‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 80 sur 975 · LETTRE CXXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE CXXXIX

RIGA AU BfÊME.

Voici un grand exemple de la tendresse conjugale, non-seulement dans une femme, mais dans une reine. La reine de Suède ' , voulant à toute force associer le prince son époux à la couronne, pour aplanir toutes les difficultés , a envoyé aux états une déclaration par laquelle elle se désiste de la r^ence , en cas qu'il soit élu.

U y a soixante et quelques années qu*une autre reine, nommée Christine, abdiqua la couronne pour se donner toute entière à la philosophie. Je ne sais lequel de ces deux exemples nous devons admirer davantage.

Quoique f approuve assez que chacun se tienne ferme dans le poste où la nature Ta mis, et que je ne puisse louer la faiblesse de ceux qui , se trouvant au-dessous de leur état , le quittent comme par une espèce de désertion, je suis cependant frappé de la grandeur d^âme de ces deux princesses , et de voir Tesprit de l'une et le cœur de Tautre supérieurs à hat fortune. Christine a songé à connaître dans le temps que les autres ne songent qu*à jouir ; et Tautre ne veut jouir que pour mettre tout son bonheur entre les niains de son auguste époux.

De Paris, le 97 de la lane de Matiarram, 1720.

lui a «Dvoyé enregistrer ou approuver «ne dédaisation qui le déshonore ; et il l'a enregiatiée d^uae m»nière qui déshonore le conseil.

On menace d'un pareil traitement quelques parlements du royaume.

Ces compagnies sont toujours odieuses; elles n'approchent des rois que pour leur dire de tristes vérités; et pendant qu'une foule de courtisans leur représentent sans cesse un peuple heureux sous leur gouvernement, elles viennent démentir la flatterie et apporter au pied du trône les gémisse* ments et les larmes dont elles sont dépositaires.

C'est un pesant fardeau, mon cher Usbek« que celui de la vérité, lorsqu'il faut la porter jusqu'aux princes ! Us doivent hicn penser que ceux qui le font y sont contraints, et qu'ils ne se résoudraient jamais à faire des démarches si tristes et si affligeantes pour ceux qui les font, s'ils n'y étaient forcés par leur devoir, leur respect, et même leur amour.

De Paris, le 21 de la lune de Gemmadi l , nao.

RICA A USBEK

le pariement de Paris vient d'être relégué dans une petite ville qu'on appelle Pontoise ». Le conseil

» tMioe-ttéoDore, soBor de Charles XH. (P.) * La ecose de soo exU fàt U résitUiDce qu'il opposa aux désastreuses de Law. (P.)

LETTRE CXLL

RICA AU MÊBflE.

Tirai te voir sur la fin de la semaine. Que les jours couleront agréablement avec toi!

Je fus présenté , il y a quelques jours , à une dame de la cour, qui avait quelque envie de voir ma figure étrangère. Je la trouvai belle, digne des regards de notre monarque , et d'un rang auguste dans le lieu sacré où son cœur repose.

Elle me fit mille questions sur les mœurs des Persans , et sur la manière de vivre des Persanes. Il me parut que la vie du sérail n'était pas de son goût , et qu'elle trouvait de la répugnance à voir un homme partagé entre dix ou douze femmes. Elle ne put voir sans envie le bonheur de l'un, et sans pitié la condition des autres. Comme elle aime la lecture, sr^tout celle des poètes et des romans , elle souhaita que je lui parlasse des nôtres. Ce que je lui en dis redoubla sa curiosité : elle me pria de lui faire traduire un fragment de quelques-uns de ceux que j'ai apportés. Je le fis ; et je lui envoyai, quelques jour» après , un conte persan. Peut-être seras-tu bien aise de le voir travesti.

Du temps de Cheik-Ali-Kan, il y avait en Perse une femme nommée Zuléma : elle savait par cœur

LETTRES PERSANES

tout le saint Aleoran; il n'y avait point de dervii qui entendit mieox cpi'elle les traditions des saints prophètes; les docteurs arabes n'avaient rien dit de si mystérieux qu'elle n'en comprît tous les sens; et elle joignait à tant de connaissances un certain caractère d'esprit enjoué, qui laissait à peine deviner si elle voulait amuser ceux à qui elle parlait, ou les instruire.

Un jour qu'elle était avec ses compagnes dans une des salles du sérail, une d'elles lui demanda ce qu'elle pensait de l'autre vie, et si elle ajoutait foi à cette ancienne tradition de nos docteurs, que le paradis n'est fait que pour les hommes.

