‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 485 sur 975 · LIVRE XIX, CHAPmiE XXVIL · texte numérisé non relu

LIVRE XIX, CHAPmiE XXVIL

RMT ; et , comme la ooRservatioQ de ta Ifterté 4eroanderait qu^elie n*eât ni places, ni forteresses, ni années de terre , elle aurait besoin d'une armée de mer qui tel garantit des invasions; et sa marine serait supérieure à cette de toutes les autres puissances , qui , ayant beson d'employer leurs finances pour la guerroie terre, n*eo auraient plus assez pour la guerre de mer.

L'empire de la mor a toujours donné aux peuples qui l'ont possédé une fierté natiixeMe, parce que, se sentant capables d'insulter partout, Us croient que leur pouroir i^a pas plus de bornes 91e Vocéan.

Cette nn^on pourrait àxmr une grande influence dans les affoires de ses voisins. Car, comme elle n'emploierait pas sa puissance à eonquérir , on rediercherait plus son amitié^ et l'on <»aindrait plus sa haine que Fiaeonstance de son gouveniement et son agitation intérieure ne sembleraient le permettre.

Ainsi, ce sérail le destin de la puissance exéoutrice d'être presque toujours inquiétée au dedans , et respectée au dàiors.

S'il arrivait que cette nation devînt en quelques eoeasions le centjre des négociations de l'Europe , elle y porterait un peu plus de probité et de bonne foi que les autres , parce que ses ministres étant souvent obligés de justifier leur conduite devant un conseil populaire, leurs négociations ne pourraient être secrètes, et ils seraient forcés d'être, i ost égards un peu plus honnêtes gens.

De plus, comme ils seraient en quelque façon garants des événements qu'une conduite détournée pourrait faire naître , le plus sûr pour eux serait de prendre le plus droit chemin.

Si les nobles avaient eu dans de certains temps un pouvoir immodéré dans la nation , et que le monarque eût trouvé le moyen de les abaisser en élevant le peuple, le point de rextrême servitude aurait été entre le moment de l'abaissement des grands , et celui où le peuple aurait commencé à sentir son pouvoir.

H pourrait être que cette nation ayant été autrefois soumise à un pouvoir arbitraire, en aurait en plusieurs occasions conservé le style : de manière que, sur le fond d'un gouvernement libre, on verrait souvent la forme d'un gouvernement absolu.

A l'égard de la religion, comme dans cet État chaque citoyen aurait sa volonté propre, et serait par conséquent conduit par ses propres lumières, ou ses fantaisies, il arriverait, ou que chacun aur

rail beaucoup d'indifférence pour toutes sortes de religions, de quelque espèce qii^elles fossent, moyennant quoi tout le monde serait porté à embrasser la religion dominante ; ou que l'on serait zélé pour la religion en général, moyennant quoi les sectes se multiplieraient.

Il ne serait pas impossible qu'il y eût dans celte nation des gens qui n'auraient peint de religion , et qui ne voudraient pas cependant souffrir qu'on les obligeât à changer celle qu'ils auraient, s'ils en avaient une : car ils sentiraient d'abord que la vie et les biens ne sont pas plus à eux que leur manière de penser; et que qui peut ravir Fun peut encore mieux 6ter Fautre.

Si , parmi les différentes religions , il y en avait une à l'établissement de laquelle on eût tenté de parvenir par la voie de Fesclàvage , elle y serait odieuse , parce que , comme nous jugeons des choses par les liaisons et les accessoires que nous y mettons, celle-ci ne se présenterait jamais à Fesprit avec l'idée de liberté.

Les lois contre ceux qui professeraient cette religion ne seraient point sanguinaires : car la liberté n'imagine point ces sortes de peines ; mais elles seraient si réprimantes , qu'elles feraient tout le mal qui peut se faire de sang-froid.

Il pourrait arriver de mille manières que le clergé aurait si peu de crédit que les autres citoyens en auraient davantage. Ainsi , au lieu de se séparer, il aimerait mieux supporter les mêmes charges que les laïques , et ne faire à cet égard qu'un même corps ; mais , comme il chercherait toujours à s'attirer le respect du peuple , il se distinguerait par une vie plus retirée, une conduite plus réservée, et des mœurs plus pures.

Ce clergé ne pouvant protéger la religion , ni être protégé par elle , sans force pour contraindre , chercherait à persuader : on verrait sortir de sa plume de très-bons ouvrages, pour prouver la révélation et la providence du grand Être.

U pourrait arriver qu'on éluderait ses assemblées , et qu'on ne voudrait pas lui permettre de corriger ses abus mêmes ; et que, par un délire de la liberté , on aimerait mieux laisser sa réforme imparfaite que de souffrir qu'il fût r^OTmateur.

Les dignités faisant »partie de la constitutiou fondamentale, seraient plus fixes qu'ailleurs; mais, d'un autre cêté , les grands , dans ce poys deliberté , s'approcheraient plus du p€»ple : les rangs seraient donc plus séparés, et les persomes plus confondues.

