LE PREMIER EUNUQUE A IBBI
A Er^eron.
Tu suis ton ancien mattre dans ses voyages; tu parcours les provinces et les royaumes ; les chagrins ne sauraient faire d'impression sur toi : chaque instant te montre des choses nouvelles; tout ce que tu vois te récrée et te fait passer le temps sans le sentir.
n n'en est pas de même de moi qui , enfermé dans une affreuse prison , suis toujours environné des mêmes objets, et dévoré des mêmes chagrins. Je gémis accablé sous le poids des soins et des inquiétudes de cinquante années ; et , dans le cours d'une longue
vie , je ne puis pas dire avoir eu un jour serein et un moment tranquille.
Lorsque mon premier maître eut formé le cruel projet de me confier ses fenunes, et m'eut obligé, par des séductions soutenues de mille menaces , de me séparer pour jamais de tnoi-même , las de servir dans les emplois les plus pénibles , je comptai sacrifier mes passions à mon repos et à ma fortune. Malheureux que j'étais! mon esprit préoccupé me faisait voirie dédommagement et non pas la perte : j'espérais que je serais délivré des atteintes de l'amour par l'impuissance de le satisfaire. Hélas ! on éteignit en moi l'effet des passions sans en éteindre la cause ; et, bien loin d'en être soulagé, je me trouvai environné d'objets qui les irritaient sans cesse. J'entrai dans le sérail , où tout m'inspirait le regret de ce que j'avais perdu : je me sentais animé à cliaque instant; mille grâces naturelles semblaient ne se découvrir à ma vue que pour me désoler; pour comble de malheurs, j'avais toujours devant les yeux un homme heureux. Dans ce temps de trouble^ je n'ai jamais conduit une femme dans le lit de mon mattre, je ne l'ai jamais déshabillée, que je ne sois rentré chez moi la rage dans le cœur, et un affreux désespoir dans l'âme.
Voilà comme j'ai passé ma misérable jeunesse. Je n'avais de confident que moi-même. Chargé d'ennuis et de chagrins, il me les fallait dévorer : et ces mêmes femmes que j'étais tenté de regarder avec des yeux si tendres , je ne les envisageais qu'avec des regards sévères : j^étais, perdu si elles m'avaient pénétré; quel avantage n'en auraient-elles pas pris!
Je me souviens qu'un jour que je mettais une femme dans le bain , je me sentis si transporté que je perdis entièrement la raison , et que j'osai porter ma main dans un lieu redoutable. Je crus à la première réflexion que ce jour était le dernier de mes jours. Je fus pourtant assez heureux pour échapper à mille morts; mais la beauté que j'avais faite confidente de ma faiblesse me vendit bien cher son silence ; je perdis entièrement mon autorité sur elle, et elle m'a obligé depuis à des condescendances qui m'ont exposé mille fois à perdre la vie.
Enfin les feux de la jeunesse ont passé; je suis vieux, et je me trouve, à cet égard, dans un état trauquille; je regarde les femmes avec indifférence, et je leur rends bien tous leurs mépris, et tous les tourments qu'elles m*ont fait souffrir. Je me souviens toujours que j'étais né pour les commander; et il me semble que je redeviens homme dans les occasions où je leur commande encore. Je les hais depuis que je les envisagede sang-froid» et que m^raisop
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me laisse voir toutes leurs faiblesses. Quoique je les garde pour un autre, le plaisir de me faire obéir me donne une joie secrète; quand je les prive de tout, il me semble que c'est pour moi , et il m*en revient toujours une satisfaction indirecte : je me trouvedans le sérail comme dans un petit empire; et mon ambition, la seule passion qui me reste, se satisfait un peu. Je vois avec plaisir que tout roule sur moi ; et qu'à tous les instants je suis nécessaire ; je me charge volontiers de la haine de toutes ces femmes, qui m^affennit daus le poste où je suis. Aussi n'ont-elles pas af&ire à un ingrat : elles me trouvent au-devant de tous leurs plaisirs les plus innocents , je me présente toujours à elles comme une barrière inébranlable ; elles forment des projets , et je les arrête soudain ; je m'arme de refus ; je me héri»e de scrupules ; je n'ai jamais dans la bouche que les mots de devoir, de vertu, de pudeur, de modestie. Je les désespère Y en leur parlant sans cesse de la faiblesse de leur sexe , et de l'autorité du maître ; je me plains ensuite d*étre obligé à tant de sévérité, et je semble vouloir leur faire entendre que je n'ai d'autre motif qœ leur propre intérêt, et un grand attachemml pour dies.
