LETTRE LXXXIX
USBEK A RHÉDI
A Yeofae.
A Paris règne la liberté et réalité. La naissance , la vertu, le mérite mémede la guerre, quelque brillant qu'il soit , ne sauve pas un homme de la foule dans laquelle il est confondu. La jalousie des rangs y est inconnue. On dit que le premier de Paris est celui qui a les meilleurs chevaux à son carrosse.
Un grand seigneur est un homme qui voit le roi , qui parie aux ministres, qui a des ancêtres, des dettes et des pensions. S'il peut avec cela cacher son oisiveté par un air empressé, ou par un feint ïrttacbenient pour les plaisirs , il croit être le plus heureux de tons les hommes.
En Perse, il n'y a de grands que ceux à qui le monarque donne quelque part au gouvernement. Ici , il y a des gens qui sont grands par leur nais- ; mais ils sont sans crédit. Les rois font comme ourriers habiles qui , pour exécuter leurs ouvrages, se servent toujours des machines les plus râiples.
La faveur est la grande divinité des Français. Le mniistre est le grand prêtre, qui lui offre bien des victimes. Ceux qui l'entourent ne sont point habillés de blanc : tantôt sacriGcateurs , et tantôt sacriOés ,
ils se dévouent eux-mêmes à leur idole avec tout le peuple.
A Paris, le 0 de la lune de Gemmadi S, 1716.
IJiTTRE XC.
USBEK A IBBEN
A SmyrDe.
Le désir de la gloire n'est point différent de cet instinct que toutes les créatures ont pour leur conservation. Il semble que nous augmentons notre être lorsque nous pouvons le porter dans la mémoire des autres : c'est une nouvelle vie que nous acquérons , et qui nous devient aussi précieuse que celle que nous avons reçue du ciel.
Mais comme tous les hommes ne sont pas également attachés à la vie, ils ne sont pas aussi également sensibles à la gloire. Cette noble passion est bien toujours gravée dans leur cœur; mais l'imagination et l'éducation la modifient de mille manières. " Cette différence, qui se trouve d'homme à homme, se fait encore plus sentir de peuple à peuple.
On peut poser pour maxime que, dans chaque Ëtat, le désir de la gloire croit avec la liberté des sujets, et diminue avec elle : la gloire n'est jamais compagne de la servitude.
Un homme de bon sens me disait l'autre jour : On est en France, à bien des égards, plus libre qu'en Perse; aussi y aime-t-on plus la gloire. Cette heureuse fantaisie fait £iire à un Français , avec plaisir et avec goût , ce que votre sultan n'obtient de ses sujets qu'en leur mettant sans cesse devant les yeux les supplices et les récompenses*
Aussi, parmi nous, le prince est-il jaloux (le l'honneur du dernier de ses sujets. Il y a pour le maintenir des tribunaux respectables : c'est le trésor sacré de la nation , et le seul dont le souverain n'est pas le maître ; parce qu'il ne peut l'être sans choquer ses intérêts. Ainsi , si un sujet se trouve blessé dans son honneur par son prince, soit par quelque préférence, soit par la moindre marque de mépris , il quitte sur-le-champ sa cour, son emploi, son service, et se retire chez lui.
La différence qu'il y a des troupes françaises aux vôtres , c'est que les unes , composées d'esclaves naturellement lâches, ne surmontent la crainte de la mort que parcelle du châtiment, ce qui produit dans rame un nouveau genre de terreur qui larendcommo stupide ; au lieu que les autres se présentent aux
LETTRES PERSANES
coups avec délice , et bannissent la crainte par une satisfaction qui lui est supérieure.
Mais le sanctuaire de Thonoeur, de la réputation et de la vertu , semble être établi dans les républiques et dans les pays où Ton peut prononcer le mot de patrie. A Rome, à Athènes, à Lacédémone, rhonneur payait seul les services les plus signalés. Une couronne de chêne ou de laurier, une statue, un éloge , était une récompense immense pour une bataille gagnée ou une ville prise.
Là, un homme qui avait fait une belle action se trouvait suffisamment récompensé par cette action même. Il ne pouvait voir un de ses compatriotes qu*il ne ressentît le plaisir d'être son bienfaiteur; il comptait le nombre de ses services par cehii de ses concitoyens. Tout homme est capable de faire du bien à un homme ; mais c'est ressembler aux dieux que de contribuer au bonheur d'une société entière.
Mais cette noble émulation ne doit-elle point être entièrement éteinte dans le cœur de vos Persans , chez qui les emplois et les dignités ne sont que des attributs de fantaisie du souverain? La réputation et la vertu y sont regardées comme imaginaires, si elles ne sont accompagnées de la faveur du prince, avec laquelle elles naissent et meurent de même. Un homme qui a pour lui Testhne publique n'est jamais sûr de ne pas être déshonoré demain. Le voilà aujourd'hui général d'armée : peut-être que le prince le va faire son cuisinier, et qu'il n'aura plus à espérer d'autre éloge que celui d'avoir fait un bon ragoût.
De Parts, le 16 de U lone de Gemmadl 2, I7i5.
LETITŒ XCI.
USBEK AU MÊME
A Smyrne.
De cette passion générale que la nation française a pour la gloire, il s'est formé dans l'esprit des particuliers un certain je ne sais quorqu'on appelle point d'honneur : c'est proprement le caractère de chaque profession ; mais il est plus marqué chez les gens de guerre, et c'est le point d'honneur par excellence. Il me serait bien difficile de te faire sentir ce que c'est ; car nous n'en avons point précisément d'idée.
Autrefois les Français, surtout les nobles, ne suivaient guère d'autres lois que celles de ce point dhonoeur : elles réglaient toute la conduite de leur
vie; et elles étaient si sévères qu'on ne pouvait , sans une peine plus cruelle que la mort, je ne dis pas les enfreindre , mais en éluder la plus petite disposition.
Quand il s'agissait de régler les différends , elles ne prescrivaient guère qu'une manière de décision, qui était le duel , qui tranchait toutes les difidcultés ; mais ce qu'il y avait de mal , c'est que souvent le jugement se rendait entre d'autres parties que celles qui y étaient intéressées '.
Pour peu qu'un homme fût connu d'un autre, il fallait qu'il entrât dans la dispute, et qu'il payât de sa personne, comme s'il avait été lui-même en colère. 11 se sentait toujours honoré d'un tel choi7 et d'une préférence si flatteuse; et tel qui n'aurait pas voulu donner quatre pistoles à un homme pour le sauver de la potence , lui et toute sa famille , ne faisait aucune dif^lté d'aller risquer pour lui ûaïUe fois sa vie.
Cette manière de décider était assez mal imaginée; car de ce qu'un homme était plus adroit ou plus fort qu'un autre , il ne s'ensuivait pas qu'il eût de meilleures raisons.
Aussi les rois l'ont-ils défendue sous des peines très- sévères ; mais c'est en vain : l'honneur, qui veut toujours régner, se révolte , et il ne reconnaît point de lois.
Ainsi les Français sont dans un état bien vio- ' lent; caries mêmes lois de Fhonneur obligent un honnête homme de se venger quand il a été offensé; mais d'un autre côté, la justice le punit des plus cruelles peines lorsqu'il se venge. Si l'on suit les lois de l'honneur, on périt sur un échafaud ; si l'on suit celles de la justice, on est banni pour jamais de la société des hommes : il n'y a donc que cette cruelle alternative , ou de mourir ou d'être indigne de vivre.
De Paris, le is de la lune de Gemmadl 2, i7i&.
LETTRE XCn.