‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 59 sur 975 · DE JARON · texte numérisé non relu

DE JARON

Otoi, sage dervis,dont l'esprit curieux brille de tant de connaissances, écoute ce que je vais te dire.

Il y a ici des philosophes qui, à la vérité, n'ont point atteint jusqu'au faîte de la sagesse orientale; ils n'ont point été ravis jusqu'au trône lumineux; ils n'ont ni entendu les paroles ineffiaJ[)]es dont les concerts des anges retentissent, ni senti les formidables accès d'une fureur divine ; mais , laissés h eux-mêmes, ^privés des saintes merveilles, ils suivent dans le silence les traces de la raison humaine.

Tu ne saurais croire jusqu'où ce guide les a conduits. Ils ont débrouillé le chaos , et ont expliqué, par une mécanique simple, l'ordre de rarchitectWre divine. L'auteur de la nature a donné du mouvement à la matière : il n'en a pas £bJIu davantage pour produire cette prodigieuse variété d'efiiets que nous voyons dans l'univers.

Que les législateurs ordhiaires nous proposent des lois pour régler les sociétés des honmies, des lois aussi sujettes au changement que l'esprit de ceux qui les proposent et des peuples qui les observent; ceux-ci ne nous parlent que des lois générales, inunuables, éternelles, qui s'observent sans aucune exception , avec un ordre , une régularité et une promptitude infinie, dans rimmensite des espaces. ,

Et que crois-tu , homme divin , que soient ces lois? Tu t'imagines peut-être qu'entrant dans le conseil de l'Étemel, tu vas être étonné par la sublimité des mystères; tu renonces par avance à comprendre , tu ne te proposes que d'admûrer.

Mais tu changeras bientôt de pensée : elles n'éblouissent point par un faux respect; leur simplicité les a fait longtemps méconnaître, et ce n'est qu'après bien des réflexions qu'on en a vu toute la fécondité et toute l'étendue.

La première est que tout corps tend à décrire une ligne droite, à moms qu'il ne rencontre quelque obstacle qui l'en détourne; et la seconde, qui n'en est qu'une suite, c'est que tout corps qui tourne autour d'un centre tend à s'en éloigner, parce que, phis il en est loin , plus la ligne qu'il décrit approche de la ligne droite.

Voilà, sublime dervis, la clef de la nature; voilà des principes féconds dont on tire des conséquences ' à perte de vue, comme je te le ferai voir dans une lettre particulière.

La connaissance de cinq ou six vérités a irendu leur philosophie pleine de miracles, et leur a fait faire plus de prodiges et de merveilles que tout ce qu'on nous raconte de nos saints prophètes.

Car enfin je suis persuadé qu'il n'y a aucun de* nos docteurs qui n'eût été embarrassé, si on lui eût dit de peser dans une balance tout l'air qui est autour de la terre, ou de mesurer toute l'eau qui tombe chaque année sur sa surface; et ^i n'eôt pensé plus de quatre fois avant de dire combien dé lieues ^ le son fait dans i^ne heure; quel temps un rayon de lumière emploie à venir du soleil à nous; combien de toises il y a d'ici à Saturne; quelle est la courbe selon laquelle un vaisseau doit être taillé pour être le meilleur voilier qu'il soit possible.

LëTTEëS PEaSANES.

FemAie que. si quelque homme divin avait omé les ouvrages de ces philosophes de paroles hautes et sublimes^ s'il y avait mêlé des figures hardies et des allégories mystérieuses, il aurait fiift ou bel ouvrage qui n'aurait cédé qu'au saint Aleoran.

Cependant, s'il te hut dire ce que je pense, je oe m'aceommode guère du style figuré. Il y a dans notre Akoran un grand nombre de choses puériles qui DM paraissent toujours telles, quoiqu'elles soient relefées par la force et la viede l'expression. Il semble d'abord que les livres inspirés ne sont que les idées divines rendues en langage humain; au contraire, dans nos livres saints , on trouve le langage de Dieu et les idéesdes hommes : comme si, par un admirable caprice, Dirayavaitdicté les paroles, et que l'homme eât fourni les pensées.

Ta diras peut-être que je parle trop librement de ce qu*il y a de plus saint parmi nous ; tu croiras que c'est le fruit de l'indépendance où l'on vit dans ce pays. Non : grâces au ciel, l'esprit n'a pas corrompu le cœur; et tandis que je vivrai, Hali sera mon prophète.

De Parif , le 15 de la lune de Chahban , I7I0.

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