‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 507 sur 975 · CHAPITRE XXm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXm

A quelles nations il est désavantageux de faire le

commerce.

Les richesses consistent en fonds de terre ou en effets mobiliers : les fonds de terre de chaque pays sont ordinairement possédés par ses habitants. La plupart des Ëtats ont des lois qui dégoûtent les étnuigers de l'acquisition de leurs terres; il n'y a même que la présence du maître qui les fasse valoir : ce genre de richesse appartient donc à chaque État en particulier. Mais les efîets mobiliers, comme l'argent, les billets, les lettres de change, les actions sur les compagnies , les vaisseaux , toutes les marchandises , appartiennent au monde entier, qui, dans ce rapport, ne compose qu'un seul État, dont toutes les sociétés sont les membres : le peuple qui possède le plus de ces effets mobiliers

de l'univers est le plus rlclie. Quelques Étals en ont une immense quantité : ils les acquièrent chacun par leurs denrées , par le travail de leurs ouvriers , par leur industrie, par leurs découvertes, par le hasard même. L'avance des nations se dispute les meubles de tout l'univers. Il peut se trouver un État si malheureux qu'il sera privé des effets des autres pays, et même encore de presque tous les siens : les propriétaires des fonds de terre n*y seront que les colons des étrangers. Cet État manquera de tout, et ne pourra rien acquérir; il vaudrait bien mieux qu'il n'eût de commerce avec aucune nation du monde : c'est le commerce qui, dans les circonstances où il se trouvait, Ta conduit à la pauvreté.

Un pays qui envoie toujours moins de marchant dises ou de denrées qu'il n'en reçoit, se met luimême en équilibre en s'appauvrissant : il recevra toujours moms , jusqu'à ce que , dans une pauvreté extrême , il ne reçoive plus rien.

Dans les pays de conunerce, l'aident qui s'est tout à coup évanoui revient, parce que les Etats qui l'ont reçu le doivent : dans les États dont nous parlons, l'argent ne revient jamais, parce que ceux qui l'ont pris ne doivent rien.

La Pologne servira ici d'exemple. Elle n'a pres^ que aucune des choses que nous appelons les effets mobiliers de l'univers, si ce n'est le blé de ses terres. Quelques «eigneurs possèdent des provinces entières ; ils pressent le laboureur pour avoir une plus grande quantité de blé qu'ils puissent envoyer aux étrangers , et se procurer les choses que demande leur luxe. Si la Pologne ne conunerçait avec aucune nation, ses peuples seraient plus heureux. Sesgrands,quin'auraientqueleurblé, le donneraient à leurs paysans pour vivre; de trop grands domaines leur seraient à charge, ils les partageraient à leurs paysans; tout le monde trouvant des peaux ou des laines dans ses troupeaux , il n'y auraut plus une dépense immense à fahre pour les habits; les grands, qui aiment toujours le luxe, et qui ne le pourraient trouver que dans leur pdys, encourageraient les pauvres au travail. Je dis que cette nation serait plus florissante, à moins qu'elle ne devint barbare; chose que les lois pourraient pré* venir.

Considérons à présent le Japon. La quantité excessive de ce qu'il peut recevoir produit la quantité excessive de ce qu'il peut envoyer : les choses seront en équilibre comme si l'importation et l'ex* portation étaient modérées; et d'ailleurs cette espèce d'enflure produira à l'État mille avantages : il y aura plus de consommation , plus de choses sur

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leàquellesles arts peu vent 8*exercer, plus d*hommes employés, plus de moyens d'acquérir de la puissance : il peut arriver des cas où Ton ait besoin d'un secours prompt, qu'un État si plein peut donner plus tôt qu'un autre. Il est difBcile qu'un pays n'ait des choses superflues, mais c'est la nature du conunerce de rendre les choses superflues utiles, et les utiles nécessaires. L'État pourra donc donner les choses nécessaires à un plus grand nombre de sujets.

Disons donc que ce ne sont point les nations qui n'ont besoin de rien qui perdent à faire le commerce ; ee sont celles qui ont besoin de tout. Ce ne sont point les peuples qui se suffisent à eux-mêmes , mais ceux qui n'ont rien chez eux , qui trouvent de l'avantage à ne trafiquer avec personne.

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