‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 46 sur 975 · IBBEN A USBEK · texte numérisé non relu

IBBEN A USBEK

A Paris.

Mon cher Usbek , il me semble que , pour un vrar musulman , les malheurs sont moins des châtiments que des menaces. Ce sont des jours bien préqieux que ceux qui nous portent à expier les offenses. C'est le temps des prospérités qu'il faudrait abréger. Que servent toutes ces impatiences, qu*à faire voir que nous voudrions être heureux , indépendamment de celui qui donne les félicités, parce qu'il est la

félicité même?

Si un être est composé de deux êtres , et que la nécessité de conserver l'union marque plus la soumission aux ordres du Créateur, ou en a pu faire

LETTRES PERSANES

une loi religieuse ; si cette nécessité dé conserver Tunion est un meilleur garant des actions des horomes , on en a pu faire une loi civile.

D6 âmyroe , le dernier jour de la lune de Saphar, I71K.

LETOIE LXXVm.

RICA A USBEK

Je fenvoie la copie d*une lettre qu'un Français qui est en Espagne a écrite ici ; je crois que tu se« ras bien aise de la voir.

jS parcours depuis six mois TEspagne et le Portugal, et je vis parmi des peuples qui, méprisant tous les autres, font aux seuls Français Thonneur de les haïr.

La gravité est le caractère brillant des deux nations ; elle se manifeste principalement de deux manières, par les lunettes et par la moustache.

Les lunettes font voir démonstrativement que celui qui les porte est un homme consommé dans les sciences et enseveli dans de profondes lectures, à un tel point que sa vue s'en est affaiblie; et tout nez qui en est orné ou chargé peut passer, sans contredit , pour le nez d*un savant.

Pour la moustache , elle est respectable par ellemême, et indépendamment des conséquences; quoique pour]tant on ne laisse pas d'en tirer souvent de grandes utilités pour le service du prince et Thonneur de la nation , comme le fit bien voir un fameux général portugais dans les Indes ' : car, se trouvant avobr besoin d'argent, il se coupa une de ses moustaches, et envoya demander aux habitants de Goa vingt mille pistoles sur ce gage; elles hii furent prêtées d'abord, et dans la suite il retira sa moustache avec honneur.

On conçoit aisément que des peuples graves et flegmatiques comme ceux-là peuvent avoir de la vanité; aussi en ont-il8« Ils la fondent ordinairement sur deux choses bien considérables. Ceux qui vivent dans le continent de TEspagne et du Portugal se sentent le coeur extrêmement élevé, lorsqu'ils sont ce qu'ils appellent de vieux chrétiens, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas originaires de ceux à qui l'inquisition a persuadé dans ces derniers siècles d'embrasser la religion chrétienne. Cçux qui sont dans les Indes ne sont pas moins flattés lorsqu'ils considèrent qu'ils ont le sublime mérite d'être, comme ils disent, hom-

* Jean de Castro.

mes de chair blanche. 11 n'y a jamais eu dans le sérail du Grand Seigneur de sultane si orgueilleuse de sa beauté que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l'est de la blancheur olivâtre de son teint , lorsqu'il est dans une ville du Mexique, assis sur sa porte, les bras croisés. Un homme de cette conséquence, une créature si parfaite, ne travaillerait pas pour tous les trésors du monde , et ne se résoudrait jamais, par une vile et mécanique industrie, de compromettre l'honneur et la dignité de sa peau.

Car il faut savoir que lorsqu'un honmie a un cer* tain mérite en Espagne, comme, par exemple, quand il peut ajouter aux qualités dont je viens de parler celle d'être le propriétaire d'une grande épée« ou d'avoir appris de son père l'art de faire jurer une discordante guitare, il ne travaille plus; son honneur s'intéresse au repos de ses membres. Celui qui reste assis dix heures par jour obtient précisément la moitié plus de considération qu'un autre qui n'en reste que cinq, parce que c'est sur les chaises que la noblesse s'acquiert.

Mais quoique ces invmcibles ennemis du travail fassent parade d'une tranquillité philosophique , ils ne l'ont pourtant pas dans le 6œur; car ils sont toujours amoureux. Ils sont les premiers hommes du monde pour mourir de langueur sous la fenêtre de leurs maîtresses ; et tout Espagnol qui n'est pas enrhumé ne saurait passer pour galant.

Ils sont premièrement dévots , et secondement jaloux. Ils se garderont bien d'exposer leurs femmes aux entreprises d'un soldat criblé de coups , ou d'un magistrat décrépit ; mais ils les enfermeront avec un novice fervent qui baisse les yeux, ou un robuste franciscain qui les élève.

Ils connaissent mieux que les autres le faible des femmes; ils ne veulent pas qu'on leur voie le talon, et qu'on les surprenne par le bout des pieds : ils savent que l'imagination va toujours , que rien ne l'amuae en chemin; elle arrive, et là on était quelquefois averti d'avance.

On dit partout que les rigueurs de l'amour sont cruelles; elles le sont encore plus pour les Espagnols. Les femmes les guérissent de leurs peines; mais elles ne font que leur eh faire changer, et il leur reste souvent .un long et fâcheux souvenir d'une passion éteinte.

Us ont de petites politesses qui en France paraîtraient mal placées : par exemple, un capitaine ne bat jamais son soldat sans lui en demander permis^ sion; et l'inquisition ne fait jamais brûler un juif sans lui faire ses excuses.

