‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 839 sur 975 · DISCOURS AU PARLEMENT DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

DISCOURS AU PARLEMENT DE BORDEAUX

on toimenre; la honte et les reproches ne sont rien. Ainsi , supposant dans un magistrat sa vertu esseotielle, qui est la justice, qualité sans laquelle il n*e8t qu*un monstre dans la société, et avec laquelle il peut être un très-mauvais citoyen, je ne parlerai que des accessoires qui peuvent foire que cette justice abondera plus ou moins. Il faut qu'elle soit éclairée; il feut qu'elle soit prompte, qu'elle ih soit point austère , et enfin qu'elle soit universelle.

Dans Torigine de notre monardiie, nos pères, pauvres, et plutôt pasteurs que laboureurs, soldats plutôt que citoyens, avaient peu d'intérêts à régler ; quelques lois sur le partage du butin , sur la pâture ou le larcin des bestiaux, réglaient tout dans la république : tout le monde était bon pour être magistrat chez un peuple qui dans ses moeurs suiyait la simplicité de la nature, et à qui son ignorance et sa grossièreté fournissaient des moyens aussi faciles qu'injustes de terminer les différends, comme le sort , les épreuves par Peau, par le feu , les combats singuliers, etc.

Mais depuis que nous avons quitté nos mœurs sauvages; depuis que, vainqueurs des Gaulois et des Romains, nous avons pris leur police; que le code militaire a cédé au code civil; depuis surtout que les lob des ûeù n'ont plus été ks seules lois de la noblesse, le seul code de FÉtat, et que, par ce dernier changement, le commerce et le labourage ont été encouragés; que les richesses des particuliers et leur avarice se sont accrues; qu'on a eu h démêler de grands intérêts, et-des intérêts presque toujours cachés; que la bonne foi ne s'est réservé que quelques afïiures de peu d'importance, tandis que l'artifice et la fraude se sont retirés dans les contrats; nos codes se sont augmentés; il a fiiJIa joindre les lois étrangères aux nationales; le respect pour la religion y a mêlé les canoniques; et les magistratures n'ont plus été le partage que des citoyens les plus éclairés.

Les juges se sont toujours trouvés au milieu dee pièges eH des surprises, et la vérité a laissé dms leur esprit les mêmes méfiances que l'erreur.

I/obscurité du fond a fidt nattre la forme. Les fbmrbes, qui ont espéré de pouvoir cacher leur malice , s*en sont fidt une espèce d'art : des professions entières se sont établies, les unes pour obscurcir, les autres pour allonger les affaires; et le juge a eu rocnns de peine à se défendre de la mauvaise foi du piaideor, que de Tartifice de celui à qui il confiait Intérêts.

Pomr lors, H n'a phis suffi que le magistrat exa-

minât la pureté de ses intentions: ce n'a pkis été assez qu'il pât dire à Dieu : Pro6a me, Deus, H scUo cor mewn; il a fallu qu'il examinât son esprit, ses connaissances et ses talents; il a fallu qu'il se rendît compte de ses études, qu'il portât toute sa vie le poids d'une application sans relâ • che, et qu'il vît si cette application pouvait donner à son esprit la mesure de connaissances et le degré de lumières que son état exigeait.

On lit dans les relations de certains voyageurs qu'il y a des mines où les travailleurs ne voient jamais le jour : ils sont une image bien naturelle de ces gens dont Fesprit, appesanti sous les organes, n'est capable de recevoir aucun degré de dahrvoyance. Une pareille incapacité exige d'm homme juste qu'il se retire de la magistrature ;voe moindre incapacité exige d'un homiae juste qu'il la surmonte par des sueurs et par des veilles.

Il faut encore que la justice soit prompte. Souvent rinjustiee n'est pas dans le jugement, elle est dans les dâais; souvent l'examen a fait phis de tort qu'une décision contraire. Dans la constitution présente, c'est un état que d'être plaideur; on porte ce titre jusqu'à son dernier âge; il va à la postérité; il passe, de neveux en neveux, jusqu'à la fin d'une malheureuse famille.

La pauvreté semble toujours attachée à ce titra si triste. La justice la plus exacte ne sauve jamais que d'une partie des malheurs; et tel est l'état des choses, que les formalités introduites pour conserver Tordre public sont aujourd'hui le fléau des particuliers. L'industrie du palais est devenue une source de fortune, comme le commerce et le labourage; la maltête a trouvé à s'y repattre, et à disputer à la chicane la ruine d'un malheureux plaideur.

Autrefois les gens de bien menaient devant les tribunaux les hommes injustes : aujourd'hui ce sont les hommes injustesqui y traduisent lesgensde bien. Le dépositaire a osé nier le dépôt, parce qu'il a espéré que la bonne foi craintive se lasserait bientôt de le demander en justice ; et le ravisseur a fait connaître à ceJui qu*il opprimait , qu'il n'était point de sa prudence de continuer à lui demander raison de ses violences.

On a vu (ô siècle malheureux ! ) des hommes iniques menacer de la justice ceux à qui ils enlevaient leurs biens, et apporter pour raison de leurs vexations la longueur du temps, et la ruine inévitable à ceux qui voudraient les faire cesser. Mais quand l'état de ceux qui plaident ne serait point ruineux, il suffirait qu'il fût incertain pour nous engager à le faire finir. Leur condition est toujours malheu-

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