CHAPITRE XXII
• Quand je pense à Fignorance profonde dans la- | ner son État, et qu'il dérobait aux affaires spiri-
quelle le clergé grec plongea les laïques , je ne puis iD*empécher de le comparer à ces Scythes dont parle Hârodote ' , qui crevaient les yeux à leurs esclaves , afin çierien ne pût les distraire et les empêcher de battre leur lait.
^impératrice Théodora rétablit les images, et les moines recommencèrent à abuser de la piété publiqne; ils parvinrent jusqu'à opprimer le clergé séculier même; ils occupèrent tous les grands sièges*, et exclurent peu à peu tous les ecclésiastiques de répiscopat : c'est ce qui rendit ce clergé intolérable; et si Ton en £ait le parallèle avec le elergé latin, si Ton compare la conduite des papes avec celle des patriarches de Constantinople, on Terra des gens aussi sages que les autres étaient peu lensés.
Voiduneétrange contradiction dePesprithumain. Les ministres de la religion chez les premiers Romains n*étant pas exclus des charges et de la société civile , s'embarrassèrent peu de ses affaires ; lorsque la religion chrétienne fut établie, les ecclésiastiques , qui étaient plus séparés des affaires du monde, ^en mêlèrent avec modération; mais lorsque dans la décadence de Fempire, les moines furent le seul dd^é, ces gens, destinés par une profession plus particulière à fuir et à craindre les affaires , embrassèrent toutes les occasions qui purent leur y donner part; ils ne cessèrent de faire du bruit partout et d'agiter ce monde qu'ils avaient quitté.
Anconeaf&irednÊtat, aucnnepaix, aucune guerre, aucune trêve, aucune négociation, aucun mariage ne se traita que par le ministère des moines : les conseils du prince en furent remplis, et les assemblées de la nation presque tontes composées.
On ne saurait croire quel mal il en résulta. Us afiEubKrent Fesprit des princes, et leur firent feire inipnidenmient même les dioses bonnes. Pendant que BasOe occupait les soldats de son armée de mer à bâtir une église à sahit Michel, il laissa piller la Sidle par les Sarrasins, et prendre Syracuse; et Léon, son successeur, qui employa sa flotte au même usage, leur laissa occuper Tauroménie et File deLnnsos' .
Andronic Paléologueabandonnala marine , parce qu'on Fassnra que Dieu était si content de son zèle pour la paix de l'Église que ses ennemis n'oseraient Fattaquer. Le même craignait que Dieu ne lui demandât compte du temps qu'il employait à gouver-
• Uv.nr.
* Tofa Piehymèie, Uv. vni.
' ZonUkA» et IlicÉPiioiiE , Fie de Basile et de Léon.
tuelles'.
Les Grecs, grands parleurs, grands disputeurs, naturellement sophistes , ne cessèrent d'embrouiller la religion par des controverses. Comme les moines avaient un grand crédit à la cour , toujours d'autant plus faible qu'elle était plus corrompue , il arrivait que les moines et la cour se corrompaient réciproquement, et que le mal était dans tous les deux : d'où il suivait que toute l'attention des empereurs était occupée quelquefois à calmer, souvent à irriter des disputes théologiques qu'on a toujours remarquées devenir frivoles à mesure qu'elles sont plus vives.
Michel Paléologue, dont le règne fut tant agité par des disputes sur la religion, voyant les affreux ravages des Turcs dans l'Asie , disait en soupirant que le zèle téméraire de certaines personnes qui , en décriant sa conduite, avaient soulevé ses sujets contre lui , Favait obligé d'appliquer tous ses soins à sa propre conservation , et de négliger la ruine des provinces. « Je me suis contenté, disait-il, de « pourvoir à ces parties éloignées par le ministère « des gouverneurs, qui m'en ont dissimulé les be- « soins , soit qu'ils fussent gagnés par argent , soit « qu'ils appréhendassent d'être punis >. »
Les patriarches de Constantinople avaient un pouvoir immense. Comme dans les tumultes populaires les empereurs et les grands de l'État se retiraient dans les églises, que le patriarche était maître de les livrer ou non , et exerçait ce droit à sa famtaisie , il se trouvait toujours, quoique indirectement, arbitre de toutes les affaires publiques.
Lorsque le vieux Andronic ^ fit dire au patriarche qu'il se mêlât des affoires de FÉglise, et le laissât gouverner celles de l'empire : « C'est, lui répon- « dit le patriarche , comme si le corps disait à l'âme : a Je ne prétends avoir rien de commun avec vous , « et je n'ai que faire de votre secours pour exercer « mes fonctions. »
De si monstrueuses {^rétentions étant insupportables aux princes, les patriarches furent trèssouvent chassés de leurs sièges. Mais chez une nation superstitieuse, où l'on croyait abominables toutes les fonctions ecclésiastiques qu'avait pu faire un patriarche qu'on croyait intrus, cela produisit des schismes continuels : chaque patriarche, Fan-
' Pàchtmère ttv* Vn
* pACHYMÈEBfUv. VI,diap.xxnL.OnaeiDployéIatradactioa
de M. lepréstdrat Coastn.
