‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 11 sur 975 · USBEK AU PREMIER EUNUQUE NOIR · texte numérisé non relu

USBEK AU PREMIER EUNUQUE NOIR

A son sérail d*Ispahan.

Tu es le gardien fidèle des phis belles femmes de Perse; je t'ai confié ce que j'avais dans le monde de

' Fatime, fille de Mahomet

* Les Persans comptent le temps par années lunaires , quits divisent en douze lunes ou mois, savoir : — P Maharram, mois sacré, pendant lequel ils s^absUennent de toute hosUUté pour vaquer aux travaux de Tagriculture et aux soins do bétail ; -« 3* Saphar, mois de guerre ; — 3*> Reblab premier, et 4* Reblab second, mois où la campagne reverdit ; — 6*> Geminadi prqnier, et <r GemmadI second, mois de la gelée; — 7* Regeb, mois de jeûne ; — 8* Chahban , mois de la dispersion ; c'est à cette époque que les Arabes se séparent pour aller chercher les pAlurages ; — 9^ Rhamazan, mois bénK : c'est un temps déjeune et de oontinenoe pour tous les mahoroétans ; ^ 10® Chalval, mois de raooouplement des chamaux ; — 1 1° Zilcadé, seeond mois sacré ; — I2<* enfin Zilhagé, mois du départ pour le pèlerinage

Us divisent encore l'année en quatre saisons, dans l'ordre suivant : L'été, le premier printemps » l'hiver, et le second printemps. (P.)

LETTRES PERSANES

plus cher : tu tiens en tes mains les cie£s de ces portes latales qui ne s'ouvrent que pour moi. Tandis que tu veilles sur ce dépôt précieux de mon cœur, il se repose et jouit d^une sécurité entière. Tu Dais la garde dans le silence de la nuit comme dans le tumulte du jour. Tes soins infatigables soutiennent la vertu lorsqu'elle chancelle. Si les femmes que tu gardes voulaient sortir de leur devoir, tu leur en ferais perdre Tespérance. Tu es le fléau du vice et la colonne de la fidélité.

Tu leur commandes et leur obéis. Tu exécutes aveuglément toutes leurs volontés, et leur fais exécuter de même les lois du sérail; tu trouves de la gloire à leur rendre les services les phis vils ; tu te soumets avec respect et avec crainte à leurs ordres légitimes ; tu les sers comme Tesclave de leurs esclaves. Mais, par un relour d'empire, tu commandes en maître comme moi-même, quand tu crains le relâchement des lois, de la pudeur et de la modestie.

Souviens-toi toujours du néant d'où je t'ai fait sortir, lorsque tu étais le dernier de mes esclaves, pour te mettre en cette place et te conOer les délices de mon cœur : tiens-toi dans un profond abaissement auprès de celles qui partagent mon amour ; mais fois-leur en même temps sentir leur extrême dépendance. Procure-leur tous les plaisirs qui peu- ▼eat être innocents; trompe leurs inquiétudes; amuse-les par la musique, les danses, les boissons éélieieoses; persoade-leur de s'assembler souvent. Si elles veulent aller à la campagne, tu peux les y mener : mais fais faire main-'basse sur tous les hommes qui se présenteront devant elles. Exhorteles à la propreté , qui est l'image de la netteté de Pâme : parle-leur quelquefois de moi« Je voudrais les revoir dans ce lieu charmant qu'elles embellissent Adieu.

De Tauris » le 18 de la loue de Saphar^ 17 1 1 .

ZâCHI a usbek.

A Taaris.

Ifous avons ordonné au chef des eunuques de nous mta&t à la campagne; il te dira qu'aucun accident ne nous est arrivé. Quand il fallut traverser la rivière et qakter nos litières, nous nous mîmes, selon la coutume , dans ^b bottes : deux es^Javes nous portèrent sur leurs épaules, et noub échappâmes h tous les regards.

