LETTRE XCIX
USBEK A OBBEN.
A Smyme.
n n'y a point de pays au monde où la fortune •oit si inconstante que dans celui-ci. Il arrive tons les dix ans des révolutions qui précipitent le ricèe dans la misère, et enlèvent le pauvre avec des ailes rapides au comble des richesses. Celui-ci est étonné de sa pauvreté, celui-là l'est de son abondance. Le nouveau riche* admire la sagesse de la Providence; le pauvre, l'aveugle fatalité du
destin.
Ceux qui lèvent les tributs nagent au milieu des trésors : parmi eux il y a peu de Tantales. Us coraroeneent pourtant ce métier par la dernière misère. lis sont méprisés comme de la boue pendant qu'ils sont pauvres; quand ils sont riches, on les estime assez : aussi ne négligentrils rien pour acquérir de
restime.
Us sont à présent dans une situation bien terr9>le. On vient d*établir une chambre qu'on appelé de justice, parce qu'elle va leur ravir tout leur bien. Ils ne peuvent ni détourner ni cacher leurs effets ; car on les oblige de les déclarer au Juste, sous peine de la vie : ainsi on les fait passer
par un défilé bien étroit, je veux dire entre la vie et leur argent. Pour comble d'infortune , il y a un ministre connu par son esprit , qui les Ikh nore de ses plaisanteries, et badine sur toutes les délibérations du conseil. On ne trouve pas tous les jours des ministres disposés à faire rire le peuple ; et l'on doit savoir bon gré à celui-ci de l'avoir entrepris.
Le corps des laquais est plus respectable en France qu'ailleurs : c'est un séminaire de grands seigneurs ; il remplit le vide des autres états. Ceux qui le composent prennent la place des grands malheureux, des magistrats ruinés, des gentilshommes tués dans les fureurs de la guerre; et quand ils ne peuvent pas suppléer par eux-mêmes , ils relèvent toutes les grandes maisons par le moyen de leurs filles , qui sont comme une espèce de fumier qui engraisse les terres montagneuses et arides.
Je trouve , Ibben , la Providence admirable dans la manière dont elle a distribué les richesses. Si elle ne les avait accordées qu'aux gens de bien , on ne les aurait pas assez distinguées de la vertu , et on n'en aurait plus senti tout le néant. Mais, quand on examine qui sont les gens qui en sont les plus chargés ; à force de mépriser les riches , on vient enfin à I
mépriser les richesses.
A Paris , le 86 de la lune de Mahtrram , nl^