‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 230 sur 975 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Du luxe*.

Le luxe est toujours en proportion avec l'inégalité des fortunes. Si dans un État les richesses sont également partagées , il n'y aura point de luxe : car il n'est fondé que sur les commodités qu'on se donne par le travail des autres.

Pour que les richesses restent également partagées , il faut que la loi ne donne à chacun que le nécessaire physique. Si Fou a au delà, les uns dépenseront, les autres acquerront, et l'inégalité s'établira.

Supposant le nécessaire physique égal à une somme donnée, le luxe de ceux qui n'auront que le nécessaire sera égal à zéro; celui qui aura le double aura un luxe égal à un ; celui qui aura le double du bien de ce dernier aura un luxe égal à trois; quand on aura encore le double , on aura un luxe égal à sept : de sorte que le bien du particulier qui suit , étant toujours supposé double de celui du pré- 4^ent, le luxe croîtra du double plus une unité, dans cette progression 0, 1, 3,7, 15,31,63, 127.

Dans la république de Platon ^ , le luxe aurait pu se calculer au juste. Il y avait quatre sortes de cens établis. Le premier était précisément le terme où finissait la pauvreté ; le second était double ; le troi-

I Fngm. de SoldaA, dans Constant Porphyrog. — Lisez : Suidas et fragmenté de Corutantin Porphyrogenite , où œ fait a été recueUli. (Crév.)

* Le luxe propiement dit n*est antre chose , dans nne naUon comme dans les particuliers, que la préférence donnée aux superflnités, anx plaisirs d*éclat, sur les besoins, sur les plaisirs simples et naturels. (H.)

3 Le premier eens était le sort héréditaire en terre; et Platon ne voulait pas qu'on pût avoir en antres effets plus do triple du sort héréditaire. Voyez ses Lm, Uv. V.

D£ L'ESPATT DES LOIS.

sième , triple ; le quatrième , quadruple du premier. Dans le premier cens , le luxe était égal à zéro ; il était égal à un dana le second ; à deux dans le troisième; à trois dans le quatrième; et il suiiait ainsi la proportion arithmétique.

En considérant le luxe des divers peuples les uns à regard des autres, il est dans chaque État en raison composée de Finégalité des fortunes qui est entre les citoyens , et de Tinégalité des richesses des divers États. En Pologne , par exemple , les fortunes sont d'une inégalité extrême ; mais la pauvreté du total empêche qu'il n'y ait autant de luxe que dans un État plus riche.

Le luxe est encore en proportion avec la grandeur des villes, et surtout de la capitale; en sorte qu'il est en raison composée des richesses de l'État de l'inégalité des fortunes des particuliers et du nombre d'hommes qu'on assemble dans de certains lieux.

Plus il y a d'hommes ensemble, plus ils sont vains, et sentent nattre en eux l'envie de se signaler par de petites choses ' . S'ils sont en si grand nombre que la plupart soient inconnus les uns aux autres , l'envie de se distinguer redouble , parce qu'il y a plus d'espérance de réussir. Le luxe donne cette espérance» chacun prend les marques de Ui condition qui précède la sienne. Mais, à force de vouloir se distinguer, tout devient égal , et on ne se distingue plus : comme tout le monde vent se Mre regarder, on ne remarque personne.

Il résulte de tout cela une incommodité générale. Ceux qui excellent dans une profession mettent à leur art le prix qu'ils veulent; les plus petits talents suivent cet exemple; il n'y a plus d'harmonie entre les besoins et les moyens. Lorsque je suis forcé de plaider, il est nécessaire que je puisse payer un avocat; lorK|ue je suis malade, il fâxA que je puisse avoir un médecin.

Qudquei gens ont pensé qu'en assemblant tant de peuple dans une capitale on diminuait le commerce, parce que les hommes ne sont plus à une certaine distance les uns des autres. Je ne le crois pas : on a plus de désirs, plus de besoins, plus de fantaisies , qund on est ensemble.

s Dtnt une graDde vUle , dit Faoteor de la fable des Abeil' in, tom. I , pag. 133 , on sliabUle aa-deuos de sa qoaBté pour éire estimé plos qu'oo D'est par la moKitiide. C'est an pisdsir pour un esprit faible, presque aussi grand que celui de l^fto- •oipUssemeot de ses désirs.

Page 1