‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 521 sur 975 · LIVRE XXI, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XXI, CHAPITRE XI

ensoRa ses richesses par sa puissanee. Maîtresse des c^tes d'Afrique que baigne la Méditerranée , elle s'étendit le long de celles de l'Océan. Hannon, par ordre du sénat de Carthage, répandit trente mille Carthaginois depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à Cerné. 11 dit que ce lieu est aussi éloigné des colonnes d'Hercule que les colonnes d'Hercule le sont de Carthage. Cette position est très-remarquable ; elle fait Toir qu'Hannon borna ses établissements an ▼ingt-dnquième degré de latitude nord, c'est-à-dire deux ou trois degrés au delà des tles Canaries, vers le sud.

Hannon étant à Cerné fit une autre navigation dont l'objet était de faire des découvertes plus avant vers le midi. Il ne prit presque aucune oonnaissance du continent. L'étendue des côtes qu'il suivit fût de vingt-six jours de navigation , et il fût obligé de revenir faute de vivres. 11 parah que les Carthaginois ne firent aucun usage de cette entreprise d'Uannon. Scylax > dit qu'an delà de Cerné la mer n'est pas navigable*, parce qu'elle y est basse, pleine de limon et d'herbes marines : effectivement il y en a beaucoup dans ces parages ^. Les marchands carthaginois dont parle Scylax pouvaient trouver des obstacles qu'Hannon , qui avait soixante navires de cinquante rames chacun, avait vaincus. Les difficultés sont relatives, et de plus on ne doit pas confondre une entreprise qui a la hardiesse et la témérité pour objet, avec ce qui est l'effet d'une conduite ordinaire.

C'est un beau morceau de l'antiquité que la relation d'Hannon : le même homme qui a exécuté a écrit; il ne met aucune ostentation dans ses récits. Les grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité, parce qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fedt que de ce qu'ils ont dit.

Les choses sont comme le style. Il ne donne point dans le merveilleux; tout ce qu'il dit du climat, du terrain , des mœurs , des manières des habitants , se rapporte à ce qu'on voit aujourd'hui dans cette c^te d'Afrique : il semble que c'est le journal de nos navigateurs.

Hannon remarqua sur sa flotte que le jour il régnait dans le continent un vaste silence ; que la nuit on en-

> Yoyei Mm Périple, article de Carthage,

* Voyez Hérodote, in Melpomene, Bor les obstades que Sataspe troava.

5 Voyez les cartes et les relations , le l" volume des roya- §e$ qui ont tervi à VétablUsement de la compagnie de» Inde*, part I, pag. aoi. Cette herbe couvre tellement la surface de la mer, qu*oa a de la peine à voir Veau ; et les vaisseaux ■e peuvent passer à travers que par un vent frais.

tendait les sons de divers instruments de musique, et qu'on voyait partout des feux les uns plus grands, les autres moindres '. Pios relations confirment ceci : on y trouve que le jour ces sauvages, pour éviter Tardeur du soleil , se retirent dans les forêts ; que la nuit ils font de grands feux pour écarter les bétes féroces, et qu'ils aiment passionnément la danse et les instruments de musique.

Hannon nous décrit un volcan avec tous les phé> nomènes que £iit voir aujourd'hui le Vésuve; et le récit qu'il frât de ces- deux femmes velues, qui se laissèrent phitdt tuer que desuivre les Carthaginois, etdontilfitporter les peaux à Carthage, n'est pas, comme on Ta dit , hors de vraisemblance.

Cette relation est d'autant plus précieuse, qu'elle est un moniunent punique : et c'est parce qu'elle est un monument punique, qu'elle a été regardée comme fabuleuse ; car les Romains conservèrent leur haine contre les Carthaginois, même après les avoir détruits. Mais ce ne fut que la victoire qui décida s'il fallait dire la fin punique , ou la foi romaine.

