‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 144 sur 975 · IBO · texte numérisé non relu

IBO

GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS

où accouchaient les impératrices , fut un titre distinctif que peu de princes des diverses familles impériales purent porter.

Toutes les voies furent bonnes pour parvenir à l'empire : on y alla par les soldats, par le clergé, par le sénat , par les paysans , par le peuple de Constantinople, par celui des autres villes.

La religion chrétienne étant devenue dominante dans Tempire, il s'éleva successivement plusieurs hérésies qu'il fallut condamner. Arius ayant nié la divinité du Verbe; les Macédoniens, celle du Saint-Esprit; Nestorius, l'unité de la personne de Jésus-Christ; Eutychès, ses deux natures; lesmonothélites, ses deux volontés, il fallut assembler des conciles contre eux; mais les décisions n'en ayant pas été d'abord universellement reçues, plusieurs empereurs séduits revinrent aux erreurs condamnées. Et, comme il n*y a jamais eu de nation qui ait porté une haine si violente aux hérétiques que les Grecs , qui se croyaient souillés lorsqu'ils parlaient à un hérétique, ou habitaient avec lui, il arriva que plusieurs empereurs perdirent l'affection de leurs sujets; et les peuples s'accoutumèrent à penser que des princes si souvent rebelles à Dieu n'avaient pu être choisis par la providence pour les gouverner.

Une certaine opinion , pijjse de cette idée qu'il ne fallait pas répandre le sang des chrétiens , laquelle s'établit de plus en plus lorsque les Mahométans eurent paru , fit que les crimes qui n'intéressaient pas directement la religion furent faiblement punis : on se contenta de crever les yeux , ou de couper le nez ou les cheveux , ou de mutiler de quelque manière ceux qui avaient excité quelque révolte, ou attenté à la personne du prince ' ; des actions pareilles purent se commettre sans danger, et même sans courage.

Un certain respect pour les ornements impériaux fit que l'on jeta d'abord les yeux sur ceux qui osèrent s'en revêtir. C'était un crime de porter ou d*avoir chez soi des étoffes de pourpre ; mais dès qu'un homme s'en vétissait >, il était d'abord suivi, parce que le respect était plus attaché à l'habit qu'à la personne.

L'ambition était encore irritée par l'étrange manie de ces temps-là , n'y ayant guère d'homme considérable qui n'eût par devers lui quelque prédiction qui lui promettait l'empire.

Comme les maladies de l'esprit ne se guérissent

' Zenon conUIhua beaucoup àétabUrceralâcheinent. Voyez Malchas, Histoire byzantine , ôanêV Extrait des ambassades.

' On du ai^ounl^hul vêtait.

guère ' , l'astrologie judiciaire et l'art de prédire par les objets vus dans l'eau d'un bassin avaient succédé, chez les chrétiens, aux divinations par** les entrailles des victimes ou le vol des oiseaux, abolies avec le paganisme. Des promesses vaines furent le motif de la plupart des entreprises téméraires des particuliers, comme elles devinrent la sagesse du conseil des princes.

Les malheurs de l'empire croissant tous les jours , on fut naturellement porté à attribuer les mauvais succès dans la guerre, et les traités honteux dans la paix, à la mauvaise conduite de ceux qui gouvernaient.

Les révolutions mêmes firent les révolutions, et l'effet devint lui-même la cause. Comme les Grecs avaient vu passer successivement tant de diverses familles sur le trône , ils n'étaient attachés à aucune ; et la fortune ayant pris des empereurs dans toutes les conditions , il n'y avait pas de naissance assez basse ni de mérite si mince qui pût ôter l'espérance.

Plusieurs exemples reçus dans la nation en formèrent l'esprit général, et firent les mœurs, qui régnent aussi impérieusement que les lois.

Il semble que les grandes entreprises soient parmi nous plus difficiles à mener que chez les anciens. Ou ne peut guère les cacher, parce que la communication est telle aujourd'hui entre les nations que chaque prince a des ministres dans toutes les cours , et peut avoir des traîtres dans tous les cabinets.

L'inventiondes postes fait que les nouvelles volent et arrivent de toutes parts*

Comme les grandes entreprises ne peuvent se faire sans argent, et que depuis l'invention des lettres de change les négociants en sont les maîtres, leurs affaires sont très-souvent liées avec les secrets de l'État; et ils ne négligent rien pour les pénétrer.

Des variations dans le change , sans une cause connue, font que bien des gens la cherchent, et la trouvent à la fin.

L'invention de l'imprimerie, qui a mis les livres dans les mains de tout le monde; celle de la gravure, qui a rendu les cartes géographiques si communes; enfin l'établissement des papiers politiques, font assez connaître à chacun les intérêts généraux pour pouvoir plus aisément être éclaire! sur les faits secrets.

Les conspirations dans l'État sont devenues difficiles, parce que, depuis l'invention des postes, touf

> Voyez Nicétas , r« d*Jndronic Comnine.

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