Ce n'est pas qu'à mon tour je n'aie un nombre infini de désagréments , et que tous les jours ces Damnes vindicatives ne cherchent à renchérir sur ceox que je leur donne. Elles ont des revers terribles. Il 7 a entre nous comme un flux et reflux d'empire et de soumission : elles font toujours tomber sur moi les emplois les plus humiliants; elles affectent ua mépris qui n'a point d'exemple; et, sans égard pour ma vieillesse, elles me font lever, la nuit, dix fois pour la moindre bagatelle; je suis accablé sans cesse ^ordres, de commandements, d'emplois ,. de caprices ; il semble qu'elles se relayent pour m'exercer, et que leurs fantaisies se succèdent. Souvent dks se plaisent à me faire redoubler de soins ; elles me font £iire de fausses confidences : tantôt on vient me dire qu'il a paru un jeune homme autour de ces murs, une autre fois qu'on a entendu du bruit, ou bien qu'on doit rendre une lettre : tout ceci me trouble ; et elles rient de ce trouble ; elles sont charmées de me voir ainsi me tourmenter moi-même. Une autre fois elles m'attachent derrière leur porte, et m'y enchaînent nuit et jour. Elles savent bien feindre des maladies, des défaillances, des frayeurs : elles ne manquent point de prétexte pour me mener au point où elles veulent. Il faut, dans ces occasions, une obéissance aveugle et une complaisance sans bornes : un refus dans la bouche d'un homme comme moi serait une chose inouïe; et si je balan-
çais à leur obéir, elles seraient en droit de me châtier,. J'aimerais autant perdre la vie, mon cher Ibbi , que de descendre à cette humiliation. -
Ce n'est pas tout : je ne suis jamais sdr d'être un instant dans la faveur de mon maître , j'ai autant d'ennemies dans son cœur, qui ne songent qu'à me perdre : elles ont des quarts d'heure où je ne suis point écouté, des quarts d'heure où l'on ne refuse rien, des quarts d'heure où j'ai toujours tort. Je mène dans le lit de mon mattre des femmes irritées : crois-tu que l'on y travaille pour moi , et que mon parti soit le plus fort ? J'ai tout à craindre de leurs larmes, de leurs soupirs, de leurs embrassements , et de leurs plaisirs mêmes : elles sont dans le lieu de leurs triomphes; leurs charmes me de* viennent terribles : les services présents efFacenv dans un moment tous mes service» passés; et rien ne peut me répondre d'un maître qui n'est plus à lui-même.
Combien de fois m'esMl arrivé de me coucher dans la faveur, et de me lever dans la disgrâce! Le jour que je fus fouetté si indignement autour du sérail, qu'avais-je fait? Je laisse une femme dans les bras de mon maître : dès qu'elle le vit enflammé, elle versa un torrent de larmes; elle se plaignit, et ménagea si bien ses plaintes, qu'elles augmentaient à mesure de l'amour qu'elle faisait naître. Comment aurais-je pu me soutenir dans un moment si critique ? Je fus perdu lorsque je m'y attendais le moins ; je fus la victime d'une négociation amoureuse, et d'un traité que les soupirs avaient fait. Voilà , cher Ibbi , l'état cruel dans lequel j'ai toujours vécu.
Que tu es heureux! tes soins se bornent uniquement à la personne d'Usbek. Il t'est facile de lui plaire et de te maintenir dans sa faveur jusques au dernier de tes jours.
Du sérail dlspahan, le dernier de la lune de Saphar, I8II.
»nRZA A SON Am USBEK.
A ErzeroD.
Tu étais le seul qui pût me dédommager de l'absence de Rica; et il n'y avait que Rica qui pût me consoler de la tienne. Tu nous manques, Usbek : tu étais rame de notre société. Qu'il faut de violence pour rompre les engagements que le c<£ur et l'esprit ont formés!
Nous disputons ici beaucoup y nos disputes roik-
LETTRES PERSANES
lent ordinairemeDt sur la morale. Hier on mit en question si les^hommes étaient heureux par les plaisirs et les satisfactions des sens ou par la pratique de la vertu. Je t*ai souvent ouï-dire que les hommes étaient nés pour être vertueux , et que la justice est une qualité qui leur est aussi propre que l'existence. Explique-moi, je te prie, ce que tu veux dire.
