‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 822 sur 975 · DE LA POLYGAMIE · texte numérisé non relu

DE LA POLYGAMIE

D'autres articles ont encore fourni des sujets commodes pour les déclamations. La polygamie en était un excellent. L'auteur a fidt un chapitre exprès où il fa réprouvée : le voici.

« De la polygamie en elle-même.

«A regarder la polygamie en général, indépendanunent des dreonstances qui peuvent la faire un peu tolérer, elle n'est point utile au genre humain, m à aucun des deux sexes, soit à celui qui abuse , soît à cehi dont on abuse. Elle n'est pas non plus utile aux enfants, et un de ses grands inconvénients est que le père et la mère ne peuvent avdr la même affection pour leurs enfiBoits : un père ne peut pas aimer vingt enfints comme une mère en aime deux. C'est bien pis quand une femme a phi* sieurs maris; car pour Icm l'amour paternel ne tient '91'à cette opinion, qu'un père peut croire sll veut , ou que les antres peuvent croire , que de certains enûmts hn appartiennent.

« La pluralité des femmes ( qui le dbalt? ) mène à cet amour que la nature désavoue : c'est qu'une fbsohitioB en entratne toq{oBrs une autre, etc.

« Il y a plus, la possession de beancoup de femmes ne prévient pas toujours les désirs pour celle d'un antre : B en est de la luxure commode l'avarice; elle augmente sa soif par l'acquisition des tré-

« Du temps de Justinien , ptusieurs philosophes , gênés par le cfaristianisae, se retirèrent en Perse auprès de Cosroès : ce qui les firappa le phis, dit Agathias, ce fut que la polygamie était pernÛBe à des gens qui ne s'abstenaient pas même de l'adultère» »

L'auteur adoBC étabB que la polygamie était, par sa nature et en elle-même, une chose mauvaise : il voolaitTartirde ce chapitre; et c'est pourtant de ce

chapitre que l'on n'a rien dit. L'auteur a de phn examiné philosophiquement dans quels pays, dans quels climats, dans quelles dreonstances, eileaîait de moins mauvais effets; il a comparé les dinuts aux climats , et les pays aux pays ; et il a trouvé qnll y avait des pays où die avait des effets moloi mauvais que dans d'autres ; parce que , suivant les relations, le nombre des hommes et de» femmes n'étant point égal dans tous les pays, U est clair que, s'il y a des pays où il y ait beaucoup plus de feonnes que d'hommes, la polygamie, mauvaise en e^^ même, l'est moins dans ceux-là que dans Vautres. L'auteur a discuté ceci dans le chapitre quatrièsiB du même livre. Mais, parce que le titre de ce chapitre porte ces mots : Que la M de la pol^gamk est une affaire de calcul, on a saisi ce titre. Cependant, oonmie le titre d'un chapitre se rapporte n chapitre même, et ne peut dire ni phis ni moioi que ce chapitre, voyons-le.

« Suivant les calculs que Ton a faits en divers endroits de l'Europe, il y naît plus de garçons qoede filles : au contraire, les relations de FAsie nous disent qu'il y natt beaucoup phis de filles que de gs^ çons. La loi d'une seule femme en Europe, et eefle qui en permet plusieurs en Asie, ont doue on certain rapport au climat.

« Dans les dimats froids de l'Asie , y nah , eonoM

en Europe, beaucoup plus de garçons que defiUes* c'est, disent les lamas, la raison de la loi qsi« chex eux, permet à une fenune d'avoir phoicoo

« Mais j'ai peine à croire qu'If y ait besoeoup de pays où la disproportion soit assez grande pour qu'die exige qu'on y introduise la loi <k phisieurs fénomes, ou la loi de plusieurs niM- Cda veut dire seulement que la pluralitédesfemoies, ou même la pluralité des hommes, est pluseoaforme à la nature dans certains pays que daos d'autres.

« J'avoue que, si ce que les rdations nous disent était vrai, qu'à Bantam il y a dix femnes pour un homme , ce serait un cas bien particoiier de

la polygamie.

