‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 218 sur 975 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Que» lonqu'an peuple est vertueux , il fout peu de peines.

Le peuple romain avait de la probité. Cette probité eut tant de force , que souvent le législateur n'eut besoin que de lui montrer le bien pour le lui faire suivre. Il semblait qu'an lieu d'ordonnances il suffisait de lui donner des conseils.

Les peines des lois royales et celles des lois des Douze Tables furent presque toutes ôtées dans la république, soit par une suite de la loi Valérienne^, soit par une conséquence de la loi Porcie4. On ne remarqua pas que la république en fdt plus mal réglée , et il n'en résulta aucune lésion de police.

Cette loi Valérienne, qui défendait aux magistrats toute voie de fait contre un citoyen qui avait

I Si, comme pour briser on arrêt, les noa-DoblesdoiveDt une amende de quarante sous, et les nobles de soixante livres. (Somme rurale, liv. n, pag. 198, édit. goUi. de l'an 1512; et Beaiwanoir, cbap. lxi, pag. 809.)

* Voyez leooDseUdePierre Desfontaines, cbap. xni, surtout l'article 22.

3 Elle futfaite par ValeriusPubUcola, bientôt après l'expulsion des rois ; elle fut renouvelée deux fois , toi\|ours par des magistrats de la même famille , comme le dit Tite-U ve , Uv. X . ~ 11 n'était pas quesUon de lui donner plus de force, mais d'en perfecUonner les disposiUons. Diligentius eanctam , dit Tite- Live,t6ûf.

4 Lex Porcia pro iergo civium lata. EUe fût faite en 454 de la fondation de Rome.

appelé au peuple, n'iifligeait à celui qui y contre* viendrait que la peine d'être réputé méchant *.

De la puissance des peines.

L'expérience a fait remarquer que, dans les \ pays où les peines sont douces, l'esprit du ci- > toyen en est frappé, comme il l'est ailleurs par les : grandes.

Quelque inconvénient se fait-il sentir dans un État, un gouvernement violent veut soudain le corriger; et, au lieu de songer à faire exécuter les anciennes lois , on établit une peine cruelle qui arrête le mal sur-le-champ. Mais on use le ressort du gouvernement : l'imagination se fait à cette grande peine , comme elle s'était faite à la moindre, et, comme on diminue la crainte pour ceHeci , l'on est bientôt forcé d'établir l'autre dans tous les cas. Les vols sur les grands chemins étaient communs dans quelques États; on voulut les arrêter ; on inventa le supplice de la roue * , qui les suspendit pendant quelque temps. Depuis ce temps on a volé comme auparavant sur les grands chemins.

De nos jours la désertion fut très-fréquente : on établit la peine de mort contre les déserteurs , et la désertion n'est pas diminuée. La raison en est bien naturelle : un soldat, accoutumé tous les jours à exposer sa vie , en méprise, ou se flatte d'en mépriser le danger. Il est tous les jours accoutumé à craindre la honte : il fallait donc laisser une peine ^ qui faisait porter une flétrissure pendant la vie. Oo a prétendu augmenter la peine, et on l'a réellement diminuée.

n ne faut point mener les hommes par les voies extrêmes ; on doit être ménager de^ moyens que la nature nous donne pour les conduire. Qu'on examine la cause de tous les relâchements , on verra qu'elle vient de l'impunité des crimes , et non pas de la modération des peines.

Suivons la nature, qui a donné aux hommes la honte comme leur fléau ; et que la plus grande pa^^ tie de la peine soit l'infamie de la souffrir.

Que, s'il se trouve des pays où la honte ne soit pas une suite du supplice, cela vient de la tyrannie ^

* Nihil ultra quam improbe factum a^tcit, (Tite-Livb.) ' Ce supplice n'est point moderne. Uanoon , le plus illustre et le plus riche citoyen de Cartbage , eut les yeux crevés, les bras, les cuisses et les Jambes brisés , pour avoir conspiré contre sa patrie. On Texposa, en cet état, sur un poteau, à la vue du peuple. Voyez JusUn, liv. XXI, cbap. tn. (P.) 3 On fendait le nez , on coupait les oreilles.

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