J'ai parlé à des mollaks>, qui me désespèrent avec leurs passages de FAlcoran : car je ne leur parle pas conune vrai croyant, mais comme nomme , comme citoyen , comme père de fiamille. Adieu.
D'Iipahon, le dernier de la lune de Saphir, I7i i.
USBEK A MmZA.
A Ispahao.
Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne; tu descends jusqu'à me consulter; tu me crois capable de t'instruire. Mon cher Mirza, il y a une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion que tu as conçue de moi : c'est ton amitié qui nmla procure.
Pour remplir ce que tu me prescris, je n'ai pas cru devoir employer des raisonnements fort abstraits. Il y a de certaines vérités qu'il ne sufiBt pas de persuader, mais qu'il faut encore faire sentir : telles sont les vérités de morale. Peut-être que ce morceau d'histoire te touchera plus qu*une philosophie subtile *.
U y avait en Arabie un petit peuple, appelé Trogiodjrte^, qui descendait de ces anciens Tro-
* Prêtres mahométam, dont la principale foncUon est d*in* terpréter les passagps éqoiToques oa obscurs de TAlooran.
> Platon s^occupait tantôt à rêver FAtlanUde, tantôt à préparer les insUtuttons de son impraticable république : Tacite, pour se consoler de la peinture trop fidèle de Rome , embellissait l*bLBtoire d*une peuplade sauvage, et faisait sortir la sagesse et la vertu de ces forêts qui cachaient encore la liberté ; des illusions plus Instructives et plus vraisemblables ont inspiré à Montesquieu répisode des Troglodytes, de ce peuples! malheureux quand il est insociable, qui passe du crime à la ruine, se renouvelle par les bonnes mœurs , et , trop tôt fatigué de ne devoir sa félicité qu*à lui-même , va chercher dans i*autorité d'un maître un joug moins pesant que la vertu. Ces trois périodes , admirablement choisies , présentent tout le tableau de l'histoire du monde; mais ce qui honore la sagesse de Montesquieu , \is renferment le plus bel éloge de la vie sociale. (M. ViLLEMAni, Éloge de Montesquieu.)
3 Les anciens ne sont pas d'accord sur le Uea qu'occupaient les Troglodytes. Plutarque, dans la vie de Marc-Antoine, dit qu'il y a eu en Afrique divers peuples de ce nom. Suivant Pomponlus Mêla (lib. I), Us habitaient l'Ëthioiae, vivaient dans des cavernes, se nourrissaient de serpents et de viandes à demi-crues , ne possédaient rien , et sifflaient plutôt quUls ne
glodytes qui, si nous en croyons les historier.s, ressemblaient plus à des bétes qu'à des hommes. Ceux-ci n'étaient point si contre&its; ils n'étaient point velus comme des ours, ils ne sifQaient point , ils avaient deux yeux; mais ils étaient si méchants et si féroces , qu'il n'y av^t parmi eux aucun principe d'équité ni de justice.
Ils avaient un roi d'une origine étrangère qui , voulant corriger la méchanceté de leur naturel , les traitait sévèrement; mais ils conjurèrent contre lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la fomUle royale.
Le coup étant fait , ils s'assemblèrent pour choisir un gouvernement ; et, après bien des dissensions, ils créèrent des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus , qu'ils leur devinrent insupportables ; et ils les massacrèrent encore.
Ce peuple, libre de ce nouvem joug, ne consulta plus que son naturel sauvage. Tous les pwticuliers convinrent qu'ils n'obéiraient plus à personne ; que chacun veillerait uniquement à ses intérêts, sans ceux des autres.
Cette résolution unanime flattait extrêmement tous les particuliers. Us disaient : Qu'ai-je afiEadre d'aller me tuer à travailler pour des gens dont je ne me soucie point?, Je penserai uniquement à moi. Je vivrai heureux; que m'importe que les autres le soient? Je me procurerai tous mes be* soins; et, pourvu que je les aie, je ne me soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables.