« Dans tout ced je ne justifie pas les usages , nuis

j'en rends les raisons. »

Revenons au titre : La polygamie êiiweaff^ de cakuL Oui, elle l'est quand on veut savoir si ^ est plus ou moins pernicieuse dans de oertautf co' mats, dans de certains pays, dans de certaines ctf* constances, que dans d'autres : die n'est point s^e affeire de cateul quand on doit dédder si cUa ei> bonne ou mauvaise pardie-même.

DE LESPRIT MSS LOIS

Elle B*eM point une afiaire de Cftleul qoand on raiiomie sur sa nature; elle peut être une ipaire de calcul quand on couine ses effets : enfin elle n*e8t jamais une afCaire de calcul quand on examine le but du mariage; et elle Test encore moins quand on examine le mariage comme établi par Jésus- Christ.

J'ajouterai ici que le hasard a très-bien servi l'auteur, n ne prévoyait pas sans doute qu'on oublierait un chapitre formel , pour donner des sens équivoques à un autre : il a le bonheur d'avoir fini cet autre par ces paroles : « Dans tout ceci je ne juftiie point les usages, mais j'en rends les raisons. »

L'auteur vient de dire qu'il ne voyait pas qu'y pût y avoir des climats où le nombre des femmes pût tellement excéder celui des hommes , on le nombre des hommes celui des femmes, que cela dût engager à la polygamie dans aucun pays ; et il a ajouté : « Cela veut dire seulement que la pluralité des fem- HMS, et même la phiralité des hommes, est plus conforme à la nature dans de certains pays que dans d'autres ^ » Le critique a saisi le mot , estpbu conr formé à la nature, pour fahre ^Bre à l'auteur qu'il approuvait la polygamie. Mais si j^disais que j'aime mieux la fièvre que le scorbut, cela signifierait-il que j'aime la fièvre , ou seulement que le scorbut m'est plus désagréable que la fièvre?

Vold mot pour mot une objection bien extraortfnafre:

« La polygamie d'une femme qui a plusieurs maris est un désordre monstrueux, qui n'a été permis en aucun cas , et que l'auteur ne distingue en aucune sorte de la polygamie d'un homme qui a plusieurs femmes'. Ce langage , dans un sectateur de la religion naturelle , n'a pas besoin de commentaire. »

Je supplie de faire attention à la liaison des idées du critique. Selon lui , il suit que , de ce que l'auteur est un sectateur de la religion naturelle , il n'a point parlé de ce dont fl n'avait que faire de parler : ou bien il suit, selon lui, que l'auteur n'a point parlé de ce dont il n'avait que faire de parler, parce qu'il est sectateur de la religion naturelle. Ces deux raisonnements sont de même espèce, et les conséquences se trouvent également dans les prémisses. La manière ordinaire est de critiquer sur ce que Ton écrit ; ici le critique s'évapore sur ce que Ton n'écrit pas.

> Ckapcnr ëa liv. HVL

' Pagt m de la fcuUle da » oetobre 1749.

Je dis tout ceci , en supposant avec le critifoe que l'auteur n'eût point distingué la pofyganie d'une femme qui a plusieurs maria, de ceUc' ou un mari aurait plusieurs femmes. Mais, si l'auteur les a distinguées, que dira-t-il? Si l'auteur a fait voir que , dans le premier cas, les abus étaient plus gruids , que dira-t-il ? Je supplie le lecteur de relire le chapitre sixième du livre seizième; je l'ai rapporté cidessus. Le critique lui a fut des invectives , parée qu'il avait gardé le silence sur cet article; il ne reste plus que de lui en fEÛre sur ce qu'il ne l'a pa& gardé.

