‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 79 sur 975 · LETTRE CXXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE CXXXVII

RICA AU MÊME

Le lendemain il me mena dans un autre cabinet. Ce sont ici les poètes , me dit-il , c'est-à-dire ces auteurs dont le métier est de mettre des entraves au bon sens , et d'accabler la raison sous les agréments comme on ensevelissait autrefois les femmes sous leurs parures et leurs ornements *. Vous les connaissez; ils ne sont pas rares chez les Orientaux, où le soleil, plus ardent, semble échauffer les imaginations mêmes.

Voilà les poèmes épiques. Eh! qu'est-ce que les poèmes épiques ? En vérité , me dit-il , je n'en sais rien; les connaissrars disent qu'on n'en a jamais fait que deux, et que les autres qu'on donné sous ce nom ne le sont point : c'est aussi ce que je ne sais pas. Us disent de plus qu'il est impossible d'en faire de nouveaux; et cela est encore plus surprenant.

Voici les poètes dramatiques qui, selon- moi, sont les poètes par excellence, et les maîtres des passions. Il y en a de deux sortes : les comiques , qui nous remuent si doucement; et les tragiques, qui nous troublent et nous agitent avec tant de violence.

Voici les lyriques, que je méprise autant que je

' Pascal, dans ses Pentéeê, parle de la poésie à pea prêt oomme MoDtesquiea , et D*y voit qae des mots vides de sens , oomme /ala/ laurier, bel attre, etc., qu*on ^peUe des beautés poéUcpies. Voltaire en conclut seulement qae Pascal parlait de ce qull ne connaissait pds; et c'est, Je crois, la seule fois quli ait en raison contre Pascal. U ftit bien pins en colère contre Montesquieu , qui pourtant avait excepté nommément les poètes dramatiques du mépris qu*il témoignait pour tous les autres. Cela ne suffisait pas , convne dé ndson , pour apaiser Fauteur de la Henriade; et, quand on lui reprochait les traits qu*UlançaitcontreMontesquieu, Use contentait de répondre: «I n est coupdïle de lèse-poMe ; » et Ton avouera que c*était un crime que Voltaire ne pouvait guère paidonnor. (L. H.)

LETTBES PERSANES.

fais eaidei aotns, et qui font de Icqk art une harraonieiise coptraTaganoe.

On voit easuHe les auteurs des idylles et des ëgi<H gués , qui plaiseat même aux gens de cour par Tidée qu'ils leur donnent d'une certaine tranquillité qu'ils n'ont pas , et qu'ils lenr montrent dans la condition des bergers.

De tous les auteurs que nous avons vus , voici les plus dangereux : ce sont ceux qui aiguisent les épigrammes, qui sont de petites flèches déliées qui font une plaie profonde et inaccessible aux remèdes.

Vous voyez ici des romans ■ , qui sont des espèces de poètes, et qui outrent également le langage de l'esprit et celui du cœur; qui passent leur vie à chercher la nature , et la manquent toujours ; et qui fout des héros , qui y sont aussi étrangers que les dragons ailés et les hippocentaures.

J'ai vu, lui dis-je, quelques-uns de vos romans, et, si vous voyiez les nôtres, vous seriez encore phis ehoqué. Ils sont aussi peu naturels, et d'ailleurs extrêmement généTpânrnorineeurs : il faut du années de passion avant qu'un amant ait pu voir seulement le visage de sa maltresse. Cependant les auteurs sont forcés de faire passer les lecteurs dans ces ennuyeux préliminaires. Or, il est impossible que les incidents soient variés : on a recours à un artifice pire que le mal même qu'on veut guérir ; e'est aux prodiges. Je suis sûr que vous ne trouverez pas bon qu'une magicienne fasse sortir une armée de dessous terre , qu'un héros , lui seul , en détruise une de cent mUle hommes. Cependant voilà nos romans : ces aventures froides et souvent répétées nous font boguir, et ces prodiges extravagants nous révoltent.

