‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 484 sur 975 · LIVRE XIX, CHAPITRE XXVH · texte numérisé non relu

LIVRE XIX, CHAPITRE XXVH

(Je ne dis point que le climat n'ait produit , en grande partie, les lois, les mœurs et les manières dans cette nation; mais je dis que les mœurs et les manières de cette nation devraient avoir un grand rapport à ses lois.

Comme il y aurait dans cet État deux pouvoirs visibles, la puissance législative et Texécutrice, et que tout citoyen y aurait sa volonté propre , et ferait valoir à son gré son indépendance , la plupart des gens auraient plus d'affection pour une de ces j puissances que pour l'autre : le grand nombre n'ayant I pas ordinairement assez d*équité ni de sens pour les i affectionner également toutes les deux.

Et, comme la puissance exécutrice, disposant de tous les emplois , pourrait donner de grandes espérances et jamais de craintes , tous ceux qui obtiendraient d'elle seraient portés à se tourner de son côté, et elle pourrait être attaquée par tous ceux qui n'en espéreraient rien.

i Toutes les passions y étant libres , la haine , l'en- I vie , la jalousie, l'ardeur de s'enrichir et de se distin- I guer, paraîtraient dans toute leur étendue ; et, si cela était autrement , l'État serait comme un homme abattu par la maladie, qui n'a point dépassions, {parce qu'il n'a point de force.

La haine qui serait entre les deux partis durerait, parce qu'elle serait toujours impuissante.

Ces partis étant composés d'hommes libres, si l'un prenait trop le dessus, l'effet de la liberté ferait que celui-ci serait abaissé , tandis que les citoyens, comme les mains qui secourent le corps, Tiendraient relever l'autre.

Comme chaque particulier, toujours indépendant, suivrait beaucoup ses caprices et ses fantaisies^ on changerait souvent de parti ; on en abandonnerait un, où l'on laisserait tous ses amis, pour se Ker à un autre, dans lequel on trouverait tous ses ennemis ; et souvent , dans cette nation , on pourrait oublier les lois de l'amitié et celles de la haine. f Le monarque serait dans le cas des particuliers ; ', et , contre les maximes ordinaires de la prudence , il serait souvent obligé de donner sa confiance à ceux qui l'auraient le plus choqué, et de disgracier ceux qui l'auraient le mieux servi , faisant par nécessité ce que les autres princes font par choix.

On craint de voir édiapper un bien que l'on sent , que l'on ne connaît guère , et qu'on peut nous déguiser ; et la crainte grossit toujours les objets. Le peuple serait inquiet sur sa situation, et croirait être en danger dans les moments même les plus sûrs.

D'autant mieux que ceux qui s'opposeraient le

plus vivement à la puissance exécutrice, 'ne pouvant avouer les motifs intéressés de leur opposition, 'ils augmenteraient les terreurs du peuple, qui ne saurait jamais au juste s'il serait en danger ou non. Mais cela même contribuerait à lui faire éviter les vrais périls où il pourrait dans la suite être exposé.

Mais le corps législatif ayant la confiance du peu-S, pie, et étant plus éclairé que lui , il pourrait le faire revenir des mauvaises impressions qu'on lui auraiti données , et calmer ses mouvements. ^

I C'est le grand avantage qu'aurait ce gouvernement sur les démocraties anciennes , dans lesquelles le peuple avait une puissance immédiate ; car lorsque des orateurs l'agitaient, ces agitations avaient toujours leur effet.

Ainsi quand les terreurs imprimées n^auraient point d'objet certain, elles ne produiraient que de vaines clameurs et des injures , et elles auraient même ce bon effet qu'elles tendraient tous les ressorts du gouvernement , et rendraient tous les citoyens attentifs. Mais, si elles naissaient à l'occasion du renversement des lois fondamentales, elles seraient sourdes, funestes, atroces, et produiraient des catastrophes.

Bientôt on verrait un calme af&eux , pendant lequel tout se réunirait contre la puissance violatrice des lois.

Si , dans le cas où les inquiétudes n'ont pas d'objet [ certain, quelque puissance étrangère menaçait l'É-j tat , et le mettait en danger de sa fortune ou de sa; gloire, pour lors, les petits intérêts cédant aux pluaf grands , tout se réunirait en faveur de la puissance exécutrice. '

Que si les disputes étaient formées à l'occasion de la violation des lois fondamentales, et qu'une puissance étrangère parût, il y aurait une révolution qui ne changerait pas la forme du gouvernement ni sa constitution : car les révolutions que forme la liberté ne sont qu'une confirmation de la liberté.

Une nation libre peut avoir un libérateur; une nation subjuguée ne peut avoir qu'un autre oppresseur.

Car tout homme qui a assez de force pour cliasser celui qui est déjà le maître absolu dans un État, en a assez pour le devenir lui-même.

Comme, pour jouir de la liberté, il faut que chacun puisse dire ce qu'il pense; et que, pour la conserver, il faut encore que chacun puisse dire ce qu'il pense, un citoyen, dans cet État, dirait et écrirait tout ce que les lois ne lui ont pas défendu expressément de dire ou d'écrire.