Les Espagnols qu'on ne brûle pas paraissent si attachés à l'inquisition, qu'il y aurait de la mau-

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vaise humeur de la leur dter. Je Toudrais seulement qu'on en établit une autre, non pas contre les hér^ques, mais contre les hérésiarques qui attribuent à de petites pratiques monacales la même effieadté qu'aux sept sacrements, qui adorent tout ce qu'ils vénèrent, et qui sont si dévots qu'ils sont à peine dirétiens.

Vous pourrez trouver de l'esprit et du bon sens chez les Espagnols ; mais n'en cherchez point dans leurs livres. Voyez une de leurs bibliothèques, les rooans d'un cdté, et les scdastiques de l'autre : vous diriez que les parties en ont été fÎBdtes, et le tout rassemblé par quelque ennemi secret de la raison humaine.

Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui a £ût voir le ridicule de tous les autres '.

Ils ont fût des découvertes immenses dans le nouveau monde , et ils ne connaissent pas encore leur propre continent : il y a sur leurs rivières tel port qui n'a pas encore été découvert , et dans leurs Boiitagnes^ nations qui leur sont inconnues *.

Ils disent que le soleil se lève et se couche dans leur pays : mais il faut dire aussi qu'en faisant sa course il ne rencontre que des campages ruinées et des contrées désertes.

Je ne serais pas £lché, Usbek , de voir une lettre écrite à BiadrkI par un Espagnol qui voyagerait en France; je crois qu'il vengerait bien sa nation. Quel vaste diamp pour un homme flegmati^ie et pensif! Je m'imagine qu'il commencerait ainsi la description de Paris :

Il y a ici une maison où Ton met les fous : on croirait d'adbord qu'elle est la plus grande de la ville ; non : le remède est bien petit pour le mal. Sans doute que les Français , extrêmement décriés chez leurs voisiiu, enferment quelques fous dans une maifloo, pour persuader que ceux qui sont dehors ae le sont pas.

Je laisse là mon Espagnol. Adieu, mon cher Usbek.

De Paris, te I7 de la liine de Saphar, I7i6.

■ Le Am» QuiehoUe, Toyei le chai^Cie vi de U prenMére partie, où le curé et le barbier, après avoir passé en revue li bttifioaièqiie do cberalier de la Manche , font jnsUce des Inès qu^eOe rcnfenae. (P.)

*■ Les Batoécas.

I^TTRE LXXIX.

USBEK A RHÉDI

A Venise.

La plupart des législateurs ont été des hommes bornés que le hasard a mis à la tête des autres , et qui n'ont presque consulté que leurs préjugés et leurs fantaisies.

Il semble qu'ils aient méconnu la grandeur et la dignité même de leur ouvrage : ils se sont amusés à faire des institutions puériles , avec lesquelles ils se sont à la vérité conformés aux petits esprits » mais décrédités auprès des gens de bon sens.

Ils se sont jetés dans des détails inutiles; ils ont donné dans les cas particuliers : ce qui marque un génie étroit qui ne voit les choses que par parties , et n'embrasse rien d'une vue générale.

Quelques-uns ont affecté de se servir d'une autre langue que la vulgaire; chose absurde pour un faiseur de lois : comment peut-on les observer, si elles ne sont pas connues ?^

Ils ont souvent aboli sans nécessité celles qu'ils ont trouvées établies , c'est-à-dire qu'ils ont jeté les peuples dans les désordres inséparables des changements.

11 est vrai que , par une bizarrerie qui vient plutôt de la nature que de l'esprit des hommes, il est quelquefois nécessaire de changer certaines lois. Mais le cas est rare; et lorsqu'il arrive , il n'y faut toucher que d'une main tremblante : on y doit observer tant de solennité , et apporter tant de précautions, que le peuple en conclue naturellement que les lois sont bien saintes , puisqu'il faut tant de formalités pour les abroger.

Souvent ils les ont fedtes trop subtiles, et ont suivi des idées logiciennes plutôt que l'équité naturelle. Dans la suite elles ont été trouvées trop dures, et, par un esprit d'équité, on a cru devoir s'en écarter; mais ce remède était un nouveau mal. Quelles que soient les lois, il faut toujours les suivre , et les regarder comme la conscience publique, à laquelle celle des particuliers doit se conformer toujours.

Il faut pourtant avouer que quelques-uns d'entre eux ont eu une attention qui marque beaucoup de sagesse ; c'est qu'ils ont donné aux pères une grande autorité sur leurs enfanU : rien ne soulage plus les magistrats, rien ne dégarnit plus les tribunaux, rien enfin ne répand plus de tranquillité dans un État, où les mœurs font toujours de meilleurs citoyens que les lois.

C'est de toutes les puissances celle dont on abuse^

LETTRES PERSANES

le moins; c^est la plus sacrée de toutes les magistratures; c'est la seule qui ne dépend pas des conventions , et qui tes a même précédées.

On remarque que, dans les pays où Ton met dans les mains paternelles plus de récompenses et de punitions, les femiUes sont mieux réglées : les pères sont Fimage du Créateur de Tunivers, qui, quoiqu'il puisse conduire les hommes par son amour, ne laisse pas de se les attacher encore par les motifis de Tespérance et de la crainte. ' .

Je ne finirai pas cette lettre sans te faire remarquer la bizarrerie de resprit des Français. On dit qu'ils ont retenu des lois romaines un nombre infini de dioses inutiles , et même pis ; et ils n'ont pas pris d'elles la puissance paternelle, qu'elles ont établie comme la première autorité légitime.

A Paris , le 18 de la laoe de Saphar» 17 IK

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