‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 151 sur 975 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Si, dans le nombre infini de choses qui sont dans ce li- ?re , il y en tTait qudqn'une qui , contre mon attente , pût offenser, il n'y en a pas du moins qui ait été mise ayec BwiTaise intention. Je n'ai point natnreflement l'esprit désapprolMiteur. Platon remerciait le ciel de ce qu'U était né do temps de ^ocrate; €L moi je lui rends gr&ces de ce qoH m'a fait naître dans le gouyemement où je vis , et de te qu'il a Touhi que j'obéisse à ceux qu'il m'a fiiit idmer. Je demande une grftce que je crains qu'on ne m'accorde pas : c'est de ne pas juger, par la lecture d'un moment, d'un traTail de yingt années; d'approuver ou de condamner le Uyre entier, et non pas quelques phrases. Si l'on ?eut chercher le dessein de l'auteur, on ne le peut bien déeourrir que dans le dessein de l'ouyrage.

/ai d'abord examiné les hommes , et j'ai cru que, dans cette faifinie dîTersité de lois et de moeurs , ils n'étaient pas ODiquement conduits par leurs fontaisies.

J'ai posé les principes , et j'ai tu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes, les histoires de toutes les nations n'en être que les suites, et chaque loi particulière liée iToc une antre loi , ou détendre d'une autre plus générale. Quand j'ai été rappdé à l'antiquité , j'ai cherché à en prendre f esprit pour ne pas regarder comme semblable des cas réellement différents, ^ ne pas manquer les différences de ceux qui paraissent semblables.

Je n'ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de la nature des choses.

Id, bien des Tentés ne se feront sentir qu'après qu'on anra tu la chaîne qui les lie à d'autres. Plus on réflédiira sur les détails, phû on sentira la certitude des principes. Ces détails mêmes , je ne les ai pas tous donnés; car qui pourrait dire tout sans un mortel ennui?

On ne trouTcra point ici ces traits saillants qui semblent caractériser les ouTrages d'aiiyourd'hui. Pour peu qu'on foie les choses aTec une certaine étendue , les saillies s'é- ▼anooissent; elles ne naissent d'ordinaire que parce que Fcsprit se jette tout d'un côté, et abandonne tous les autres. Je n écris point pour censurer ce qui est établi dans quelque pays que ce soit. Chaque nation trouTera ici les faiions de ses maximes ; et on en tirera naturellement cette conséquence, qu'A n'appartient de proposer des changenients qu'à ceux qui sont assez heureusement nés pour pénétrer d'un coup de génie toute la constitution d'un État, n n'est pas indifférent que le peuple soit éclairé. Les pr^ogés des magistrats ont commencé par être les préjugés de la nation. Dans un temps d'ignorance , on n'a aucun doute , même lorsqu'on feit les pins grands maux ; dans un («mps de lumière, on tremble encore lorsqu'on fait les pfatt grands biens. On sent les abus anciens , on en Toit la correction ; mais ou Toit encore les abus de la correction ojéme. On hisse le mal, si l'on craint le pire; on laisse le liiro , si on est en doute du mieux. On ne regarde les par-

ties que pour juger du tout ensemble; on examine toutes les causes pour Toir tous les i^sultats.

Si je pouTais faire en sorte que tout le monde eût de ' nouTelles raisons pour aimer ses deTohv, son prince, sa

patrie, ses lois; qu'on pût mieux sentir son bonheur dans ' chaque pays, dans cbâque gouTemement, dans chaque .

poste où l'on se trouTe , je me croirais le phis heuranx des mortels. f

Si je pouTals ûdre en sorte que ceux qui commandent augmentassent leurs connaissances sur ce qu'ils dolTent prescrire, et que ceux qui obéissent trouTassent un nouTeau plaisir à obéir, je me croh«ls le phis heureux des mortels.

Je me cioicais le plus heureux des mortels, sijepouTais Adre que les nommes pussent se guérir de leurs préjugés. J'appdle Id prégugés, non pas ce qui fiùt qu'on ignore de certahies choses, mais ce qui ijdt qu'on s'ignore solmême.

C'est en cherchant à instruire les hommes que Ton peut pratiquer cette Tertu générale qui comprend l'anuMir de tous. L'homme , cet être flexible , se pliant dans la sodété aux pensées et aux impressions des autres est également c^>able de connaître sa propre nature lorsqu'on la hii montre , et d'en perdre jusqu'au sentUnent lorsqu'on la lui dérobe.

J'ai bien des fois commencé et bien des fois abandonné cet ouTrage; j'ai mille fois euToyé aux Tents les feuilles que J'sTais écrites'; je sentais tous les jours les mains paternelles tomber*; je sulTsis mon olijet sans former de dessehi ; je ne connaissais ni les règles ni les exceptions ; je ne trouTais la Térité que pour la perdre : mais quand j'ai découTcrt mes principes , tout ce que je cherehais est Tenu à moi; et, dans le cours de Tingt années, j'ai tu mon ou- Trage commencer, croître , s'aTanoer et finir.

Si cet ouTrage a du succès, je le dcTrai beaucoup à la majesté de mon svyet : cq[»endant je ne crois pas SToir totalement manqué de génie. Quand j'ai tu ce que tant de grands hommes, en France, en Angleterre et ai Allemagne, ont écrit aTant moi, j'ai été dans l'admiration, mais je n'ai pomt perdu le courage. « Et moi aussi je suis peintre^, » ai-je dit aTec le Corrége.

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