Comment aurais-je pu vivre, cher Usbek , dans

ton sérail d'Ispahan ; dans cçs lieux qui , me rappelant sans cesse mes plaisirs passés, irritaient tous les jours mes désirs avec une nouvelle violence f J'errais d'appartements en appartements , te cherchant toujours , et ne te trouvant jamais, mais ren*" contrant partout un cruel souvenir de ma félicité passée. Tantôt je me voyais en ce lieu où , pour la première fois de ma vie, je te reçus dans mes bras; tantôt dans celui où tu décidas cette fameuse querelle entre tes femmes. Chacune de nous se prétendait supérieure aux autres en beauté. Nous nous présentâmes devant toi , après avoir épuisé tout ce que l'imagination peut fournir de parures et d'ornements : tu vis avec plaisir les miracles de notre art; tu admiras jusqu'où nous avait emportées l'ardeur de te plaire, lilais tu ûs bientôt céder ces cliarmes empruntés à des grâces plus naturelles; tu détruisis tout notre ouvrage : il fallut nous dépouiller de ces ornements qui t'étaient devenus incommodes ; il fallut paraître à ta vue dans la simplicité de la nature.' Je comptai pour rien la pudeur , je ne pensai qu'à ma gloire. Heureux Usbek! que de charmes furent étalés à tes yeux! Nous te vîmes longtemps errer d'enchantements en enchantements : ton âme incertaine demeura longtemps sans se fixer, chaque grâce nouvelle te demandait un tribut, nous fûmes en un moment toutes couvertes de tes baisers ; tu portas tes curieux regards dans les lieux les plus secrets; tu nous fis passer en un instant dans mille situations différentes; toujours de nouveaux com* mandements, et une obéissance toujours nouvelle. Je te l'avoue , Usbek , une passion encore plus vive que l'ambition me fit souhaiter de te plaire. Je me vis insensiblement devenir la maîtresse de ton cœur; tu me pris, tu me quittas, tu revins à moi , et je sus te retenir : le triomphe fut tout pour moi , et le désespoir pour mes rivales. 11 nous sembla que nous fussions seuls dans le monde : tout ce qui nous entourait ne fut plus digne de nous occuper. Plût au ciel que mes rivales eussent eu le courage de rester témoins de toutes les marques d'amour que je reçus de toi ! Si elles avaient bien yu mes transports, elles auraient senti la différence qu'il y a de mon amour au leur ; elles auraient vu que, si elles pouvaient disputer avec moi de charmes, elles ne pouvaient pas dist>uter de sensibilité.;.. Mais où suis-je? Où m'emmène ce vain récit? C'est un malheur de n'être point aimée; mais c'est un affront de ne l'être plus. Tu nous quittes, Usbek, pour aller errer dans des climats barbares. Quoi ! tu comptes pour rien l'avantage d*être aimé! Hélas l tu ne sais pas même ce que tu perds ! Je pousse des soupirs qui ne sont point entendus ! mes larme»

LETTRES PERSANES

coulent, et tu iren jouis pas! il semble que l'amour respire dans le sérail, et ton insensibilité ten éloigne sans cesse ! Ah ! mon cher Usbek , si tu savais être lieureux !

Du sérail de Patmé, le SI de ta lane de Maharrim , I7ii.

ZÉPHIS A USBEK

A Erzeron.

Enfin ce monstre noir a résolu de me désespérer. Il veut à toute force m'ôter mon esclave Zélide, Zélide qui me sert avec tant d*affection , et dont les adroites mains portent .partout les ornements et les grâces. Il ne lui suffit pas que cette séparation soit douloureuse , il veut encore qu'elle soit déshonorante. Le traître veut regarder comme criminels les motifs de ma confiance; et parce qu*il s'ennuie derrière la porte , où je le renvoie toujours , il ose supposer qu'il a entendu ou vu des choses que je je ne sais pas même imaginer*. Je suis bien malheureuse! ma retraite ni ma vertu ne sauraient me mettre à l'abri de ses soupçons extravagants : un vil esclave vient ro'attaquer jusque dans ton cœur, et il faut que je m'y défende! Non , j'ai trop de respect pour moi-même poiur descendre jusqu'à des justifications : je ne veux d'autre garant de ma conduite que toi-même, que ton amour, que le mien , et , s'il faut te le dire , cher Usbek , que mes larmes.

Da sérail de Fatmé, le 29 de la Itme de Maharram , I7i i.

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