‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 58 sur 975 · LE PREMIER EUNUQUE A USBEK · texte numérisé non relu

LE PREMIER EUNUQUE A USBEK

A Paris.

11 est arrivé ici beaucoup de femmes jaunes < du royaume de Yisapour : j'en ai acheté une iK)ur ton frère le gouverneur de Mazenderan, qui m'envoya il y a un mois son commandement sublime et cent tomans.

Je me connais en.femmes , d'autant mieux qu'elles ne me surprennent pas, et qu'en moi les yeux ne sont point troublés par les mouvements du cœur.

Je n'ai jamais vu de beauté si régulière et si parfaite : ses yeux brillants portent la vie stir son visage et relèvent l'éclat d'une couleur qui pourrait effacer tous les charmes de la Circassie.

Le premier eunuque d'un négociant dlspahan la marchandait avec moi; mais elle se dérobait dédaigneusement à ses regards, et semblait chercher les miens, comme si elle avait voulu me dire qu'un vil marchand n'était pas digne d'elle , et qu'elle était destinée à un plus illustre époux.

Je te l'avoue, je sens dans moi-même une joie secrète quand je pense aux charmes de cette belle personne : il me semble que je la vois entrer dans le sérail de ton frère; je me plais à prévoir Fétonnement de toutes ses femmes, la douleur impérieuse des unes, l'affliction muette maisphis douloureuse des autres', la consolation maligne de celles qui n'espèrent plus rien, etTambition irritée de celles qui espèrent encore.

Je vais d'un bout du royaume à Pautre faire changer tout un sérail de face. Que de passions je vais émouvoir 1 que de craintes et de peines je prépare!

Cependant, dans le trouble du dedans, le dehors ne sera pas moins tranquille ; les grandes révolutions seront cachées dans le fond du cœur; les cliagrins

' On dit que le roi de Maroc a dans son séraU des femmes blanches , des femmes noires , des fcmme^aunes. Le malheureux! à peine a-t-ll besoin d*une couleur. (Esprit des Lois; llv. XVI,ch. VI.)

en

LETTRES PERSAPŒS.

seront dévorés, el les joies contenues; Fobéissance ne sera pas moins exacte, et les règles moins inflexibles; la douceur, toujours contrainte de paraître, sortira du fond même du désespoir.

Nous remarquons que plus nous avons de femmes sous nos yeux , moins elles nous donnent d'embarras. Une plus grande nécessité de plaire , moins de facilité de s'unir, plus d'exemples de soumission , tout cela leur forme des chaînes. Les unes sont sans cesse attentives sur les démarches des autres : il semble que, de concert avec nous, elles travaillent à se rendre plus dépendantes ; elles font presque la moitié de notre office , et nous ouvrent les yeux (juand nous les fermons. Que^is ? elles irritent sans cesse le maître contre leurs rivales, et elles ne voient pas combien elles se trouvent près de celles qu'on punit.

Mais tout cela, magniOque seigneur, tout cda n'est rien sans la présence du maître. Que pouvonsnous faire avec ce vain fantôme d'une autorité qui ne se communique jamais tout entière? Nous ne représentons que faiblement la moitié de toi-même ; nous ne pouvons que leur montrer une odieuse sévérité. Toi, tu tempères la crainte par les espérances : plus absolu quand tu caresses , que tu ne l'es quand tu menaces :

Reviens donc, magnifique seigneur, reviois dans ces lieux porter partout les marques de ton empire. Viens adoucir des passions désespérées; viens ôter tout prétexte de faillir; viens apaiser l'amour qui murmure, et rendre le devoir même aimable; viens enfin soulager tes fidèles eunuques d'un fardeau qui s'appesantit chaque jour.

Du iérail dlspahan Je 8 de la lane de Zilhagé, I7ie.

I^TTRE XCVni.

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