De Paris, le 6 de la lune de Chalval, I719.

LETTRE CXXXVm.

RICA A IBBEN

A Smyrae.

Les ministres se succèdent et se détruisent ici comme les saisons; depuis trois ans j'ai vu changer quatre fois de système sur les finances. On lève aujourd'hui , en Perse et en Turquie, les subsides de la même manière que les fondateurs de ces

< 'nne ett la iréritable leçon. Let édiUoM de mi (Upr»mlère), nso, ITU, et I7M (la derDlère),iont uniformes suf ee point MontesqnieiipaieliQTOir pris Ici ivmamdans le sens de

monarchies les levaient : il s'en fout bien qatl en so» ici de même. Il est vrai que nous n'y mettons pas tant d'espritque tes Occidentaux. Nouscroyonsqu'il n'y a pas plus de difiérence entre ladministration des revemu du prince et de ceux d'un particulier qu'il y en a entre compter cent mille tomans ou en compter cent; mais il y a ici bien phis de finesse et de mystère. Il faut que de grands génies travaillent nuit et jour; qu'ils enfantent sans cesse, et av«o douleur, de nouveaux projets ; qu'ils écoutent les avis d'une infinité de gens qui travaiflent pour eux sans en être priés ; qu'ils se retirent et vivent dan le fond d'un cabinet impénétrable auxgrands et sacré aux petits ; qu'ils aient toujours la tête remplie de secrets importants, de desseins miraculeux, de systèmes nouveaux ; et qu'absori>és dans les méditations ils soient privés non-seulement de l'usage de la parole, mais même quelquefois de la politesse.

Dès que le feu roi eut fermé les yeux, on pensa à établir une nouvelle administration. On sentait qu'on était mal; mais on ne savait comment faire pour être mieux. On s'était mal trouvé de l'autorité sans bornes des ministres précédents : on la voulut partager. On créa , pour cet effet , six ou sept conseils; et ce ministère est peut-être celui de tous qui a gouverné la France avec plus de sens : la durée en fut courte , aussi bien que celle du bien qu'il produisit.

La France, à la mort du feu roi, était un corps accablé de mille maux : N *** ' prit le fer à la main , retrancha les chairs inutiles , et appliqua quelques remèdes topiques; mais il restait toi^ours un vice intérieur à guérir. Un étranger * est vttiu qui a entrepris cette cure. Après bien des remèdes violents, il a cru lui avoir rendu son embonpoint, et il l'a seulement rendue bouffie.

Tous ceux qui étaient riches il y a six mois sont à présent dans la pauvreté, et ceux qui n'avaient pas de pain regorgent de richesses. Jamais ces deux extrémités ne se sont touchées de si près. L'étranger a tourné l'État comme un fripier tourne un habit : il fait paraître dessus ce qui était dessous; et ce qui était dessus, il le met à l'envers. Quelles fortunes inespérées, incroyables même à ceux qui les ont faites! Dieu ne tire pas plus rapidement les hommes du néant. Que de valets servis par leurs camarades, et peut-être demain par leurs maîtres ! Tout ceci produit souvent des choses bizarres.

> Le doc de NoaiUes. (P.)

> Law était £oossais.(R)

LETTBES FEKSAIfES.

Ltt IsÊ/gm» qui avftieiit £iiit fortune ions le règne passé TattleDt ai^ourd'hai leiir naîssanee : ils rendent, à ceux qui Tiennent de quitter leur livrée dans une eertaine nie , tout le mépris qu'on avait pour eux il y a six mois; ils erieot de toute leur force : • La noblesse est minée! Quel désordre dans TÉtat! quelle confusion dans les rangs! On ne voit que des ineonnus faire fortune !» Je te promets que esttx-d prendront bien leur revanche sur ceux qui vitndroat après eux , et que , dans trente ans , ces gens de qualité feront bien du bruit.

A Paris, le I*' <t« U Inoe dfi ZUoadé, i7ao.

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