CHAPITRE XXn
Réflexion particulière.
Des gens, frappés de ce qui se pratique dans quelques États, pensent qu'il faudrait qu'en France il y eût des lois qui engageassent les nobles à faire le commerce. Ce serait le moyen d'y détruire la noblesse, sans aucune utilité pour le commerce. La pratique de ce pays est très-sage : les négociants n'y sont pas nobles; mais ils peuvent le devenir. Ils ont l'espérance d'obtenir la noblesse, sans en avoir Tinconvénient actuel. Ils n'ont pas de moyen plus sûr de sortir de leur profession que de la bien faire, ou de la faire avec honneur : chose qui est ordinairement attachée à la suffisance.
Les lois qui ordonnent que chacun reste dans sa profession , et la fasse passer à ses enfants, ne sont et ne peuvent être utiles que dans les États ^ despotiques , où personne ne peut ni ne doit àvoùr d'émulation.
Qu'on ne dise pas que chacun fera mieux sa pro^ fession, lorsqu'on ne pourra pas la quitter pour une autre. Je dis qu'on fera mieux sa profession «
Messe d*un État quelconque ne fit d'autre méUer que le oommerœ; peutrétre mâme cet ioconTénient serait-U plus grand dans une monarchte que dans une république, parce que le service militaire et celui près la personne du prince compatiraient difflcUement avecd'autrêsoccupations ; mais il s'en faut de beaucoup qu'il aoit contre Vetprit de la monarchie que la noblesse y faste aucun commerce. Nos rois, qui connaissaient bien Tesprit de leur gouvernement, en ont Jugé autrement Un snjet n*en est pas moins soumis pour avoir des vaisseaux en mer ; peut-être même en est-U plus attadié à sa patrie, parce qu*U a plus à perdre et plus à espérer. La noblesse a une infinité d^oocasions de contracter des dettes , elle n'a presque aucun moyen de réparer ses pertes. Quel mal , quel inconvénient, quel danger trouve-t-on donc à lui ménager des ressourcés hounétos et licites de rétablir les désordres de sa fortune? (D.)
* Leg. NobiUores, cod. de commercetleg, ult,cod, dercscind. vendit,
* Les anciennes lois romaines avalent défendu aux sénateurs de construire et d'avoir en leur possession des navires , dans la crainte que, venant à s'agiandlr par les richesses û\î commerce, ils ne se portassent à troubler la tranquillité ôê l'État La même raison excita Tbéodose et Honorins à défendre à cette noblesse du premier rang, illustrée par des dignités, opulente par son patrimoine, de faire un commerce qui pouvaitla rendre encore plus puissanteet plus dangereuse. (D.;
^ ElfecUvement, cela y est souvent ainsi établi.
nsc
DE L'ESPRIT DES LOTS
lorsijue ceux qui y auront excellé espéreront de parvenir à une autre.
L'acquisition qu'on peut faire de la noblesse à prix d'argent encourage beaucoup les négociants à se mettre en état ;d'y parvenir. Je n'examine pas si l'on fait bien de donner ainsi aux richesses le prix de la vertu : il y a tel gouvernement où cela peut être très-utile.
En France, cet état de la robe qui se trouve entre la grande noblesse et le peuple ; qui , sans avoir le brillant de celle-là , en a tous les privilèges ; cet état qui laisse les particuliers dans la médiocrité, tandis que le corps dépositaire des lois est dans la gloire; cet état encore dans lequel on n'a de moyen de se distinguer que par la suffisance et par la vertu ; profession honorable, mais qui en laisse toujours voir une plus distinguée; cette noblesse toute guerrière, qui pense qu'en quelque degré de richesses que l'on soit, il faut faire sa fortune, mais qu'il est honteux d'augmenter son l)ien, si on ne commence par le dissiper; cette partie de la nation, qui sert toujours avec le capital de son bien; qui , quand elle est ruinée , donne sa place à une autre qui servira avec son capital encore; qui va à la guerre pour que personne n'ose dire qu'elle n'y a pas été; qui , quand elle ne peut espérer les richeisses, espère les honneurs, et, lorsqu'elle ne les obtient pas, se console, parce qu'elle a acquis de l'honneur : toutes ces choses ont nécessairement contribué à la gran* deur de ce royaume. Et si , depuis deux ou trois siècles, il a augmenté sans cesse sa puissance, il faut attribuer cela à la bonté de ses lois, non pas à la fortune, qui n'a pas ces sortes de constance.