C'est le sentiment commun, leur dit-elle : il n'y a rien que l'on n'ait fait pour dégrader notre sexe. Il y a même une nation répandue par toute la Perse, qu'on appelle la nation juive, qui soutient , par l'autorité de ses livres sacrés, que nous n'avons point d'âme.

Ces opinions injurieuses n'ont d'autre origine que l'orgueil des hommes, qui veulent porter leur supériorité au delà même de leur vie; et ne pensent pas que , dans le grand jour, toutes les créatures paraîtront devant Dieu comme le néant, sans qu'il y ait entre elles de prérogatives que celles que la vertu y aura mises.

Dieu ne se bornera point dans ses récompenses ; et comme les hommes , qui auront bien vécu et bien usé de l'empire qu'ils ont ici-bas sur nous, serqpt dans un paradis plein de beautés célestes et ravissantes, et telles que, si un mortel les avait vues , il se donnerait aussitôt la mort, dans l'impatience d'en jouir, aussi les femmes vertueuses iront dans un lieu de délices , où elles seront enivrées d'un torrent de voluptés, avec des hommes divins qui leur seront soumis : chac^me d'elles aura un sérail dans lequel ils seront enfermés, et des eunuques, encore plus fidèles que les nôtres , pour les garder.

J'ai lu, lyouta-t-elle, dans un livre arabe, qu'un homme , nommé Ibrahim , était d'une jalousie insupportid»le. Il avait douze femmes extrêmement belles, qu'il traitait d'une manière très-dure; il ne se fiait plus à ses eunuques ni aux murs de son sérail ; les tenait presque toujours sous la clef, enfermées dans leur ch|imbre, sans qu'elles pussent se voir ni se parler; car il était même jaloux d'une amitié innocente : toutes ses actions prenaient la teinture de sa brutalité naturelle; jamais une douce parole ne sortit de sa bouche, et jamais il ne fit un moindre signe qui n'ajoutât quelque chose à la rigueur de leur esclavage

ff Un jour qu'il les avait toutes assemblées dans mia salle de son sérail, une d'entre elles, plus hardie que les autres, lui reprocha son mauvais naturel. Quand on cherche si fort les moyens de se faire craindre, lui dit-elle, on trouve toujours auparavant ceux de se faire haïr. Nous sommes si malheureuses, que nous ne pouvons nous empêcher de désirer un changement : d'autres, à ma place, souhaiteraient votre mort; je ne souhaite que la mienne; et ne pouvant espérer d'être séparée de vous que par là , il me sera encore bien doux d'en être séparée. Ce discours , qui aurait dû le toucher, le fit entrer dans une furieuse colère; il tira son poignard , et le lui plongea dans le sein. Mes chères compagnes, dit* elle d'une voix mourante, si le ciel a pitié de ma vertu, vous serez vengées. A ces mots, elle quitta cette vie infortunée pour aller dans le séjour des délices , où les femmes qui ont bien vécu jouissent d'un bonheur qui se renouvelle toujours.

D'abord elle vit une prairie riante dont la verdure était relevée par les peintures des fleurs les plus vives : un ruisseau dont les eaux étaient plus pures que le cristal, y faisait un nombre infini de détours. Elle entra ensuite dans des bocages charmants, dont le silence n'était interrompu que par le doux chant des oiseaux. De magnifiques jardins se présentèrent ensuite; la nature les avait ornés avec sa simplicité et toute sa magnificence. Elle trouva enfin un palais superbe préparé pour elle, et rempli d'hommes célestes destinés à ses plaisirs.

Deux d'entre eux se présentèrent aussitôt pour la déshabiller; d'autres la mirent dans le bain, et la parfumèrent des plus délicieuses essences; on lui donna ensuite des habits infiniment plus riches que les siens ; après quoi on la mena dans une grande salle , où elle trouva un feu fait avec des bois odoriférants , et une table couverte des mets les plus exquis. Tout semblait concourir au ravissement de ses sens : elle entendait d'un côté une musique d'autant plus divine qu'elle était plus tendre ; de l'autre, elle ne voyait que des danses de ces hommes divins, uniquement occupés à lui plaire. Cependant tant de plaisirs ne devaient servir qu'à la conduire insensiblement à des plaisirs plus grands. On la mena dans sa chambre ; et , après l'avoir encore une fois déshabillée, on la porta dans un lit superbe, où deux hommes d'une beauté charmante la reçurent dans leurs bras. C'est pour lors qu'elle fut enivrée, et que ses ravissements passèrent même ses désirs. Je suis toute hors de moi , leur disait-elle : je «roirais