DE L'ESPRIT DES LOIS

GeUe Bfitwh, tondra édtauffée, ponrrait plus aisënent être cooduite par ses passi<Mis que par la raison, qui ne produit jamais de grands effets sur Tesprit des homores ; et il serait faeile à ceux qui la gouverneraient de lui foire faire des entreprises contre ses véritables intérêts.

Cette nation aimerait prodigieusement sa liberté, parce que cette Hberté serait vraie; et il pourrait arriver que, pour la défendre, elle sacrifierait son bien , son aisance , ses intérêts ; qu'elle se chargerait des impôts les plus durs, et tds que le prince le plus absolu n'oserait les faire supporter à ses sujets.

Mais , comme elle aurait une connaissance oertaine de la nécessité de s'y soumettre , qu'elle payerait dans l'espérance bien fondée de ne payer plus, les charges y suaient plus pesantes que le sentiment de ces charges : au lieu qu'il y a des États où le sentiment est infiniment au-dessus du mal. t Elle aurait un crédit sûr, parce qu'elle emprun- \ terait à elle-même, et se payerait elle-même. Il pour- ' rait arriver qu'elle entreprendrait au-dessus de ses forces naturelles , et ferait valoir contre ses ennemis d'immenses richesses de fiction , que la confiance et la nature de son gouvernement rendraient réelles.

Pour conserver sa liberté , elle emprunterait de ses sujets, et ses sujets, qui verraient que son crédit serait perdu si elle était conquise, auraient un nouveau motif de faire des efforts pour défendre sa liberté.

Si cette nation habitait une tie , elle ne serait point conquérante, parce que des conquêtes séparées l'af- Êdbliraient. Si le terrain de cette tle était bon , elle le serait encore moins , parce qu'elle n'aurait pas besoin delà guerre pour s'enrichir. Et, comme aucun citoyen ne dépendrait d'un autre citoyen , chacun ferait plus de cas de sa liberté que de la gloire de quelques citoyens ou d'un seul.

Là on regarderait les hommes de guerre comme des gens d'un métier qui peut être utile et souvent I dangereux, comme des gens dont les services sont \ laborieux pour la nation même; et les qualités ci- ! viles y seraient plus considérées.

Cette nation, que la paix et la liberté rendraient aisée, affranchie des préjugés destructeurs, serait portée à devenir commerçante. Si elle avait quelqu'une de ces marchandises primitives qui servent à faire de ces choses auxquelles la main de Touvrier donne un grand prix, elle pourrait faire des établissements propres à se procurer la jouislanoe de ce don du del dans toute son étendue.

Si cette nation était située vers le nord, et qu'elle eût un grand nombre de denrées superflues , comme elle manquerait aussi d'un grand nond»re de marchandises que son cKmat lui refuserait , elle ferait un commerce nécessaire, mais grand, avec les peuples du midi ; et , choisissant les États qu'elle favoriserait d'un commerce avantageux, elle ferait des traités réciproquement utiles avec la nation qu'elle aurait choisie.

Dans un État où d'un côté l'opulence serait extrême, et de l'autre les impôts excessifii , on ne pourrait guère vivre sans industrie avec une fortune bornée. Bien des gens, sous prétexte' de voyages ou de santé, s'exileraient de chez eux, et iraient chercher l'abondance d&os les paya de la servitude même.

Une nation commerçante a un nombre prodigieux de petits intérêts particuliers; elle peut donc choquer et être choquée d'une infinité de manières. Celle-ci deviendrait souverainement jalouse ; et elle s'affligerait plus de la prospérité des autres qu'elle ne jouirait de la sienne.

Et ses lois, d'ailleurs douces et faciles, pourraient être si rigides à l'égard du commerce , et de la navigation qu'on ferait chez elle, qu'elle semblerait ne négocier qu'avec des ennemis.

Si cette nation envoyait au loin des colonies, elle le ferait plus pour étendre son commerce que sa domination.

Comme on aime à établir ailleurs ce qu'on trouve établi chez soi, elle donnerait aux peuples de ses colonies la forme de son gouvernement propre; et ce gouvernement portant avec lui la prospérité, on verrait se former de grands peuples dans les forêts mêmes qu'elle enverrait habiter.

Il pourrait être qu'elle aurait autrefois subjugué une nation voisine , qui , par sa situation , la bonté de ses ports , la nature de ses richesses , lui donnerait de la jalousie: ainsi, quoiqu'elle lui eût donné ses propres lois , elle la tiendrait dans une grande dépendance; de façon que les citoyens y seraient libres, et que l'État lui-même serait esclave.

L'État conquis aurait un très-bon gouvernement civil , mais il serait accablé par le droit des gens; et on lui imposerait des lois de nation à nation, qui seraient telles que sa prospérité ne serait que précaire , et seulement en d^ôt pour un maître.

La nation dominante habitant une grande tle, et étant en possession d'un grand commerce , aurait toutes sortes de facilités pour avoir des forces de

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