On était dans le mois où l'on ensemence les terres; chacun dit : Je ne labourerai mon champ que pour qu'il me fournisse le blé qu'il me faut pour me nourrir; une plus grande quantité me serait inutile : je ne prendrai point de la peine pour rien. •
Les terres de ce petit royaume n'étaient pas de même nature : il y en avait d'arides et de montagueuses; et d'autres qui, dans un terrain bas, étaient arrosées de plusieurs ruisseaux. Cette année la sécheresse fiit très-grande, de manière que les terres qui étaient dans les lieux élevée manquèrent absolument, tandis que celles qui purent êtrr arrosées furent très-fertiles : ainsi les peuples des montagnes périrent presque tous de faim par la dureté des autres , qui leur remisèrent de partager la récolte.
L'année d'ensuite fut très-pluvieuse : les lieux élevés se trouvèrent d'une fertilité extraordinanne,
parlaient : Populi SthiopiéB , oavemat ineoUntêt ; semicrudii ve$cuntur camibus, et nulhrum opum domini, itrideni magit quam loquuntur. (P.)
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d les terres basses tarent submergées. La moitié da peuple cria une seconde fois famine; mais ces nisérables trouvèrent des gens aussi durs qu'ils Faraient été eux-mêmes.
Un des principaux habitants avait une femme kii belle; son voisin en devint amoureux, et reniera : il s'émut une grande querelle; et après bien des injures et des coups, ils convinrent de s'en remettre à la décision d'un Troglodyte qui, peu-, dant que la république subsistait, avait eu quel* que crédit. Us allèrent à lui , et voulurent lui dire lears raisons. Que m'importe, dit cet homme, que cette femme sent à vous, ou à vous? J'ai mon champ à labourer; je n'irai peut-être pas employer mon temps à terminer vos différends et à trarailler à vos affaires, tandis que je négligerai les DÛennes. Je vous prie de me laisser en repos, et de ne m'importuner plus de vos querelles. Làdesns il les quitta , et s'en alla travailler se» terres. Le ravisseur, qui était le plus fort, jura qu'il mournit plutôt que de rendre cette femme; et l'autre, péntoé de l'injustice de son voisin et de la dureté du juge, s'en retournait désespéré, lorsqu'il trovra dans son chemin une femme jeune et belle, qoi revenait de la fontaine : il n'avait plus de femme, celle-là lui plut; et elle lui plut bien dafaatage lorsqu'il apprit que c'était la femme de eehii qu'il avait voulu prendre pour juge, et qui avait été si peu sensible à son malheur. II l'enlera, remmena dans sa maison.
n y avait un homme qui possédait un champ aisa fertile, qu'il cultivait avec grand soin : deux de ses voisins s'unirent ensemble, le chassèrent de sa maison, occupèrent son champ; ils Qrent cotre eux une union pour se défendre contre tous ccax qui voudraient l'usurper; et effectivement ib se soutinrent par là pendant plusieurs mois.
Uak un des deux, ennuyé de partager ce qu'il
pouvait avoir tout smil , tua l'autre, et devint seul
maître du diamp. Son empire ne fut pas long :
deux autres Troglodytes vinrent l'attaquer; il se
trouva trop foible pour se défendre, et il fut masaeré
Un Troglodyte presque tout nu vit de la laine
qui était à vendre : il en demanda le prix; le
marchand dit en lui-même : Naturellement je ne
devrais espérer de ma laine qu'autant d'argent
qo1l en faut pour acheter deux mesures de blé;
mais je la vais vendre quatre fois davantage, aOn
d'aroir huit mesures. Il fallut en passer par là,
fi payer le prix demandé. Je suis bien aise, dit
k marchand; j'aurai du blé à présent. Que dites-
voes? reprit fétranger ; vous avez besoin de blé?
Ten ai à vendre : il n'y a que le prix qui vous étonnera peut-être; car vous saurez que le blé est extrêmement cher, et que la famine règne presque partout : mais rendez-moi mon argent, et je vous donnerai une mesure de blé; car je ne veux pas m'en défaire autrement, dussiez-vous crever de faim.
Gq[)endant une maladie cruelle ravageait la contrée. Un médecin habile y arriva du pays voisin , et donna ses remèdes si à propos, qu'il guérit tous ceux qui se mirent dans ses mains. Quand la maladie eut cessé, il alla Chez tous ceux qu'il avait traités demander son salaire ; mais il ne trouva que des refus : il retourna dans son pays, et il y arriva accablé des fatigues d'un si long voyage. Mais bientêt après il apprit que la même maladie se faisait sentir de nouveau, et affligeait plus que jamais cette terre ingrate. Ils allèrent à lui cette fois, et n'attendirent pas qu'il vînt chez eux. AJIez , leur dit-il , hommes injustes , vous avez dans l'âme un poison plus mortel que celui dont vous voulez vous guérir ; vous ne méritez pas d'occuper une place sur la terre, parce que vous n'avez point d'humanité, et que les règles de l'équité vous sont inconnues : je croirais offenser les dieux, qui vous punissent, si je m'opposais à la justice de leur colère.