LETTRES PERSANES

nioonr si je n'étais sûre de mon immortalité. Cen est trop, laisses-moi ; je succombe sous la violence dfs i^î^rs. Oni , vous rendez un peu le calme à mes sens ; je commence à respirer, et à revenir à moimême. D'où vient que Ton a 6té les flambeaux? Que ne pnis-je à présent considérer votre beauté divine? Qoenepuis-je voir.... Mais pourquoi voir? Vous me faites rentrer dans mes premiers transports. 0 dieux! que ces ténèbres sont aimables! Quoi! je serai immortelle, et immortelle avec vous! je serai.... Kon, je vous demande grâce, car je vois iHen que vous êtes gens à n'en demander jamais.

Après plusieurs commandements réitérés , elle fut obéie : mais elle ne le fut que lorsqu'elle voulut rétre bien sérieusement. Elle se reposa languissamm^t , et s'endormit dans leurs bras. Deux moments de sommeil réparèrent sa lassitude : elle reçut deux baisers qui l'enflammèrent soudain , etlui firent ourrir les yeux. Je suis inquiète, dit-elle; je crains que vous ne m'aimiez plus. Cétait un doute dans lequd elle ne voulait pas rester longtemps : aussi eut-elle avec eux tous les éclaircissements qu'elle pouvait désirer. Je suis désabusée, s'écria-t-elle; pardon! pardon ! je suis sûre de vous. Vous ne me dites rieo ; mais vous prouvez mieux que tout ce que TOUS me pourriez dire : oui, oui, je vous le confesse, 00 n'a jamais tant aimé. Mais quoi ! vous vous di^Nitez tous deux l'honneur de me persuader ! Ah ! si vous vous disputez , si vous joignez l'ambition au plaisir de ma défaite, je suis perdo^c; vous serez tous deux vainqueurs ; il n'y aura que moi de vaincue ; mais je vous vendrai bien cher la victoiie.

Tout ceci ne fut interrompu que par le jour. Ses fidèles et aimables domestiques entrèrent dans sa diambre, et firent lever ces deux jeunes hommes, que deux vieillards ramenèrent dans Içs lieux où ils étaient gardés pour ses plaisirs. Elle se leva ensuite, et parut (Tabord à cette cour idolâtre dans les charmes d'un déshabillé simple , et ensuite couverte des phis somptueux ornements. Cette nuit l'avait embellie ; elle avait donné de la vie à son teint , et de l'expression à ses grâces. Ce ne fut pendant tout le jour que danses, que concerts, que festins, que jeux, que promenades ; et l'on remarquait qu*Anajs se dérobait de temps en temps et volait vers ses deux jeunes héros. Après quelques précieux instants d'entrevue, elle revenait vers la troupe qu'elle avait quittée, toujours avec un visage plus serein. Enfin , sur le soir, on la perdit tout à fait : elle alla s'enfermer dans le sérail, où elle voulait, disait-elle,

«OlfmQCIEI}.

faire connaissance avec ces captifs immortels qui devaient à jamais vivre avec elle. Elle visita donc les appartements de ces lieux les plus reculés et les plus charmants, où elle compta cinquante esclaves d'une beauté miraculeuse; elle erra toute la nuit de chambre en chambre , recevant partout des hommages toujours différents et toujours les mêmes.

Voilà comment l'immortelle Anaïs passait sa vie, tantôt dans des plaisirs éclatants, tantôt dans des plaisirs solitaires; admirée d'une troupe brillante , ou bien-aimée d'un amant éperdu : souvent elle quittait un palais enchanté pour aller dans une grotte champêtre ; les fleurs semblaient naître sous ses pas, et les jeux se présentaient en foule au-devant d'elle.

Il y avait plus de huit jours qu'elle était dans cette demeure heureuse, que toujours hors d'elle-même , elle n'avait pas fait une seule réflexion ; elle avait joui de son bonheur sans le connaître, et sans avoir eu un de ces moments tranquilles où l'âme se rend , pour ainsi dire, compte à elle-même, et s'écoute dans le silence des passions.