3 Paléologne. Voyez VHistoire dei deux Andronic, écrits par Cantacuiène , Uv. I , ehap. I.
GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS
cieo, le nouveau, le plus nouveau, ayant chacun leurs
sectateurs.
Ces sortes de querelles étaient bien plus triste* que celles qu'on pouvait avoir sur le dogme , parce qu^elles étaient comme une hydre qu*une nouvelle déposition pouvait toujours reproduire.
La fureur des disputes devint un état si naturel aux Grecs, que, lorsque Cantacuzène prit Constantinople, il trouva l'empereur Jean et Tirapératrice Anne occupés à un concile contre quelques ennemis des moines > ; et quand Mahomet II l'assiégea , il ne put suspendre les haines théologiques * ; et on y était plus occupé du concile de Florence que de Tarmée des Turcs 3.
Dans les drsputes ordinaires , comme chacun sent qu'il peut se tromper, l'opiniâtreté et l'obstination ne sont pas extrêmes; mais dans celles que nous avons sur la religion, comme par la nature de la diose chacun croit être sûr que son opinion est vraie , nous nous indignons contre ceux qui, au lieu de changer eux-mêmes, s'obstinent à nous fahrechan-
Ceux qui liront l'histohre de Pachymere connaîtront bien l'impuissance où étaient et où seronttoujours les théologiens par eux-mêmes d'accommoder jamais leurs différends. On y voit un empereur 4qui passe sa vie à les assembler, à les écouter, à les rapprocher; on voit de l'autre une hydre de disputes qui renaissent sans cesse; et l'on sent qu'avec la même méthode, la même patience, les mêmes espérances, la même envie de finir, la même simplicité pour leurs intrigues, le même respect pour leurs haines, ils nese seraient jamais accommodés jusqu'à la fin du monde.
En voici un exemple bien remarquable. A la sollicitation de l'empereur , les partisans du patriarche Arsène firent une convention avec ceux qui suivaient le patriarche Joseph , qui portait que les deux partis écriraient leurs prétentions chacun sur un papier; qu'on jetterait les deux papiers dans un brasier ; que , si l'un des deux demeurait entier, le jugement de Dieu serait suivi ; et que , si tous les deux étaient consumés, ils renonceraient à leurs différends. Le feu dévora les deux papiers : les deux partis se réunirent , la paix dura un jour ; mais le lendemain ils dirent que leur changement aurait
» CANT40VZÊNE, Uv. III, ch. XCIX.
» DcCAS, Histoire des demien Paléologues.
3 On se demandait si on avait entenda la messed'un prêtre (fui eûtconsentt à runion : on l'aurait fui comme le feu. On regardait la grande église comme on temple profane. I^ moine GennadiuB lançait ses anathëmes sur tous ceux qui désiraient la pali. ( DucAS , Histoire des derniers Paléologues. )
4 Andronic Paléologue.
dd dépendre d'une persuasion intérieure et non pas
du hasard; et la guerre reconmiença plus vive que
jamais '.
On doit donner une grande attention aux dis*
putes des théologiens ; mais il faut la cacher autant qu'il est possible : la peine qu'on paraît prendre à les calmer les accréditant toujours, en faisant voir que leur manière de penser est si importante, qu'elle décide du repos de l'Ëtat et de la sûreté du prince.
On ne peut pas plus finir leurs affaires en écoutant leurs subtilités, qu'on ne pourrait abolir les duels en établissant des écoles où l'on raffinerait sur le point d'honneur.
Les empereurs grecs eurent si peu de prudence que , quand les disputes furent endormies , ils eurent la rage de les réveiller. Anastase*, Justinien^, Héraclius4, Manuel Comnène^, proposèrent des points de foi à leur clergé et à leur peuple , qui auraient méconnu la vérité dans leur boudie quand même ils l'auraient trouvée. Ainsi, péchant toujours dans la forme , et ordinairement dans le fond, voulant faire voir leur pénétration , qu'ils auraient pu si bien montrer dans tant d'autres affaires qui leur étaient confiées, ils entreprirent des disputes vaines sur la nature de Dieu, qui se cachant aux savants parce qu'ils sont orgueilleux , ne se montre pas mieux aux grands de la terre.
Cest une erreiur de croire qu'ily ait dans lemonde une autorité humaine, à tous les égards, despotique ; il n'y en a jamais eu, et 11 n'y en aura jamais : le pouvoir le plus immense est toujours borné par quelque coin. Que le Grand Seigneur metteun nouvel impêt à Constantlnople, un cri général lui fait d'abord trouver des limites qu'il n'avait pas coimues. Un roi de Perse peut bien contraindre un fils de tuer son père, ou un père de tuer son fils ^; mais obliger ses si^ets de boire du vin, il ne le peut pas. U y a dans chaque nation un esprit général sur lequel la puissance même est fondée : quand elle choque cet esprit, elle se choque elle-même, et elle s'arrête nécessairement.
La source la plus empoisonnée de tous les malheurs des Grecs, c'est qu'ils ne comiurrat jamais la nature ni les bornes de la puissance ecclésiastique
> Pacbymère, Uv. I.
> ÉVACUE, Uv. m.
3 PROCOPE , Hist. secrète.
4 ZOKÀRAS, Fie d^Héraclius,
5 NICÉTA8, Fie de Manuel Comnènê, c Voyei Chardin.