‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 125 sur 975 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De l'état de Rome après la mort de César.

11 était tellement impossible que la république pût se rétablir, qu'il arriva ce qu'on n'avait jamais encore vu , qu'il n'y eut plus de tyran , et qu'il n'y eut pas de liberté; car les causes qui l'avaient détruite subsistaient toujours.

Les conjurés n'avaient formé de plan que pour la conjuration, et n'en avaient point fait pour la soutenir.

Après l'action faite, ils se retirèrent au Capi-

> Je ne parle pas des sateUites d*an tyran, qui seraient perdus après lui , mais de ses compagnons , dans un gouvernement Ubre. ,. ^ ^. ,

» LeUre de Brutus, dans le recueU de celles de Océrop.

GRANDEUR £T DËGABENCE DES ROMAINS

tôle : le sénat ne s^assembla pas; et le lendemam, Lépidas, qui cherchait le trouble, se saisit atee des gens armés de la place romaine.

Les soldats vétérans, qui craignaient qu*on ne répétât les dons immenses qu'ils avaient reçus, entrèrent dans Rome : cela fit que le sénat approuva tous les actes de César, et que , conciliant les extrêmes , il accorda une amnistie aux conjurés; ce qui produisit une fausse paix.

César, avant sa mort, se préparant à son coédition contre les Parthes , avait nommé des magistrats pour plusieurs années, afin qu*il eût des gens k lui qui maintinssent dans son absence la tranquillité de son gouvernement : ainsi , après sa mort, ceux de son parti se sentirent des ressources pour longtemps.

Comme le sénat avait approuvé tous les actes de César sans restriction, et que l'exécution en fut donnée aux consuls, Antoine, qui Tétait, se saisit du livredesraisonsdeCésar,gagna son secrétaire, et y fit écrire tout ce qu'il voulut : de manière que le dictateur régnait plus impérieusement que pendant sa vie; car, ce qu'il n'aurait jamais fait, Antoine le faisait; l'argent qu'il n'aurait jamais donné, Antoine le donnait; et tout homme qui avait de mauvaises intentions contre la république, trouvait soudain une récompense dans les livres de César.

Par un nouveau malheur, César avait amassé pour son expédition des sommes inunenses, qu'il avait mises dans le temple d*Ops : Antoine, avec son livre, en disposa à sa fiaintaisie.

Les conjurés avaient d'abord résolu de jeter le corps de César dans le Tibre > : ils n'y auraient trouvé nul obstacle; car, dans ces moments d'étonnement qui suivent une action inopinée, il est facile de faire tout ce qu'on peut oser. Cela ne fut point exécuté; et voici ce qui en arriva :

Le sénat se crut obligé de permettre qu'on fit les obsèques de César ; et effectivement , dès qu'il ne l'avait pas déclaré tyran, il ne pouvait lui refuser la sépulture. Or, c'était une coutume des Romains, si vantée par Polybe , de porter dans les funérailles les images des ancêtres , et de faire ensuite l'oraison funèbre du défunt. Antoine, qui la fit, montra au peuple la robe ensanglantée de César, lui hit son testament, où il lui faisait de grandes largesses , et l'agita an point qu'il mit le feu aux maisons des conjurés.

* Cela n'aurait pat été uns exemple : apréi que Tlbérios Graochoi eut été tué, LncréttaM, édUe, qal fût depuis appelé Vespillo, jeta son oorpt dans le Tibre. (Auréuds Vie-

Toa,rftrtr. uitut.)

Noos avons un aveu de Cicéron, qui gouverna le sénat dans toute cette affaire*, qu'il aurait mieux valu agir avec rigueur, et s'exposer à périr, et que même on n'aurait point péri; mais il se disculpe sur ce que , quand le sénat fut assemblé, il n'était plus temps. Et ceux qui savent le prix d'un moment , dans des afiiaires où le peuple a tant de part, n'en seront pas étonnés.

Voici un autre accident : pendant qu'on faisait dès jeux en l'honneur de César, une comète à longue chevelure parut pendant sept jours : le peuple crut que son âm» avait été reçue dans le ciel.

C'était bien une coutume des peuples de Grèce et d'Asie de bâtir des temples aux rois, et même aux proconsuls qui les avaient gouvernés* : on leur laissait fjEûre ces choses comme le témoignage le plus fort qu'ils pussent donner de leur servitude; les Romains mêmes pouvaient, dans des laraires, ou des temples particuliers , rendre des honneurs divins à leurs ancêtres; mais je ne vois pas que, depuis Romulus jusqu'à César, aucun Romain ait été mis au nombre des divinités publiques 3.

Le gouvernement de la Macédoine était échu à Antoine; il voulut, au lieu de celui-là, avoir celui ^ Gaules : on voit bien par quel motif. Décimus Brutus, qui avait la Gaule cisalpine, ayant refusé de la lui remettre, il voulut Fen chasser; cela produisit une guerre civile , dans laquelle le sénat déclara Antoine ennemi de la patrie.

Cicéron, pour perdre Antoine, son ennemi particulier, avait pris le mauvais parti de travailler à l'élévation d'Octave; et, au lieu de chercher à faire oublier au peuple César, il le lui avait remis devant les yeux.

Octave se conduisit avec Cicéron en homme habile : il le flatta, le loua, le consulta, et employa tous ces artifices dont la vanité ne se défie jamais.

Ce qui gâte presque toutes les afifoires, c'est qu'ordinairement ceux qui les entreprennent , outre la réussite principale, cherdient encore de •ertains petits succès particuliers qui flattent leur amour-propre , et les rendent contents d'eux.

Je crois que si Caton s'était réservé pour la république, il aurait donné aux choses tout un

< Lettres à JUieui, liv. XIY, lettr. x.

* Voyei là-dessus les Lettrée de Cicéron à AtHeuê, Uv. V, et U remarque de M. Tabbé 4e Honganlt

s Dion at que les triumvlis, qui espéraieiit tous d'aToir quelque Jour la place de César, Ikent toutoe qulls purent pour augmenter les honneurs qu'on lui rendait, Uv. XLYIL

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