Les bienheureux ont des plaisirs si vifs, qu'ils peuvent rarement jouir de cette liberté d'esprit : c'est pour cela qu'attachés invinciblement aux objets présents, ils perdent entièrement la mémoire des choses passées , et n'ont plus aucun souci de ce qu'ils ont connu ou aimé dans l'autre vie.

Mais Anaïs , dont l'esprit était vraiment philosophe, avait passé presque toute sa vie à méditer; elle avait poussé ses réflexions beaucoup plus loin qu'on n'aurait dû l'attendre d'un femftie laissée à elle-même. La retraite austère que son mari lui avait feit garder ne lui avait laissé que cet avantage. Cest cette force d'esprit qui lui avait fait mépriser la craintédont ses compagnes étaient frappées, et la mort, qui devait être la fin de ses peines et le commencement de sa félicité.

Ainsi elle sortit peu à peu de l'ivresse des plaisirs, et s'enferma seule dans un appartement de son palais. Elle se laissa aller à des réflexions bien douces sur sa condition passée et sur sa félicité présente; elle ne put s'empêcher de s'attendrir sur le malheur de ses compagnes : on est sensible à des tourments que l'on a partagés. Anaïs ne se ^nt pas dans les simples bornes de la compassion : plus tendre envers ces infortunées , elle se sentit portée à les

secourir.

Elle donna ordre à un de ces jeunes hommes qui étaient auprès d'elle de prendre la figure de son mari , d'aller dans son sérail, de s'en rendre maître,

LETTRES PERSANES

de Yen chasser, et d'y rester à sa plaee jusqu'à ce qu'elle le rappelât.

L'exécution fut prompte : il fendit les airs, arriya à la porte du sérail d'Ibrahim, qui n'y était pas. Il frappe , tout lui est ouvert; les ennuques tombent à ses pieds. Il vole vers les appartements où les femmesd^rahimétaientenfennées. Il avait, en passant, pris les cleft dans la poche de ce jaloux , à qui il s'était rendu invisible. Il entre, et les surprend d'abord avec son air doux et affable; et, bientôt après, il les surprend davantage par ses empressements et par la rapidité de ses entreprises. Toutes eurent leur part de l'étonnement; et elles i'auraient pris pour un songe , s'il y eût eu moins de réalité.

Pendant que ces nouvelles scènes se jouent dans le sérail, Ibrahim heurte « se nomme, tempête, et crie. Après avoir essuyé bien desdifQcuItés, il entre, et jette les eunuques dans un désordre extrême. Il marche à grands pas; mais il recule en arrière, et tombe comme des nues quand il voit le faux Ibrahim, sa véritable image, dans toutes les libertés d'un mattre. Il crie au secours : il veut que les eunuques lui aident à tuer cet imposteur ; mais il n'est pas obéi. Il n'a plus qu'une faible ressource , c'est de s'en rapporter au jugement de ses femmes. Dans une heure le faux Ibrahim avait séduit tous ses juges. Il est chassé et traîné indignement hors du sérail , et il aurait reçu la mort mille fois , si son rival n'avait ordonné qu'on lui sauvÂt la vie. Enfin le nouvel Ibrahim , resté maître du champ de bataille , se montra de plus en plus digne d'un tel choix, et se signala par des miracles jusqu'alors inconnus. Vous ne ressemblez pas à Ibrahim, disaient ces femmes. Dites, dites plutôt que cet imposteur ne me ressemble pas, disait le triomphant Ibrahim : comment faut-il faire pour être votre époux, si ce que je fais ne sufiit pas ?

Ahl nous n'avons garde de douter, dirent les femmes. Si vous n'êtes pas Ibrahim, il nous sufQt que vous ayez si bien mérité de l'être : vous êtes plus Ibrahim en un jour qu'il ne Ta été dans le cours de dix années. Vous me promettez donc, reprit-il, que vous vous déclarerez en ma faveur, eontr^ cet imposteur? N'^ doutez pas, dirent-elles d'une commune voix; nous vous jurons une fidélité étemelle; nous n'avons été que trop longtemps abusées : le traître ne soupçonnait point notre vertu, il ne soupçonnait que sa faiblesse; nous voyons bien que les hommes ne sont point faits comme lui ; c'est à vous sans doute qu'ils ressemblent. Si vous saviez

