils n'exposaient qu'une très-petite partie de leurs forces, pendant que leur ennemi mettait au hasard toutes les siennes *•
Quelquefois ils abusaient de la subtilité des termes de leur langue. Ils détruisirent Carthage, disant qu'ils avaient promis de conserver la cité, et non pas la ville. On sait comment les Étoliens, qui s'étaient abandonnés à leur foi , furent trompés : les Romains prétendirent que la signification de ces mots s'abandonner à iafoi d'un ennenU , emportait la perte de toutes sortes de choses , des personnes , des terres, des villes, des temples et des sépultures même.
Us pouvaient même donner à im traité ime interprétation arbitraire : ainsi , lorsqu'ils voulurent abaisser les Rhodiens, ils dirent qu'ils ne leur avaient pas donné autrefois la Lycîe comme présent, mais comme amie et alliée.
Lorsqu'un de leurs généraux faisait la paix pour sauver son armée prête à périr, le sénat, qui ne la ratifiait point , profitait de cette paix , et continuait la guerre. Ainsi, quand Jugurtha eut enfermé une armée romaine, et qu'il l'eut laissée aller sous la foi d'un traité, on se servit contre lui des troupes mêmes qu'il avait sauvées; et lorsque les Numantins eurent réduit vingt mille Romains , près de mourir de faim , à demander la paix, cette paix , qui avait ëauvé tant de citoyens , fut rompue à Rome , et l'on éluda la foi publique en envoyant le consul qui l'avait s ignée ^
Quelquefois ils traitaient de la paix avec un prince sous des conditions raisonnables; et lorsqu'il les avait exécutées, ils en ajoutaient de telles qu'il était forcé de recommencer la guerre. Ainsi, quand Ils se furent îa\i livrer par Jugurtha ses él^hants , ses chevaux , ses trésors , ses transfuges , ils lui demandèrent de livrer sa personne ; chose qui , étant pour un prince le dernier des madheurs, ne peut jamais faire une condition de paix 4.
* Cétait nne pratique constante, comme on pent voir par l*hiBtoire.
* Voyez comme ils se conduisirent dans la guerre de Macédoine.
3 Ils en agirent de même avec les Samnites, les Lnsitaniens et les peuples de Corse. Voyez , sur ces derniers , un fragment du Urre I de Dion.
4 Ils en agirent de même avec Viriate : après lui avoir fait
GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS
Eofin ils jugèrent les rois pour leurs fautes et leurs crimes (tarticuliers. Us écoutèrent les plaintes de tous ceux qui avaient quelques démêlés avec Philippe; ils envoyèrent des députés pour pourvoir à leur sûreté; et ils firent accuser Persée devant eux pour quelques meurtres et quelques querdles avec des citoyens des villes alliées.
Comme on jugeait de la gloire d'un général par la quantité de For et de l'argent qu'on portait à son triomphe, il ne laissait rien à l'ennemi vaincu. Rome s'enrichissait toujours, etdiaque guerre la mettait en état d'en entr^rendre une autre.
Les peuples qui étaient amis ou alliés se minaient tous par les présents immenses qu'ils fsdsaient pour conserver la faveur, on l'obtenir plus grsmde; et la moitié de l'argent qui fut envoyé pour ce sujet aux Romains aurait suffi pour les vaincre ^
Maîtres de Tunfvers, ils s'en attribuèrent tous les trésors : ravisseurs moins injustes en qualité de conquérants qu'en qualité de législateurs. Ayant su que Ptolomée, roi de Chypre, avait des richesses immenses, ils firent une loi, sur la proposition d'un tribun, par laquelle ils se donnèrent l'hérédité d'un homme vivant, et la confiscation d'un prince aUié».
Rientdt la cupidité des particuliers acheva d'enlever ce qui avait échappé à l'avarice publique. Les magistrats et les gouverneurs vendaient aux rois leurs injustices. Deux compétiteurs se ruinaient à l'envi pour acheter une protection toufours douteuse contre un rival qui n'était pas entièrement épuisé : car on n'avait pas même cette justice des brigands, qui portent une certaine probité dans l'exercice du crime. Enfin les droits légitimes ou usurpés ne se soutenant que par de l'argent, les princes, pour en avoir, d4K>uillaient les temples, confisquaient les biens des plus riches citoyens : on faisait mille crimes pour donner aux Romains tout l'argent du monde.
Mais rieo ae servit mieux Rome que le reqiect qu'elle imprima à la terre. Elle mit d'ab(nrd ks rois dans le silence, et les rendit comme stopides. Il ne s^agissait pas du degré de leur puissance; mais leur personne propre était attaquée. Risquer uneguerre, c'était s'exposer à la captivité, à la mort, à l'inûimie du triomphe. Ainsi des rois qui vivaient dans
rendre les translbges, on lui demanda qaH rendttles annei ; à quoi ni lui ni les siens ne purent oonsenUr. (Fragment de Dion.)