▲ ErzeroOtlesdelalonedeGeomiadlS, I7ii.
LETTRE Xn.
USBEK AU MÊME
A Ispahan.
Tu as vu, moucher Mirza, comment les Troglodytes périrent par leur méchanceté même , et furent les victimes de leurs propres injustices. De tant de familles , il n'en resta que deux qui échappèrent aux malheurs de la nation. 11 y avait dans ce pays deux hommeë bien singuliers : ils avaient de l'humanité; ils connaissaient la justice; ils m'maient la vertu; autant liés par la droiture de leur cœur que par la corruption de celui des autres, ils voyaient la désolation générale, et ne la ressentaient que par la pitié : c'était le motif d'une union nouvdle. Ils travaillaient avec une sollicitude commune pour l'intérêt commun; ils n'avaient de différends que ceux qu'une douce et tendre amitié faisait nattre ; et dans l'endroit du pays le plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes de leur présence, ils menaient une vie heureuse et tranquille : la terre semblait produire d'elle-même, cultivée par ces vertueuses mains.
• lis aimaient leurs femmes , et ils en étaient ten* dremeut chéris. Toute leur attention était d'élever leurs enfants à la vertu. Ils leur représentaient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur mettaient devant les yeux cet exemple si touchant; ils leur faisaient surtout sentir que Tintérét des particuliers se trouve toujours dans l'intérêt commun ; que vouloir s*en séparer, c'est vouloir se perdre; que la vertu n'est point une chose qui doive nous coûter; qu'il ne faut point la regarder comme un exercice pénible; et que la justice pour autrui est une charité pour nous.
Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux, qui est d'avoir des enfants qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui s'éleva sous leurs yeux s'accrut par d'heureux mariages : le nombre augmenta, l'union fut toujours la même ; et la vertu, bien loin de s'affaiblir dans la multitude , fut fortifiée, au contraire, par un plus grand nombre d'exemples.
Qui pourrait représenter ici le bonheur de ces Troglodytes? Un peuple si juste devait être chéri des dieux. Dès qu'il ouvrit les yeux pour les connaître, il apprit à les craindre; et la religion vint adoucir dans les moeurs ce que la nature y avait laissé de trop rude.
Ils instituèrent des fêtes en l'honneur des dieux. Les jeunes filles , ornées de fleurs, et les jeunes garçons , les célébraient par leurs danses et par les accords d'une musique champêtre; on faisait ensuite des festins , où la joie ne régnait pas moins que la firugalité. C'était dans ses assemblées que parlait la nature naïve, c'est là qu'on apprenait à donner le cœur et à le recevoir ; c'est là que la pudeur virginale faisait en rougissant un aveu surpris, mais bientôt confirmé par le consentement des pères ; et c'est là que les tendres mères se plaisaient à prévoir de loin une union douce et fidèle.
On allait au temple pour demander les faveurs des dieux : ce n'était pas les richesses et une onéreuse abondance; de pareils souhaits étaient indignes des heureux Troglodytes; ils ne savaient les désirer que pour leurs compatriotes. Ils n'étaient au pied des autels que pour demander la santé de leurs pères, l'union de leurs frères, la tendresse de leurs femmes, l'amour et l'obéissance de leurs enfants. Les filles y venaient apporter le tendre sacrifice de leur cœur, et ne leur demandaient d'antre grâce que celle de pouvoir rendre uq Troglodyte heureux.
I^ soir^ lorsque les troupeaux quittaient les prairies, et que les bœufs fatigués avaient ramené la cliarrue, ils s'assemblaient; et dans un repas frugal
ils chantaient les injustices des premiers Troçlo* dyte^ et leurs malheurs, la vertu renaissante avec un nouveau peuple, et sa félicité : ils chantaient ensuite les grandeurs des dieux , leurs faveurs toujours présentes aux hommes qui les implorent, et leur colère inévitable à ceux qui ne les craignent pas ; ils décrivaient ensuite les délices de la vie champêtre, et le bonheur d'une condition toujours parée de l'innocence. Bientôt ils s'abandonnaient à un sommeil que les soins et les chagrins n'interrompaient jamais.