combien vous nous le faites haïr ! Ab ! je vous donnerai souvent de nouveaux sujets de haine, reprit le faux Ibrahim : vous ne connaissez point eoDore tout le tort qu'il vous a fait. Nous jugeons de son injustice par la grandeur de votre vengeance , reprirent-dles. Oui, vous avez raison, dit l'homme divin ; j'ai mesuré l'expiation au crime : je suis bien aise que vous soyez contentes de ma manière de pumr. Mais, dirent ces femmes, si cet imposteur revient, que ferons-nous? Il lui serait, je crois, difficile de vous tromper, répondi^il : dans la place que j'oecupe auprès de vous, on ne se soutient guère par la ruse; et d'ailleurs je l'enverrai si loin, que voos n'entendrez plus parler de lui. Pour lors je prendrai sur moi le soin de votre bonheur. Je ne serai point jaloux ; je saurai m'assurer de vous sans vous gênor; j'ai assez bonne opinion de mon mérite pour croire que vous me serez fidèles : si vous n'étiez pas vertueuses avec moi, avec qui le seriez-vous? Cette conversation dura longtemps entre lui et ces femmes, qui , plus frappées de la différence des deux Ibrahim que de leur ressemblance, ne songeaient pas même à se faire éclaircir de tant de merveilles. Enfin le mari désespéré revint encore les trouver : il trouva toute sa maison dans la joie ; et les femmes plus incrédules que jamais. La place n'était pas tenable pour un jaloux : il sortit furieux; et un instant après le faux Ibrahim le suivit, le prit, le transporta dans les airs, et le laissa à quatre cents lieues de là.

O dieux! dans quelle désolation se trouvèrent ces femmes dans l'absence de leur cher Ibrahim! Déjà leurs eunuques avaient repris leur sévérité naturelle; toute la maison était en larmes; elles s'imaginaient quelquefois que tout ce qui leur était arrivé n'était qu'un songe; elles se regardaient toutes les unes les autres , et se rappelaient les moindres circonstances de ces étranges aventures. Enfin Ibrahim revint, toujours plus aimable : il leur parut que son voyage n'avait pas été pénible. Le nouveau maître prit une conduite si opposée à celle de l'autre, qu'elle surprit tous les voisins. Il congédia tous les eunuques , rendit sa maison accessible à tout le monde; il ne voulut pas même souf&ir que ses femmes se voilassent. C'était une chose singulière de les voir dans les festins, parmi des hommes, aussi libres qu'eux. Ibrahim crut avec raison que les coutumes du pays n'étaient pas faites pour des citoyens comme lui. Cependant il ne se refusait aucune dépense; il dissipa avec une immense profusion les biens du jaloux, qui, de

LETTRES PERSANES

retour trois ans après des pays lointains où il avait Hé transporté, ne trouva plus que ses femmes et^ trefite«x enfonts.

De Paris, le 96 de la loue de Gemmadi i , 1720.

LETTRE CXLn.

RICA A USB£K.

Votd une lettre que je reçus hier «Tun savant ; elle le paraîtra singulière :

« MONSIBUB,

« n y a six mois que j*ai recueilli la succession d*iin onde très-riche , gui m*a laissé cinq ou six eent mille livres, et une maison superbement meublée. Il y a plaisir d'avoir du bien lorsqu'on en sait Cèdre un bon usage. Je n*ai point d'ambition ni de goût pour les plaisirs; je suis presque toujours enfermé dans un e2d[)inet , où je mène la vie d'un savant. Cest dans ce lieu que Ton trouve un evieiiz amateur de la vénérable antiquité. • Lorsque mon oncle eut fermé les yeux , j'aurais fort souhaité de le faire enterrer avec les cérémooies observées par les anciens Grecs et Romains ; mais je n'avais pour lors ni lacrymatoires , ni ur* Des , ni lampes antiques.

« Mais depuis je me suis bien pourvu de ces préeieoies raretés. Il y a quelques jours que je vendis ma vaisselle d'argent pour acheter une lampe de terre qui arwl servi à un philosophe stoïcien. Je me sois défait de toutes les glaces dont mon oncle avait eoovert presque tous les murs de ses appartements, pour avoir un petit miroir un peu fêlé , qui ùxt autrefois à l'usage de Virgile : je suis charmé d'y Toir ma figure représentée , au lieu de cdle du cygne de Mantoue. Ce n'est pas tout : j'ai acheté eent louis d'or dnq ou six pièces de monnaie do cuivre qui avait cours il y a deux mille ans. Je ne sache pas avoir à présent dans ma maison on seol meuble qui n'ait été fait avant la décadence de l'empire. Tai un petit cabinet de manuscrits fort prédeux et fort chers : quoique Je me tue la vue à les lire, j'aime beaucoup mieux m'en servir que des exemplaires imprimés , qui ne sont pas si corrects, et que tout le monde a en-* tre les mains. Quoique je ne sorte presque jamais , je ne laisse pas d'avoir une passion démesurée de connaître tons les andens chemins qui étaient du tempe des Romains. Il y en a un qui est près de