Des modernes * ont suivi ce préjugé. Que sont devenues, disent-ils , les villes qu'Hannon nous décrit, et dont, même du temps de Pline, il ne restait pas le moindre vestige? Le merveilleux serait qu'il en fût resté. Était-ce Corinthe ou Athènes qu'Hannon allait bâtir sur ces côtes .' Il laissait dans les endroits propres au commerce des familles carthaginoises ; et à la hâte , il les mettait en sûreté contre les hommes sauvages et les bétes féroces. Les calamités des Carthaginois firent cesser la navigation d'Afrique; il fallut bien que ces familles périssent, ou devinssent sauvages. Je dis plus : quand les ruines de ces villes subsisteraient encore , qui est-ce qud aurait été en faire la découverte dans les bois et dans les marais? On trouve pourtant, dans Scylax et dans Polybe, que les Carthaginois avaient de grands établissements sur ces côtes. Voilà les vestiges des villes d'Hannon; il n'y en a point d'autres, parce qu'à peine y en a-t-il d'autres de Carthage même.

Les Carthaginois étaient sur le chemin des richesses ; et s'ils avaient été jusqu'au quatrième degré de latitude nord , et au quinzième de longitude , ils auraient découvert la côte d'Or et les côtes voisines. Ils y auraient fait un conunerce de toute

I Pline nous dit la même chose, en parlant du mont AOitc « NocHbut micare crebris ignibut, Ubiarum canim , tymfo- « nontmque sonitu ttrepere, neminem interdiu cerm. »

» U. Dodwel. Voyei sa Dutertation tur U Périple d'Hath non.

autre importance que celui qu'on y fait aujourd'hui, que rAmérique semble avoir avili les richesses de tous les autres pays; ils y auraient trouvé des trésors qui ne pouvaient être enlevés par les Romains. On a dit des choses bien surprenantes des richesses de l'Espagne. Si l'on en croit Aristote « , les Phéniciens qui abordèrent à Tartèse y trouvèrent tant d'argent que leurs navires ne pouvaient le contenir; et ils firent faire de ce métal leurs plus vils ustensiles. Les Carthaginois,au rapport de Diodore», trouvèrent tant d'or et d'argent dans les Pyrénées, qu'ils en mirent aux ancres de leurs navires. Il ne faut point faire de fond sur ces récits populabres : voici des faits précis.

> On voit dans un fragmentde Polybe cité par Strabon 3 , que les mines d'argent qui étaient à la source du Bétis, où quarante mille hommes étaient employés, donnaient au peuple romain vingt-cinq mille drachmes par jour : cela peut faire environ cinq millions de livres par an, à cinquante francs le marc. On appelait les montagnes où étaient ces mines les montagnes d'argent^; ce qui fieut voir que c'était lePotosî de ces temps-là. Aujourd'hui les mines d'Hanover n'ont pas le quart des ouvriers qu'on employaitdans celles d'Espagne , et ellesdonnent plus : mais les Romains n'ayant guère que des mines de cuivre et peu de mines d'argent, et les Grecs ne connaissant que les mines d'Attique très-peu riches, ils durent être étonnés de l'abondance de celles-là.

Dans la guerre pour la succession d'Espagne , un homme appelé le marquis de Rhodes, de qui on disait qu'il s'était ruiné dans les mines d'or, et enrichi dans les hôpitaux ^ , proposa à la cour de France d'ouvrir les mines des Pyrénées. Il cita les Tyriens , les Carthaginois et les Romains. On lui permit de chercher : il chercha, il (ouilla partout ; il citait toujours, et ne trouvait rien.

Les Carthaginois, maîtres du commerce de l'or et de l'argent, voulurent l'être encore de celui du plomb et de l'étain. Ces métaux étaient voitures par terre, d^niis les ports de la Gaule sur l'Océan jusqu^à ceux delà Méditerranée. Les Carthaginois voulurent les recevoir de la première main; ils en-

* Des ebOMS merveUleuses.

> Ut. VI. — Uaoteur dte le sixième livre de Diodore, et œ fixième livre n'existe pas. Diodore, aa cinquième, parie desPliéoiciens, et dod fias des Carthaginois. (Volt.)