La nature ne fournissait pas moins à leurs désirs qu'à leurs besoins. Dans ce pays heureux, la eupidilé était étrangère : ils se faisaient des présents, où celui qui donnait croyait toujours avoir l'avantage. Le peupletroglodyte se regardait comme une seule famille : les troupeaux étaient presque toujours confondus ; la seule peine qu'on s'épargnait ordinairement, c'était de les partager.
D'Erzeron , le S de la luoe de Gemmadl 2, I7ii.
LETTRE Xm.
USB£K AU MÊM£.
Je ne saurais assez te parler de la vertu des Troglodytes. Un d'eux disait un jour : Mon père doit demain labourer son champ ; je me lèverai deux heures avant lui ; et quand il ira à son champ , il le trouvera tout labouré.
Un autre disait en lui-même : 11 me semble que ma sœur a du goût pour un jeune Troglodyte de nos parents; il faut que je parle à mon père, et que je le détermine à faire ce mariage.
On vint dire à un autre que des voleurs avaient enlevé son troupeau : J'en suis bien fâché, dit-il; car il y avait une génisse toute blanche que je voulais o£&ir aux dieux.
On entendait dire à un autre : Il faut que j'aille au temple remercier les dieux ; car mon frère , que mon père aime tant, et que je chéris si fort, a recouvré la santé;
Ou bien : Il y a un champ qui touche celui de mon père, et ceux qui le cultivent sont tous les jours exposés aux ardeurs du soleil; il faut que j'aille y planter deux arbres, afin que ces pauvres gens puissent aller quelquefois se reposer sous leur ombre.
Un jour que plusieurs Troglodytes étaient assemblés, un vieillard parla d'un jeune homme qu'il soupçonnait d'avoir commis une mauvaise action «
LETTRES PERSANES
et lui en Gt des reproclies. Nous ne croyons pas qu'il ail commis ce crime , dirent les jeunes Troglodytes; mais, s'il l'a fait, puisse-t-il mourir le dernier de sa fiamille!
On vint dire à un Troglodyte que des étrangers aTaieot pillé sa maison, et avaient tout emporté. STûg n'étaient pas injustes , répondit-il , je souhaiterais que les dieux leur en donnassent un plus long usage qu'à moi.
Tant de prospérités ne furent pas regardées sans envie : les peuples voisins s'assemblèrent ; et, sous un vain prétexte, ils résolurent d'enlever leurs troupeaux. Dès que cette résolution fut connue, les Troglodytes envoyèrent au-devant d'eux ^es ambassadeurs, qui leur parlèrent ainsi :
• Que vous ont fait les Troglodytes? Ont-ils enlevé vos femmes , dérobé vos bestiaux , ravagé vos campagnes? Non : nous sommes justes, et nous craignons les dieux. Que voule^vous donc de nous ? Voulezvous de la laine pour vous faire des habits ? Voulezvous du lait de nos troupeaux, ou des firuits de nos terres? Posez bas les armes; venez au milieu de nous, et nous vous donnerons de tout cela. Mais nous jurons , par ce qu'il y a de plus sacré , que, si TOUS entrez dans nos terres comme ennemis , nous vous regarderons comme un peuple injuste, et que nous vous traiterons comme des bêtes farouches. »]
Ces paroles furent renvoyées avec mépris ; ces peuples sauvages entrèrent armés dans la terre des Tn^odytes, qu'ils ne croyaient défendus que par leur innocence.
Mais ils étaient bien disposés à la défense. Ils avaient mis leurs femmes et leurs enfants au milieu d'eux. Ils furent étonnés de l'injustice de leurs ennemis, et non pas de leur nombre.Une ardeur nouvelle s'était emparée de leur cœur : l'un voulait mourir pour son père, un autre pour sa femme et ses enfants , celui-ci pour ses frères, celui-là pour ses amis, tous pour le peuple troglodyte; la place de celui qui expirait était d'abord prise par un autre, qui, outre la cause commune, avait encore une mort particulière à venger.
Tel fut le combat de l'injustice et de la vertu. Ces peuples lâches , qui ne cherchaient que le butin , n'eurent pas honte de fuir; et ils cédèrent à la vertu des Troglodytes , même sans en être touchés.