chez moi, qu'un proconsul des Gaules fit faire il y a environ douze cents ans : lorsque je vais à ma maison de campagne, je ne manque jamais d'y 'passer, quoiqu'il soit très-incommode j et qu'il m'allonge de plus d'une lieue; mais ce qui me fait enrager, c'est qu'on y a mis des poteaux de bois de distance en distance pour marquer l'éloignement des villes voisines. Je suis déisespéré de voir ces misérables indices, au lieu des colonnes milliaires qui y étaient autrefois : je ne doute pas que je ne les fasse rétablir par mes héritiers, et que je ne les engage à cette dépense par mon testament. Si vous avez , monsieur, quelque manuscrit persan, vous me ferez plaisir de m'en accommoder ; je vous le payerai tout ce que vous voudrez, et je vous donnerai, par-dessus le marché , quelques ouvrages de ma façon , par les(juels vous verrez que je ne suis point un membre inutile de la république des lettres. Vous y remarquerez, entre autres, une dissertation où je prouvé que la couronne dont on se servait autrefois dans les triomphes était de chêne, et non pas de laurier ; vous en admirerez une autre où je prouve, par de doctes conjectures tirées des plus graves auteurs grecs , que Cambyse fut blessé à la jambe gauche, et non pas à la droite; une autre, où je prouve qu'un petit firont était une beauté trèsrecherchée par les Romains. Je vous enverrai encore un volume in-quarto , en forme d'explication d'un vers du sixième livre de l'Enéide de Virgile. Vous ne recevrez tout ced que dans quelques jours; et quant à présent, je me contente de vous envoyer ce fragment d'un anden mythologiste grec, qui n'avait point paru jusques ici, et que j'ai découvert dans la poussière d'une bibliothèque. Je vous quitte pour une affaire importante que j'ai sur les bras : U s'agit de restituer un beau passage de Pline le naturaliste, que les copistes du cinquième siède ont étrangement défiguré. Je suis, etc. »

FRAGBIEirr D'UN ANCIEN MYTHOLOGISTE.

« Dans une fie près des Orcades, il naquit un en- « faut qui avait pour père Éole , dieu des vents , et « pour mère une Ujrmphe de Calédonie. On dit de « lui qu'il apprit tout seul à compter avec ses doigts, « et que, dès l^âge de quatre ans, il distinguait si « parfaitement les métaux, que sa mère ayant voulu « lui donner une bague de laiton au lieu d'une d'or , « il reconnut la tromperie, et la jeta par terre.

LETTRES PERSANES

• Dès qu'il fut grand , son père lui apprit le seeret d'enfermer les vents dans une outre, qu*il vendait ensuite à tous lés voyageurs; mais comme la marchandise n'était pas fort prisée dans son pays, il le quitta, et se mit à courir le monde en compagnie de l'aveugle dieu du hasard.

« U apprit dans ses voyages que, dans la Bétique , For reluisait de toutes i>arts : cela fit qu'il y précipita ses pas. Il y fut fort mal reçu de Saturne, qui régnait pour lors; mais ce'^dieu ayant quitté la terre, il s'avisa d'aller dans tous les carrefours

OÙ il criait sans cesse d'une voix rauque : Peu pies de Bétique, vous croyez être riches parce que vous avez de^'or et de l'argent : votre erreur me fait pitié. Croyez -moi, quittez le pays des vils métaux ; Venez dans l'empire de l'imagination, et je vous promets des richesses qui vous étonneront vous-mêmes. Aussitôt il ouvrit une grande partie des outres qu'il avait apportées , et il distribua de sa marchandise à qui

en voulut.

.« Le lendemain il revint dans les mêmes carrefours, et il s'écria : Peuples de Bétique, voulezvous être riches? Imaginez-vous que je le suis beaucoup, et que vous Têtes beaucoup aussi; mettez-vous tous les matins dans l'esprit que votre fortune a doublé pendant la nuit; levez-vous ensuite; et, si vous avez des créanciers, allez les payer de ce que vous aurez imaginé, et dites-leur d'imaginer à leur tour.

