‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 12 sur 975 · RUSTAN A USBEK · texte numérisé non relu

RUSTAN A USBEK

A Eneron.

Tu es le sujet de toutes les conversations d'ispaban ; on ne parle que de ton départ Les imes l'attribuent à une légèreté d'esprit , les autres à quelque chagrin : tes amis seuls te défendent, et ils ne persuadent personne. On ne peut comprendre que tu puisses quitter tes femmes , tes parents , tes amis, ta patrie, pour aller dans des climats inconnus aux Persans. La mère de Rica est inconsolable ; elle te

' > Ces plaintes laissent entrevoir que Zéphis tâche de se dédommager avec Zélide des plabirs dont elle est privée par rabsenoe dUsbek : c*est ainsi que les vices de rorganisaUon sociale corrompent toc^rs les individus. (P.)

demande son fils, que tu lui as, dit-elle, enlevé. Pour moi , mon cher Usbek , je me sens naturellement porté à approuver tout ce que tu fais : mais je ne saurais te pardonner ton absence ; et quelques raisons que tu m'en puisses donner, mon coeur ne les goûtera jamais. Adieu. Aime-moi toujours.

Dlspahan, le 3S de ta lune de Rebiab l , I7ii.

USBEK A SON Afiû NESSIK.

A Upaban.

A une journée d*Érivan nous quittâmes la Perse pour entrer dans les terres de l'obéissance des Turcs. Douze jours après nous arrivâmes à Erzeron, où nous séjournerons trois ou quatre mois.

il faut que je te l'avoue, Nessûr; j'ai senti une douleur secrète quand j'ai perdu la Perse de \iie, et que je me suis trouvé au miliea des perfides Osmanlins. A mesure que j'entrais dans les pays de ces profanes, il me semblait que je deveaab profane moi-même.

Ma patrie, ma fieunille, mes amis, se sontprésentés à mon esprit; ma tendresse s'est réveillée; une certaine inquiétude a achevé de me troublo*, et m'a fait connaître que , pour mon repos , j'avais trop entrepris.

Mais ce qui afQige le plus jnon cœur, ce sont mes femmes. Je ne puis penser à elles que je ne sois dévoré de chagrin.

Ce n'est pas, Nessir, que je les aime : je me trouve à cet égard dans une insensibilité qui ne me laisse point de désirs. Dans le nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour, et l'ai détruit par lui-même : mais, de ma froideur même, il sort une jalousie secrète qui me dévore. Je vois une troupe de femmes laissées presque à elles-mêmes ; je n'ai que des âmes lâches qui m'en répondent. J'aurais peine à être en sûreté si mes esclaves étaient fidèles : que serait-ce s'ils ne le sont pas ? Quelles tristes nouvelles peuvent m'en venir dans les pays éloignés que je vais parcourir! C'est im mal où mes amis ne peuvent porter de remède : c'est un lieu dont ils doivent ignorer les tristes secrets; et qu'y pourraien^ili faire? N'aimerais-je pas mille fois mieux uneobsciure impunité qu'une correction éclatante? Je dépose en ton cœur tous mes chagrins , mon cher Néssir : c'est la seule consolation qui me reste dans l'état où je siûs.

D*Erzeron , le 10 de la lune de Rebiab S , I7II.

LETTRES PERSANES

LETTRE Vn.

FATHÉ A USBEK.

A EnâTOD.

n y a deux mois que tu es parti, mou cher Usbck ; et, dans rabattement où je suis , je ne puis pas loe le persuader encore. Je cours tout le sérail conmie si tu y étais ; je ne suis point désabusée. Que veux-tu que devienne une femme qui t'aime, qui était aœootumée à te tenir dans ses bras, qui n'était occupée que du soin de te donner des preuves de sa tendresse, libre par l'avantage de sa naissance , esclave par la violence de son amour?

Quand je t'épousai , mes yeux n'avaient point encore TU le visage d'un homme : tu es le seul encore dont la vue m'ait été permise > ; car je ne compte point au rang des honmies ces eunuques affreux dont la moindre imperfection est de n'être point hommes. Quand je compare la beauté de ton visage avec la «tifformité du teur, je ne puis m'empédier de m'estimer heureuse. Mon imagination ne me fournit point d'idée plus ravissante que les charmes enchanteufs de ta personne. Je te lojure, Usbek , quand B me serait permis de sortir de ce lieu où je suis eofennée par la nécessité de ma condition ; quand je pourrais me dérober à la garde qui m'environne; quand il me serait permis de choisir parmi tous les bonnmes qui vivent dans cette dapîtale des nations; Usbek , je te le jure, je ne choisirais que toi. Il ne peut y avoir que toi dans le monde qui mérites d'être aimé.

Ne pense pas que ton absence m'ait fait négliger une beauté qui t'est chère. Quoique je ne doive être vue de personne, et que les ornements dont je me pare soient inutiles à ton bonheur, je cherche cependant à m'entretenhr dans l'habitude de plaire : je ne me couche point que je ne me sois parjfùmée des essences les plus délicieuses. Je me rappelle ce temps heuieux où tu venais dans mes bras; un songe flatqui me séduit me montre ce cher objet de mon >; mon imagination se perd dans ses désirs , comme elle se flatte dans ses espérances. Je pense quelquefois que, dégoûté d'un pénible voyage, tu ▼as revenir à nous; la nuit se passe dans des songes qui n'appartiennent ni à la veille ni au sommeil : je te cherche à mes côtés, et il me semble que tu me fuis; enfin le feu qui me dévore dissipe lui-même

* Lei fenuMt perunes sont beaucoup pitu étroitement atfdéa qoe ki iqpiiiiiei turques et les femmes indieones.

ces enchantements et rappelle mes esprits. Je me trouve pour lors si animée.... Tu ne le croirais pas , Usbek; il est impossible de vivre dans cet état : le feu coule dans mes veines. Que ne puis-je t'exprimer ce que je sens si bien ? et comment sens-je si bien ce que je ne puis ^exprimer? Dans ces moments, Usbek , je donnerais l'empire du monde pour un seul de tes baisers. Qu'Une femme est malheureuse d'avoir des désirs si violents, lorsqu'elle est privée de cehii qui peut seul les satisfaire; que, livrée à elle-même, n'ayant rien qui puisse la distraire, il faut qu'elle vive dans l'habitude des soupirs et dans la fu» reur d'une passion irritée ; que, bien loin d'être heureuse, elle n'a pas même l'avantage de servir à la félicité d'un autre : ornement inutile d'un sérail, gardée pour l'honneur, et non pas pour le bonheur de son époux !

Vous êtes bien cruels , vou&autres hommes! Vous êtes charmés que nous ayons des désirs que nous ne puissions pas satisfaire ; vous nous traitez comme si nous étions insensibles , et vous seriez bien filchés que nous le fussions; vous croyez que nos désirs, si longtemps mortiûés, seront irrités à votre vue. Il y a de la peine à se faire aimer; il est plus court d'obtenir de notre tempérament ce que vous n'osez espérer de votre mérite.

Adieu, mon cher Usbek, adieu. Compte que je ne vis que potir t'adorer : mon âme est toute pleine de toi ; et ton absence , bien loin de te faire oublier, animerait mon amour s'il pouvait devenir plus violent.

Du sérail dlspahoo, le 12 de la lune de Rebfaib l , I7il.

Page 1