‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 56 sur 975 · USBEK A SON FRÈRE · texte numérisé non relu

USBEK A SON FRÈRE

SAirrOIf AU MONASitRB DE CA8BIN.

Je m'humilie devant toi , sacré santon, et je me prosterne ; je regarde les vestiges de tes pieds comme la prunelle de mes yeux. Ta sainteté est si grande, qu'il semble que tu aies le cœur de notre saint prophète; tes austérités étonnent le ciel même; les^nges t'ont regardé du sommet de la gloire , et ont dit : Comment est-il encore sur la terre, puisque son esprit est avec nous , et vole autour du trône qui est soutenu par les nuées ?

£t comment ne t'honorerais-je pas, moi qui ai appris de nos docteurs que les dervis, même infinies , ont toujours un caractère de sainteté qui les rend respectables aux vrais croyants; et que Dieu s'est choisi dans tous les coins de la terre des âmes plus pures que les autres, qu'il a séparées du monde impie, afin que leurs mortifications et leurs prières ferventes suspendissent sa colère, prête à tomber sur tant de peuples rebelles?

Les chrétiens disent de^ merveilles de leurs premiers santons, qui se réfugièrent à milliers dans les déserts af&eux de la Thébalde, et eurent pour chêfiB Paul, Antoine et Pacême. Si ce qu'ils en disent est vrai , leurs vies sont aussi pleines de prodiges que celles de nos plus sacrés immaums. Ils passaient quelquefois dix ans entiers sans voir un seul homme; mais ils habitaient k nuit et le jour avec des démons : ils étaient sans cesse tournaentés par ces esprits malins; ils les trouvaient au lit, il les trouvaient à table ; jamais d'asile contre eux. Si tout ceci est vrai, santon vénérable, il faudrait avouer que personne n'aurait jamais vécu en plus mauvaise compagnie.

Les chrétiens sensés regardent toutes ces histoires comme une allégorie bien naturelle, qui nous peut servir à nous Caire sentir le malheur de la oondition humaine. En vain cherchons-nous dans le désert un

LETTRES PERSANES

état tranquille, les tentations nous suivent toujours ; nos passions, figurées par les démons , ne nous quittent point encore; ces monstres du cœur, ces illusions de resprit, ces vains fantômes de Terreur et du mensonge, se montrent toujours à nous pour nous séduire, et nous attaquent jusque dans les jeûnes et les eilices, c'est-à-dire jusque dans notre force même.

Pour moi, santon vénérable, je sais que renvoyé de Dieu a enchaîné Satan, et Ta précipité dans les abîmes : il a purifié la terre, autrefois pleine de son empire , et Ta rendue digne du séjour des anges

et des prophètes^

Ji Paris, le 0 de la lone de Chahbao, 1716.

ySBEK A RHÉDI.

A Venise.

Je n'ai jamais ouï parler du droit public qu'on n'ait commencé par rechercher soigneusement quelle est l'origine des sociétés; ce qui me paraît ridicule. Si les hommes n'en formaient point, s'ils se quittaient et se fuyaient les uns les autres, il faudrait en demander la raison, et chercher pourquoi ils se tiennent séparés : mais ils naissent tous liés les uns aux autres; un fils est né auprès de son père, et il s'y tient : voilà la société et la cause de la société.

Le droit public est plus connu en Europe qu'en Asie ; cependant on peut dire que les passions des princes, la patience des peuples, la flatterie des écrivains, en ont corrompu tous les principes.

Ce droit , tel qu'il est aujourd'hui, est une science qui apprend aux princes jusqu'à quel point ils peuvent violer la justice sans choquer leurs intérêts. Quel dessein, Rhédi, de vouloir, pour endurcir leur conscience, mettre l'iniquité en système,d'en donner des règles, d'en former des principes, et d'en tirer des conséquences!

La puissance illimitée de nos sublimes sultans , qui n'a d'autre règle qu'elle-même, ne produit pas plus de monstres que cet art indigne qui veut faire plier la justice, tout inflexible qu'elle est.

On dirait, Rhédi, qu'il y a deux justices toutes différentes : l'une qui règle les affoires des particuliers , qui règne dans le droit civil ; l'autre qui règle les différends qui surviennent de peuple à peuple, qui tyrannise dans le droit public : comme si le droit pijô)lic n'était pas lui-même un droit civil , non pas à la vérité d'un pays particulier, mais du monde.

Je t'expliquerai dans une antre lettre mi^ pensées là-dessus.

De Paris; le i*' de la lone de Ztthaeéf, I7ie.

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