DXrzooQ, le 9 de la loue de Gemmadi 2 , I7ii.
USBEK AU MÊME
Comme le peuple grossissait tous les jours , les Troglodytes crurent qu'il était-à propos de se choisir un roi : ils convinrent qu'il fallait déférer la couronne à celui qui était le plus juste ; et ils jetèrent tous les yeux sur un vieillard vénérable par son âge et par une longue vertu. Il n'avait pas voulu se trouver à cette assemblée; il s'était retiré dans sa maison , le cœur serré de tristesse.
Lorsqu'on lui envoya des députés pour lui apprendre le choix qu'on avait fait de lui : A Dieu ne plaise, dit-il, que je fasse ce tort aux Troglodytes, que l'on puisse croire qu'il n'y a personne parmi eux de plus juste que moi ! Vous me déférez la couronne; et, si vous le voulez absolument, il faudra bien que je la prenne; mais comptez que je mourrai de douleur d'avoir vu en naissant les Troglodytes libres, et de les vour aujourd'hui assujettis. A ces mots, il se mit à répandre un torrent de larmes. Malheureux jouri disait-il; et pourquoi ai-je tant vécu? Puis il s'écria d'une voix sévère : Je vois bien ce que c'est, ô Troglodytes! votre vertu commence à vous peser. Dans l'état où vous êtes, n'ayant point de chef, il faut que vous soyez vertueux malgré vous; sans cela vous ne sauriez subsister, et vous tomberiez dans le malheur de vos premiers pères. Mais ce joug vous paraît trop dur : vous aimez mieux être soumis à un prince, et obéir à ses lois moins rigides que vos mœurs. Vous savez que pour lors vous pourrez contenter votre ambition, acquérir des richesses et languir dans une lâche volupté; et que, pourvu que vous évitiez de tomber dans les grands crimes, vous n'aurez pas besom de la vertu. 11 s'arrêta un moment, et ses larmes coulèrent plus que jamais. Et que prétendez- vous que je fasse? Comment se peut-il que je commande, quelque chose à un Troglodyte? Voulez-vous qu'il fasse une action vertueuse, parce que je la lui commande, lui qui la ferait tout de même sans moi, et par le seul penchant de la nature ? 0 Troglodytes ! je suis à la fin de mes jours, mon sang est glacé dans mes veines, je vais bientôt revoir vos sacrés aïeux : pourquoi voulezvous que je les a£Qige, et que je sois obligé de leur dire que je vousai laissés sous un autre joug que celui de la vertu?
D*Erzeron,le iode laloBedeGenuiukliS, nil.
LETTRES PERSANES
LE PR£BfI£R EUNUQUE A JAROIf,
EORUQVB IMNR.
A Eneron.
Je prie le cid qu'il te ramène dans ces lieux, et te dérobe à tous les dangers.
Quoique je n*aie guère jamais connu cet engagement qu*on appelle amitié, et que je me sois enveloppé tout entierdans moi-même , tu m'ascependant fait sentir que j'avais encore un cœur ; et , pendant que j'étais de bronze pour tous ces esclaves qui vivaient sous mes lois, je voyais croître ton enjfance avec plaisir.
Le temps vint où mon maître jeta sur toi les yeux. Il s'en fallait bien que la nature eût encore parlé lorsque le fer te sépara de la nature. Je ne te dirai point si je te plaignis , ou si je sentis du plaisir à te voir élevé jusqu'à moi. J'apaisai tes pleurs et tes cris. Je crus te voir prendre une seconde naissance, et sortir d'une servitude où tu devais toujours obéir, pour entrer dans une servitude où tu devais commander. Je pris soin de ton éducation. La sévérité, toujours inséparable des instructions, te fit longtemps ignorer que tu m'étais cher. Tu me l'étais pourtant; et je te dirai que je t'aimais comme un père aime son fils, si ces noms de père et de fils pouvaient convenir à notre destinée.
Tu vas parcourir les pays habités par les chrétiens, qui n'ont jamais cru. Il est impossible que tu n'y contractes bien des souillures. Comment le prophète pourrait-il te regarder au milieu de tant de millions de ses ennemis? Je voudrais que mon mattre fit à son retour le pèlerinage de la Mecque : vous vous purifieriez tous dans la terre des anges.
Da séraU dlspahan, le iode la loue de Gemmadl s, I7li.
LETTRE XVL