‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 773 sur 975 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Changements dans les oiBces et les ûéb.

D'abord les comtes n'étaient envoyés dans leurs districts que pour un an ; bientôt ils achetèrent la continuation de leurs offices. On en trouve un exemple dès le règne des petits-enfants de Clovis. Un certain Peonius était comte dans la ville d' Auxerre * , il envoya son fils Mummolus porter de l'argent à Gontran, pour être continué dans son emploi : le fils donna de l'argent pour lui-même, et obtint la place du père. Les rois avaient déjà commencé à corrompre leurs propres grâces.

Quoique, par la loi du royaume, les fiefs fussent amovibles, i^ ne se donnaient pourtant ni 119 s'd-

* Histoire de VÉiabUtsement ie la w^pnarehU françaiêÊ ^ t m, !!▼. YI , chap. IV , page 30S.

* Grégoire de Tours, Ut« IV, chap. xui.

D£ rESPftIT DES LOIS.

talent d^une manière capricieuse et arbitraire, et c'était ordinairement une des principales choses qui se traitaient dans les assemblées de la nation. On peut bien penser que la corruption se glissa dans ce point, comme elle s'était glissée dans Tau- tre; et que Ton continua la possession des fie£s pour de l'argent, comme on continuait ht possession des comtés.

Je ferai voir, dans la suite de ce livre % qulndépendamment des dons que les princes firent pour un temps , il y en eut d'autres qu'ils firent pour toujours. Il arriva que la cour voulut révoquer les dons qui avaient été fiaits : cela mit un mécontentement général dans la nation , et l'on en vit bientôt naître cette révolution fameuse dans l'histoire de France, dont la première époque fut le spectacle étonnant du supplice de Brunehault.

Il paraît d'abord extraordinaire que cette reine , fille , sœur, mère de tant de rois , fameuse encore aujourd'hui par des ouvrages dignes d'un édile ou d'un proconsul romain , née avec un génie admirable pour les affaires, douée de qualités qui avaient été si longtemps respectées, se soit vue tout à coup exposée à des supplices si longs, si honteux, si cruels *, par un roi dont l'autorité était assez mal affermie dans sa nation 3, si elle n'était tombée , par quelque cause particulière , dans la disgrâce de cette nation. Clotaire lui reprocha la mort de dix rois 4: mais il y en avait deux qu'il fit lui-même mourir; la mort de quelques autres fut le crime du sort, ou de la méchanceté d'une autre reine; et une nation qui avait laissé mourir Frédégonde dans son lit, qui s'était même opposée à la punition de ses épouvantables.crimes ^ devait être bien froide sur ceux de Brunehault.

Elle fut mise sur un chameau, et on la promena dans toute l'armée : marque certaine qu'elle était tombée dans la disgrâce de cette armée. Frédégaire dit que Protaire, favori de Brunehault, prenait le bien des seigneurs, et en gorgeait le fisc; qu'il humiliait la noblesse, et que personne ne pouvait être sûr de garder le poste qu'il avait ^. L'armée conjura contre lui , on le poignarda dans sa tente;

' Cbap. vn.

* Chronique de Frédégaire, chap. XLU.

3 Clotaire n, fils de Chllpéric, et père de Dagobert.

* Chronique de Frédégaire, chap. xui.

^ Voyez Grégoire de Tours , liv. Ym , chap. xxxi.

^ SeBva UliJUit contra personoi iniquitat , Jbco nimium tribuens, de rébus personarum ingenioee fiecum vellen* tm> plere,,. ut nullue reperiretur qui gradum quem arripuerai, potuiêiei adsumere, (Chronique de Frédégàre, chap. xxvu, sur i*an 606.)

et Brunehault, soit par les vengeances qu^efle tm de cette mort >, soit par la poursuite du mèEiie plan, devint tous les jours plus odieuse à la nation *.

Clotaire, ambitieux de régner seul , et plein de la plus afâreuse vengeance , sûr de périr si les enfiiiits de Brunehault avaient le dessus, entra dans une conjuration contre lui-même ; et , soit qu'il fifkt malhabile, ou qu'il fût forcé par les eirconstanœs , il se rendit accusateur de Brunehault, et fit faire d» cette reine un exemple terrible.

Wamachaire avait été l'âme de la conjuration contre Brunehault; il fiit £Bdt maire de Bourgogne : il exigea de Clotaire qu'il ne serait jamais déplacé pendant sa vie^ Par là le maire ne put plus être dans le cas où avaient été les seigneurs français; et cette autorité conmiença à se rendre înd^c»daot6 de l'autorité royale.

C'était la funeste régence de Brunehault qui avait surtout effarouché la nation. Tandis que les ]m subsistèrent dans leur force , personne ne pot se plaindre de ce qu'on lui ôtait un fief, puisque la lot ne le lui donnait pas pour toujours ; mais , quand Favarice, les mauvaises pratiques, la corruption, firent donner des fiefs, on se plaignit de ce qu'on était privé par de mauvaises voies des choses que souvent on avait acquises de même. Peut-être que, si le bien public avait été le motif de la révocation des dons, on n'aurait rien dit; mais on montrait l'ordre, sans cacher la corruption; on réclamait le droit du fisc , pour prodiguer les biens du fist à sa fantaisie; les dons ne furent plus la récompense ou l'espérance des services. Brunehault, par un esprit corrompu, voulut corriger les abus de la corruption ancienne. Ses caprices n'étaient point eeux d'un esprit faible; les leudes et les grands officiers se crurent perdus : ils la perdirent.

Il s'en faut bien que nous ayons tous les actes qui furent passés dans ces temps-là; et les faiseurs de chroniques, qui savaient à peu près de l'histoire de leur temps ce que les villageois savent aujourd'hui de celle du nôtre, sont très-stériles. Cq>endant nous avons une constitution de Clotaire, donnée dans le concile de Paris 4 pour la réformation des abus^, qui fait voir que ce prince fit cesser les

< Ibid. diap. xvm, sur Pan 607.

* Ibid. obap xu, sur Fan 613. Burgundimjàrtmet, tam êpiscopi quam cœteri leudes, timentes Brunichildem, etodium in eam habentes, consilium inientes, etc.

3 Ibid. chap. xui, sur l*an 613. Sacramento a Clotaria aecepto, ne unquam vitœ suw temporibus degradtuetur.

4 Quelque temps après le supplice de Bruneliault, Tan 615. Voyez réditioD des capitulaires de Baluze, page 31.

5 Qua contra rationis ordinem acta vel ordinata sunt, ne in antea, quod avertat Divinitas! contingant, âisposmeri-

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