* Les présenti que le sénat enToyait aux rois n'étaient que des bagatelles, comme une chaise et un Mton divoire, ou quelque robe de magistrature.
* Flobcs, liv. m, chap. ix.
le faste et dans les dâioes n'osaient jeter des regards fixes sur le peuple romain ; et , perdant le courage , ils attendaient, de leur patience et de leurs bassesses , quelque délai aux misères dont ils étaient menacés'.
Remarquée, je vous prie, la conduite des Romains. Après la dé£ûte d'Antiochus, ils étaient maîtres de l'Afrique, de l'Asie et de la Grèce, sans y avoir presque de villes en propre. Il semblait qu'ils ne conquissent que pour donner; mais ils restaient si bien les maîtres que, lorsqu'ils faisaient la guerre à quelque prince, ils l'accablaient pour ainsi dire du poids de tout l'univers.
U n'était pas temps encore de s'emparer des payf conquis. S'ils avaient gardé les villes prises à Philippe, ils auraient fait ouvrir les yeux aux Grées; si, après la seconde guerre punique, ou celle contre Antiochus, ils avaient pris des terres en Afrique ou en Asie, ils n'auraieot pu conserver des conquêtes si peu solidement établies*.
U fallait attendre que toutes les nations fussent accoutumées à obéir, comme libres et comme alliées, avant de leur commander comme suj^tes , et qu'elles eussent été se perdre peu à peu dans la république romaine.
Voyez le traité qu'ils firent avec les Latins après la victoire du lac R^lle^ : il fut un des principaux fondements de leur puissance. On n'y trouve pas un seul mot qui puisse faire soupçonner Tempire.
C'était une manière lente de conquérir. On vainquait un peuple , et on se contentait de Tafiaiblir; on lui imposait des conditions qui le minaient insensiblement; s'il se relevait, on l'abaissait encore davantage; et il devenait sujet sans qu'on pût donner une époqtie de sa sujétion.
Ainsi Rome n'était pas proprement une monarchie ou une république , mais la tête d& corps formé par tous les peuples du monde 4.
< Ils cachaient autant qu'ils pcavaient leur pidtfiiioe et leurs richesses aux Romains. Yoyez lànlessus un fragment du livre I de Dion.
* ns n^osèrent y exposer leurs colonies ; Us aimèrent mieux mettre une jalousie étemelle entre les CarthaginolB et M aaslnisse, et se servir du secours des uns et des autres pour soumettre la Macédoine et la Grèce.
3 Denysd^Halicamasse le rapporte, liv. YI, ch. xov» éditioD d*Oxford.
4 On est encore effrayé quand oo consMire que les nations qui font à présent des royaumes si redoutaUet, tonles toi Gnu- IfiB, toutes les Espa^ies, laGrande-Rretagne presque tout entière , lUlyr&queJnsqu^au Danube, la Germaaieiusqu'à l*EUie, rAfriqueJusqu'àsesdéserU affreux et impénétrables, UGrèoe, la Thraoe, la Syrie, rÉgypte, tous les royanmes de 1* Asie Mineure, et ceux qui sont renfermés entre lePont-Euxinet la mer Caspienne, el les autres que j'oublie peut-être, ou que je ne
CHAPITBE VII.
S les E8|Migiiol8, après la conquête do Mexique et du Pérou, aTaient suîtî ce plan, ils n'auraient pas été obligés de tout détruire pour tout conserver.
Cest la folle des conquérants de vouloir donner i tous les peuples leurs lois et leurs coutumes : cela D*est bon à rien; car dans toute sorte de gouvernement on est capable d'obéir.
Hais Rome n'imposant aucunes lois générales , les peuples n'avaient point entre eux de liaisons dangereuses : ils nefaisaioit un corps que par une obéissanee commune; et, sans être compatriotes, ils étuent tOQS Romains.
On objeetera peut-être que les empires fondés sur les lois des fiefe n'ont jamais été dunMes ni puis* sants. Mais il n'y a rien au monde de si contradictoire que le plan des Romains «et celui des barbares; et, pour n'en dire qu'un mot, le premier était foavrage de la force, l'autre de la fûbiesse; dans run, la sujétion était extrême; dan^ l'autre, rindépendamce. Dans les pajrs conquis par les nations germaniques, le pouvoir était dans la main des vassaux ; le droit seulement, dans la main du prince : c'était tout le contraire chei les Ro-