‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 250 sur 975 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

De req^rit d'égalilé eitréme.

Autant que le ciel est éloigné de la terre , autant le véritable esprit d'égalité l'est-il de l'esprit d'égalité extrême. Le premier ne consiste point à faire en sorte que tout le monde commande ou que personne ne soit commandé, mais à obéir et à commander à ses égaux. Il ne cherche pas à n'avoir point de mattres , mais à n'avoir que ses égaux pour maîtres.

Dans l'état de nature, les hommes naissent bien dans l'égalité ; mais ils n'y sauraient rester. La société la leur fait perdre , et ils ne redeviranent égaux que par les lois.

Telle est la différence entre la démocratie réglée et celle qui ne l'est pas , que , dans la première , on n'est égal que comme citoyen, et que, dans l'autre, on est encore égal comme magistrat, comme sénateur, comme juge, comme père, conune mari, comme mattre.

] La place naturelle de la vertu est auprès de la I liberté; mais elle ne se trouve pas plus auprès de I la liberté extrême qu'auprès de la servitude.

■ Voyez Plutarqoe, dans les Fies de Timoîêon et de Dion.

* Cest oeloi des six cents dont parle Diodore.

3 Ayant ebassé les tyrans, Us firent citoyens des étrangers et des soldats mercenaires ; oecfui causa des guerres civiles. (Aris- TOTB, Polit, liv. V, chap. iii.) Le peuple ayant été caase de la victoire sur les Athéniens, la répubUque fUt changée. (Ibid. chap. rr.) La passion de deux mai^trats, dont Tun entera à Pautre un jeune garçon , et celui-ci lui débaucha sa femme, fit changer la forme de cette lépubUque. (Ibid. Uv. V, chop. lY.)

Cause particulière de la corruption du peuple.

Les grands succès , surtout ceux auxquels le peuple contribue beaucoup', lui donnent un tel orgueil qu'il n'est plus possible de le conduire. Jaloux des magistrats, il le devient de la magistrature; ennemi de ceux qui gouvernent, il l'est bientôt de la constitution. C'est ainsi que la victoire de Salamine sur les Perses corrompit la république d'Athènes ■ ; c'est ainsi que la défaite des Athéniens perdit la république de Syracuse *.

Celle de Marseille n'éprouva jamais ces grands passages de l'abaissement à la grandeur : aussi se gouvema-t-elle toujours avec sagesse; aussi conserva-t-elle ses principes.

CHAPITEŒ V.

De la corruption du principe de l'aristocratie.

L'aristocratie se corrompt lorsque le pouvoir 1 des nobles devient arbitraire : il ne peut plus y avoir de vertu dans ceux qui gouvernent ni dans ceux qui sont gouvernés.

Quand les familles régnantes observent les lois, c'est ime monarchie qiid a plusieurs monarques, et qui est très-bonne par sa nature; presque tous ces monarques sont li^ par les lois. Mais quand elles ne les observent pas, c'est un État despotique qui a plusieurs despotes.

Dans ce cas , la république ne subsiste qu'à Pégard des nobles, et entre eux seulement. Elle est dans le corps qui gouverne, et l'État despotique est dans le corps qui est gouverné : ce qui fait les deux corps du monde les plus désunis.

L'extrême corruption est lorsque les nobles deviennent héréditaires ^ : ils ne peuvent plus guère avoir de modération. S'ils sont en petit nombre , leur pouvoir est plus grand, mais leur sûreté diminue; s'ils sont en plus grand nombre, leur pouvoir est moindre , et leur sûreté plus grande : en sorte que le pouvoir va croissant, et la sûreté diminuant, jusqu'au despote, sur la t^ duquel est l'excès du pouvoir et du danger.

Le grand nombre des nobles dans l'aristocratie héréditaire rencka donc le gouvernement moins violent; mais, comme il y aura peu de vertu, on tombera dans un esprit de nondialance, de paresse.

' ARI6T0TB, Polit, liv. V, chap. iv.

* » Ibid.

3 L^aristocraUe se change en oUgarcbie.

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