3 Ut. m.

4 Mont jirgentariuM,

, S neta avait en qadqae part la directioo.

voyèrent Himllcon,pour former* des établissements dans les îles Cassitérides , qu'on croit être celles de Silley.

Ces voyages de la Bétique en Angleterre ont fait penser à quelques gens que les Carthaginois avaient la boussole; mais il est clair qu'ils suivaient les côtes. Je n'en veux d'autre preuve que ce que dit HimUcon , qui demeura quatre mois à aller de l'embouchure du Bétis en Angleterre : outre que la fameuse histoire * de ce pilote carthaginois qui, voyant venir un vaisseau romain , se flt échouer pour ne lui pas apprendre la route d'Angleterre 3, fait voir que ces vaisseaux étaient très-près des côtes lorsqu'ils se rencontrèrent.

Les anciens pourraient avour fait des voyages de mer qui feraient penser qu'ils avaient la boussole, quoiqu'il^ ne l'eussent pas. Si un pilote s'était éloigné des côtes, et que pendant son voyage il eût eu un temps serein ; que la nuit il eût toijyours vu une étoile polaire 4, et le jour le lever et le coucher du soleil , U est clair qu'il aurait pu se conduire comme on fait aujourd'hui par la boussole ; mais ce serait un cas fortuit, et non pas une navigation réglée.

On voit , dans le traité qui finit la première guerre punique , que Carthage fut principalement attentive àseconserver l'empiredelamer, etRomeàgarder celui de la terre ^. Hannon^, dans la négociation avec les Romains, déclara qu'il ne souffrirait pas seulement qu'ils se lavassent les mains dans les mers de Sicile; il ne leur fut pas permis de naviguer au delà du beau promontoire, il leur fut défendu? de trafiquer en Sicile*, en Sardaigne, en Afrique, excepté à Carthage : exception qui fait voir qu'on ne leur y préparait pas un commerce avantageux. Il y eut, dans les premiers temps, de grandes

> Voyez Festos Aviemis.

* SnuBON , liv. m, sor la fin.

^ U en lût récompensé par le sénat de Carthage.

4 On a reproché à Montesquieu de s*ètre exprimé id comme sni y avait plnaienrs étoiles polaires. (P.)

5 Les Carthaginois, qui subissaient alors la loi de kors vainqueurs, abandonnaient par ce traité la Sicile, ainsi que les Ues qui sont entre la Sicile et ritalie. (Crév.)

e TiTE-LiVE, SypplémetU de Freinihemiut , seconde dé» cade, Uv. YI. — Cdte protestation Ait feite vingt-trois ans auparavant, iorsqu*on se préparait des deux parts à la gqerre, et non lorsquMl fût question de la finir. (Crév.)

7 PoLTBB, liv. m. — Cette navigation leur était interdite par les traités qui avaient précédé la guerre; mais la défense ne se trouve plus dans celui qui la tinit (Crév.)

8 Dans la partie sijjette aux Carthaginois. — Dans le second des traités rapportés par Polybe , traité antérieur à U guerre de Pyrrhus, il est stipulé expressément qull sera permis à tout Romain de faire et de vendre dans la parUe de la Sicile qui obéit aux Carthaginois , ce qu'un Carthaginois y ferait ei y vendrait (Crév.)

.<;s entre Carthage et MarseiHe< au sujet de la pêche. Après la paix , elles firent concurremment le commerce d'économie. Marseille fut d'autant plus jalouse que, égalant sa rivale en industrie , elle lui était devenue inférieure en puissance : voilà la raison de cette grande fidélité pour les Romains. La guerre que ceux-ci firent contre les Carthaginois en Espagne fut une source de richesses pour Marseille, qui servait d'entrepôt. La ruine de Carthage et de Corinthe augmenta encore la gloire de Marseille; et sans les guerres civiles, où il fellait fermer les yeux et prendre un parti, elle aurait été heureuse sous la protection des Romains, qui n'avaient aucune jalousra de son commerce.

Page 1