Mais voici une chose que je ne puis conqurendre. Le critique a mis dans la seconde de ses feuilles, page 166 : « L'auteur nous a dit ci-dessus que la religion doit permettre la polygamie dans les pays chauds, et non dans les pays froids. » Mais Tauteur n'a dit cela nulle part. Il n'est plus question de mauvais raisonnements entre le critique et lui; il est question d'un faûu Et comme l'aut^ir n'a dit nulle part que la religion doit permettre la polygamie dans les pays chauds et non dans les pays froids, si l'imputation est fausse , comme elle l'est , et grave , comme elle l'est , je prie le critique de se juger lui^ même. Ce n'est pas le seul endroit sur lequel l'auteur ait à faire un cri. A la page 163, à la fin delà première feuille , il est dit : « Le chapitre quatrième porte pour titre que la loi de la polygamie est une affaire de calcul : c'est-à-dire que, dans les lieux où il naît phis de garçons que de filles, comme en Europe , on ne doit épouser qu'une femme ; dans ceux où il nah plus de filles que de garçons , la polygamie doit y être introduite. » Ainsi, lorsque l'auteur explique quelques usages, ou donne la raison de quelques pratiques, on les lui fait mettre en maximes, et, ce qui est plus triste encore, en maximes de religion : et comme il a parlé d*une infinité d'usages et de pratiques dans tous les pays du monde, on peut, avec une pareille méthode, le charger des erreurs, et même des abominations de tout l'univers. Le critique dit, à la fin de sa seconde feuille, que Dieu lui a donné quelque zèle. Eh bien ! je réponds que Dieu ne lui a pas donné celui-là.

CUMAT.

Ce que l'auteur a dit sur le climat est encore une matière très-propre pour la rhétorique. Mais tous les effets quelconques ont des causes : le climat et les autres causes physiques produisent un nombre infini d'effets. Si Fauteur avait dit le contraire, on l'aurait regardé comme un homme stupide. Toute

DEFENSE

la question se réduit à savoir si , dans des pays éloignés entre eux , si , sous des climats différents , il y a des caractères d*esprit nationaux. Or, qu*ii y ait de telles différences , cela est établi par Funiversalité presque entière des livres qui ont été écrits. Et , comme le caractère de Tesprit influe beauocnip dans la disposition du cœur, on ne saurait encore douter qu'il n'y ait de certaines qualités du cœur plus fréquentes dans un pays que dans un autre; et Ton en a encore pour preuve un nombre infini d'écrivains de tous les lieux et de tous les temps. Comme ces choses sont humaines, l'auteur en a parlé d*une façon humaine. Il aurait pu joindre là bien des questions que l'on agite, dans les écoles, sur les vertus humaines et sur les vertus chrétiennes; mais ce n'est point avec ces questions que l'on fait des livres de physique, de politique et de jurisprudence. En un mot , ce physique du climat peut produire diverses dispositions dans les esprits; ces dispositions peuvent influer sur les actions humaines : cela choque-t-il Tempire de celui qui a créé, ou les mérites de celui qui a racheté?

Si hauteur a recherché ce que les magistrats de divers pays pouvaient faire pour conduire leur nation de la manière la plus convenable et la plus conforme à son caractère, quel mal a-t-il fait en cela?

On raisonnera de même à l'^rd de diverses pratiques locales de religion. L'auteur n'avait à les considérer ni comme bonnes, ni comme mauvaises : il a dit seulement qu'il y avait des climats où de certaines pratiques de religion étaient plus aisées à recevoir, c'est-à-dire étaient plus aisées à pratiquer par les peuples de ces climats que par les peuples d'un autre. De ceci , il est inutile de donner des exemples ; il y en a cent mille.

.Je sais bien que la religion est indépendante par elle-même de tout effet 'physique quelconque; que celle qui est bonne dans un pays est bonne dans un autre ; et qu'elle ne peut être mauvaise dans un pays sans l'être dans tous : mais je dis que, comme elle est pratiquée par les hommes et pour les hommes , il y a des lieux où une religion quelconque trouve plus de facilité à être pratiquée, soit en tout, soit en partie, dans de certains pays que dans d'autres, etdansdecertaines circonstances que dans d'autres : et, dès que quelqu'un dira le contraire, il renoncera au bon sens.

L'auteur a remarqué que le climat des Indes produisait une certaine douceur dans les mœurs. Mais , ditlecritique,les femmess'y brûlentàla mort de leur mari. Il n'y a guère de philosophie dans cette objec-

tion. Le critique ignore-t-il les contradictioi» de l'esprit humain, et comment il sait séparer les dwses les plus unies, et unir celles qui sont les plus séparées? Voyez là-dessos les réflexions de Tauteor, au chapitre troisième du livre quatorzième.

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