« Il reparut quelques jours après, et il parla ainsi : Peuples de Bétique, je vois bien que votre imagination n'est pas si vive que les premiers jours ; laissez-vous conduire à la mienne; je mettrai tous les matins devant vos yeux un écriteau qui sera pour vous la source des richesses : vous n'y verrez que quatre pauroles; mais elles seront bien significatives , car elles régleront la dot de vos femmes , la légitime de vos enfants, le nombre de vos domestiques. Et quant à vous, dit-il à ceux de la troupe qui étaient le plus près de lui ; quant à vous, mes chers enfants (je puis vous appeler de ce nom , car vous avez reçu de moi une seconde naissance } , mon écriteau décidera de la magnificence de vos équipages, de la somptuosité de vos festins, du nombre et de la pension de vos maîtresses.

« A quelques jours de là il arriva dans le carrefour, tout essoufflé; et, transporté de colère, il s'écria : Peuples de Bétique, je vous avais conseillé d'imaginer, et je vois que vous ne le faites

pas : eh bien ! à présent je vous l'ordonne. Là-des* sus, il les quitta brusquement; mais la réflexion le rappela sur ses pas. J'apprends que quelquesuns de vous sont assez détestables pour conserver leur or et leur argent. Encore passe pour l'argent; mais pour de l'or... pour de l'or... Ah! cela me met dans une indignation!... Je jure par mes outres sacrées que, s'ils ne viennent me l'apporter, je les punirai sévèrement. Puis il ajouta d'un air tout à fait persuasif : Croyez-vous que ce soit pour garder ces misérables métaux que je vous les demande? Une marque de ma candeur, c'est que, lorsque vous me les apportâtes il y a quelques jours , je vous en rendis sur-le-champ la moitié.

« Le lendemain, on l'aperçut de loin, et on le « vit s'insinuer avec une voix douce et flatteuse : « Peuples de Bétique , j'apprends que vous avez une « partie de vos trésors dans les pays étrangers; «je vous prie, faites-les-moi venir; vous me ferez « plaisir, et je vous en aurai une reconnaissance « éternelle.

« Le fils d'Éole parlait à des gens qui n'avaient « pas grande envie de rire; ils ne purent pourtant <c s'en empêcher : ce qui fit qu'il s'en retourna bien « confus. Mais, reprenant courage, il hasarda en« « core une petite prière. Je sais que vous avez deà « pierres précieuses; au nom de Jupiter, défaites- « vous-en : rien ne vous appauvrit comme ces sortes « de choses; défaites-vous-en, vous dis-je. Si vous <i ne le pouvez pas par vous-mêmes, je vous donne- « rai des hommes d'affaires excellents. Que de ri- <i chesses vont couler chez vous si vous feites ce « que je vous conseille! Oui, je vous promets tout « ce qu'il y a de plus pur dans mes outres.

« Enfin il monta sur un tréteau, et prenant une « voix plus assurée, il dit : Peuples de Bétique, j'ai 0 comparé l'heureux état dans lequel vous êtes avec « celui où je me trouvai lorsque j'arrivai ici : je vous « vois le plus riche peuple de la terre; mais, pour <i achever votre fortune , souf&ez que je vous ôte la « moitié de -vos biens. A ces mots, d'une aile lé-^ « gère, le fils d'Éole disparut, et laissa ses audi- « teurs dans une consternation inexprimable ; ce qui « fit qu'il revint le lendemain, et parla ainsi : Je m'a- « perçus hier que mon discours vous déplut extré- « mement; eh bien! prenez que je ne vous aie rien « dit. Il est vrai , la moitié, c'est trop. Il n'y a qu'à « prendre d'autres expédients pour arriver au but « que je me suis proposé. Assemblons nos richesses « dans un même endroit; nous le pouvons fisicile*

LETTRES PERSANES

4 ment, car elles ne tiennent pas un gros volume. « Aussitôt il ea disparut les trois quarts. »

A Paris, te 9 de U lune de CbahbaDt I720.

LETTRE CXUII.

RICA A NATRANAEL LÉVI, BIÉDECIN JUIF.

A Livourne.

Tu me demandes ce que je pense de la yertu des amulettes et de la puissance des talismans. Pourquoi f adresses-tu à moi? tu es juif, et je suis mabométan : c*est-à-dire iiue jiqus sommes tou^ deux bîeo crMuIes.