Ceux qui gouvernent ayant une puissance qui

DE L'ESPRIT DES LOIS

se remonte, pour ainû dire, et se refait tous les jours, auraient plus d'égard pour ceux qui leur sont utiles que pour ceux qui les divertissent ; ainsi , on y verrait peu de courtisans , de flatteurs , de complaisants , enfin de toutes ces sortes de gens qui font payer aux grands le vide même de leur esprit.

On n*y estimerait guère les hommes par des talents ou des attributs frivoles , mais par des qualités réelles ; et de ce genre il n*y en a que deux : les richesses et le mérite personnel.

n y aurait un luxe solide, fondé, non pas sur le raffinement de la vanité , mais sur celui des besoins réels ; et Ton ne chercherait guère dans les choses que les plaisirs que la nature y a mis.

On y jouirait d*un grand superflu, et cependant les choses frivoles y seraient proscrites : ainsi, plusieurs ayant plus de bien que d'occasions de dépense, remploieraient d'une manière bizarre; et dans cette nation il y aurait plus d'esprit que de goût.

Comme on serait toujours occupé de ses intérêts , on n'aurait point cette politesse qui est fondée sur l'oisiveté; et réellement on n'en aurait pas le temps.

L'époque de la politesse des Romains est la même que celle de l'établissement du pouvoir arbitraire. Le gouvernement absolu produit l'oisiveté, et l'oisiveté fait naître la politesse.

Plus il y a de gens dans une nation qui ont besoin d'avoir des ménagements entre eux et de ne pas déplaire, plus il y a de politesse. Mais , c'est plus la politesse des mœurs que celle des manières qui doit nous distinguer des peuples barbares.

Dans une nation où tout homme , à sa manière , prendrait part à l'administration de l'État, les femmes ne devraient guère vivre avec les hommes. Elles seraient donc modestes, c'est-à-dire timides; cette timidité ferait leur vertu : tandis que les hommes, sans galanterie , se jetteraient dans une débauche qui leur laisserait toute leur liberté et leur loisir.

Les lois n'y étant pas faites pour un particulier plus que pour un autre, chacun se regarderait comme monarque ; et les hommes , dans cette nation , seraient plutôt des confédérés que des concitoyens.

Si le dimat avait donné à bien des gens un esprit inquiet et des vues étendues, dans un pays où la constitution donnerait à tout le monde une part au gouvernement et des intérêts politiques , on parlerait beaucoup de politique; on verrait des gens qui passeraient leur vie à calculer des

événements qui , vu la nature des dioses et le ca» price de la fortune, c'est-à-dire des hommes, ne sont guère soumis au calcul.

Dans une nation libre , il est très-souvent indifférent que les particuliers raisonnent bien ou mal , il suffit qu'ils raisonnent : de là sort la liberté y qui garantit des effets de ces mêmes raisonnements.

De même, dans un gouvernement despotique , il est également pemideux qu'on raisonne bien ou mal; il suffit qu'on raisonne pour que le principe^ du gouvanement soit choqué.

Bien des gens qui ne se soucieraient de plaire à personne s'abandonneraient à Imir humeur. La plupart , avec de l'esprit , seraient tourmentés par leur esprit même : dans le dédain ou le dégoût de toutes choses, ils seraient malheureux avec tant de sujets de ne l'être pas >.

Aucun citoyen ne craignant aucun citoyen , cette nation serait fière ; car la fierté des rois n'est fondée que sur leur indépendance.

Les nations libres sont superbes, les autres peuvent plus aisément être vaines. ,

Mais ces hommes si fiers , vivant beaucoup avec , eux-mêmes , se trouveraient souvent au milieu de j gens inconnus; lisseraient timides, et l'on ver- l rait en eux, la plupart du temps, un mélange j bizarre de mauvaise honte et de fierté.

Le caractère de la nation paraîtrait surtout dans leurs ouvrages d'esprit, dans lesquels on verrail des gens recueillis , et qui auraient pensé tout seuls.

La sodété nous apprend à sentir les ridicul^ ; la retraite nous rend plus propres à sentir les vices. Leurs écrits satiriques seraient sanglants ; et l'on verrait bien des Juvénals chez eux , avant d'avoir trouvé un Horace.

Dans les monarchies extrêmement absolues , les historiens trahissent la vérité, parce qu'ils n'ont pas la liberté de la dire ; dans les États extrêmement libres, ils trahissent la vérité, à cause de leur liberté même, qui, produisant toujours des divisions, chacun devient aussi esdave des préju^ gés de sa faction qu'il le serait d'un despote.

Leurs poètes auraient plus souvent cette rudesse originale de l'invention ,*qu'une certaine délicatesse que donne le goût ; on y trouverait quelque chose qui approcherait plus de la force de Michel-Ange que de la grâce de Raphaël.

< Si tout ce que raatear nous dit des Anglais est véritable , Je ne suis plus surpris qu*ils soient si malheureux avec tant de sqjets de ne l*ètie pas. Sont«e là les avanUges de cette liberté si vantée, qui fait le tourment de ceux qui la possè^ dent? raime mieux ma 'prétendue servitude; et c^est sans doute pour prévenir les inconvénients de cette pemideose liberté, que les hommes se sont donné des maities. (D.)

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