Je porte toujours sur moi plus de deux mille passages du saint Alcoran; j'attaclie à mes bras un petit paquet où sont écrits les noms de plus de deux cents deryis : ceux d*Hali, de Fatmé, et de tous les purs, sont cachés en plus de vingt endroits de mes habits.

Cepeodant je ne désapprouve point ceux qui rejettent cette vertu que Ton attribue à de certaines paroles. Il nous est bien plus difficile de répondre à leurs raisonnements qu'à eux de répondre à nos expériences.

Je porte tous ces chiffons sacrés par une longue habitude, pour me conformer à une pratique universelle; je crois que, s'ils n'ont pas plus de vertu que les bagues et les autres ornements dont on se pare, ils n'en ont pas moins. Mais toi, tu mets toute ta confiance sur quelques lettres mystérieuses ; et sans cette sauvegarde, tù serais dans un effroi contiouel.

les hommes sont bien malheureux! ils flottent sans cesse entre de fausses espérances et des craintes ridicules ; et , au lieu de s'appuyer sur la raison , ils se font des monstres qui les intimident, ou des Êmtônies qui les séduisent.

Quel effet veux-tu que produise l'arrangement de certaines lettres? quel effet veux-tu que leur dérangement puisse troubler? quelle relation ontelles avec les vents pour apaiser les tempêtes, avec la poudre à canon pour en vaincre l'effort, avec ce que les médecins appuient l'humeor peccante et la cause morbifique des maladies pour les guérir?

Ce qu'il y a d'exlraordinaire, c'est que ceux qui fatiguent leur raison pour lui fiiire rapporter de certainfrévénementsàd^ vertus occultes n'ont pas un moindre effort à faire pour s*empédier d en voir la véritable cause.

Tu me diras que de certains prestiges ont fsit gagner yne bataille,*- et moi je te dirai qu'il' faut que tu t'aveugles, iK)ur ne pas trouver dans la situation du terrain , dans le nombre ou dans le courage des soldats, dans l'expérience des capitaines, des causes suffisantes pour produire cet effet dont tu veux ignorer la cause.

Je te passe pour un moment qu'il y ait des prestige : passe-moi à mon tour, pour un moment, qu'il n'y en ait point; car cela n'est pas impossible. Cette concession que tu me fais n'empêche pas que deux armées ne puissent se battre : veuxtu que dans ca cas-là, aucune des deux ne puisse remporter la victoire ?

Crois-tu que leur sort restera incertain jusqu'à ce qu'une puissance invisible vienne le déterminer? que tous les coups seront perdus , toute la prudence vaine, et tout le courage inutile?

Penses-tu que la mort, dans ces occasions, rendue présente de mille manières, ne puisse pas produire dans les esprits ces terreurs paniques que tu as tant de peine à expliquer? Veux-tu que, dans une armée de cent mille hommes, il ne puisse pas y avoir un seul homme timide? Crois-tu que le découragement de celui-ci ne puisse pas produire le découragement d'un autre? que le second, qui quitte un troisième, ne lui fasse pas bientôt abandonner un quatrième? Il n'en faut pas davantage pour que le désespoir de vaincre saisisse soudain toute une armée, et la saisisse d'autant plus facilement qu'çlle se trouve plus nombreuse.

Tout le monde sait et tout le monde sent que les hommes , comme toutes les créatures qui tendent à conserver leur être , aiment passionnément la vie : on sait cela en général, et on cherche pourquoi, dans une certaine occasion particulière, ils ont craint de la perdre.

Quoique les livres sacrés de toutes les nation» soient remplis de ces terreurs paniques ou surnaturelles, je n'imagine rien de si frivole, parce que, pour s'assurer qu'un effet qui peut être produit par cent mille causes naturelles est surnaturel, il faut avoir auparavant examiné si aucune de ces causes n'a agi ; ce qui est impossible.

Je ne t'en dirai pas davantage, Nathanael; il mo semble que la matière ne mérite pas d'être si sérieusement traitée.

De Paris, le so de la kme de Chahban, 1720. P. S. Comme je finissais, j'ai entendu crier dans la rue une lettre d'un médecin de province à un médecin de Paris (car ici toutes les bagatelles s'impri-

LETTRES PERSANES

ment, se publient, et s'achètent). J*ai cru quejeferais bien de te TeuToyer, parce qu'elle a du rappcurt à notre agujet. Il y a bien des choses que je n'entends pas ; mais toi, qui es médecin, tu dois entendre le langage de tes confrères.

Page 1