‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 847 sur 975 · DIALOGUE DE SYLLA ET D'EUCRATE · texte numérisé non relu

DIALOGUE DE SYLLA ET D'EUCRATE

. — Et moi , rae ditril , Eucrate , je n'ai jamais été si peu content que lorsque je me suis vu maître absolu dans Rome , que j'ai regardé autour de moi , et que je n'ai trouvé ni rivaux ni ennemis.

« J*aî cru qu'on dirait quelque jour que je n'avais châtié que des esclaves. Veux-tu, me suis-je dit, que dans ta patrie il n'y ait plus d'honunes qui puissent être touchés de ta gloire? Et , puisque tu établis la tyrannie, ne vois-tu pas bien qu'il n'y aura point après toi de prince si lâche que la flatterie ne t'égale , et ne pare de ton nom , de tes titres] et de tes vertus mêmes?

« — Seigneur, vous changez toutes mes idées , de h façon dont je vous vois agir. Je croyais que vous aviez de l'ambition, maisaucun amour pour la gloire : je voyais bien que votre âme était haute ; mais je ne soupçonnais pas qu'elle fût grande : tout dans votre vie semblait me montrer un homme dévoré du désir de commander, et qui, plein des plus funestes passions se chargeait avec plaisir de la honte, des remords et de la bassesse même, attachés à la tyrannie. Car enfin , vous avez tout sacrifié à votre puissance ; vous vous êtes rendu redoutable à tous les Romains ; vous avez exercé sans pitié les fonctions de la plus terrible magistrature qui fût jamais. Le sénat ne vit qu'en tremblant un défenseur si impitoyable. Quel* qu'un vous dit : a Sylla , jusqu'à quand répandras- « tu le sang romain? veux-tu ne commander qu'à « des murailles? » Pour lors vous publiâtes ces tablés qui décidèrent de la vie et de la mort de chaque citoyen.

« — Et c'est tout le sang que j'ai versé qui m'a mis en état de faire la plus grande de toutes mes actions. Si j'avais gouverné les Romains avec douceur, quelle merveille que l'ennui , que le dégoût, qu'un caprice, m'eussent fait quitter le gouvernement? mais je me suis démis de la dictature dans le temps qu'il n'y avait pas un seul homme dans l'univers qui ne crût que la dictature était mon seul asile. J'ai paru devant les Romains citoyen au milieu de mes concitoyens, et j'ai osé leur dire : « Je « suis prêt à rendre compte de tout le sang que j'ai « versé pour la république ; je répondrai à tous ceux « qui viendront me demander leur père, leur fils , ou «t leur frère. » Tous les Romains se sont tus devant moi.

« — Cette belle action dont vous me parlez me parait bien imprudente. Il est vrai que vous avez eu pour vous le nouvel étonnement dans lequel vous avez mis les Romains; mais comment osâtesvous leur parler de vous justifier, et de prendre

pour juges des gens qui vous devaient tant de geances?

« Quand toutes vos actions n'auraient été que sévères pendant que vous étiez le maître» eUes devenaient des crimes affreux dès que vous ne relies plus.

«, Vous appelez des crimes, me dit-il , ee qui a fait le salut de la république. VouUez-YOus que je visse tranquillement des sénateurs trahir le sénat pour ce peuple qui , s'imagînant que la liborté doit être aussi extrême que le peut être l'esclavage, cherchait à abolir la magistrature même?

« Le peuple , gêné par les lois et par la gravité du sénat , a toujours travaillé à renverser l'un et l'autre. Mais celui qui est assez ambitieux pour le servir contre le sénat et les lois , le fut toujours assez pour devenir son mattre. C'est ainsi que nous avons vu finir tant de républiques dans la Grèce et dans fltalie.

« Pour prévenir un pareil malheur, le sénat a toujours été obligé d'occuper à la guerre ce peuple indocile. 11 a été forcé malgré lui à ravager la terre , et à soumettre tant de nations dont l'obéissanee nous pèse. A présent que l'univers n'a plus d*eiinemis à nous donner, quel serait le destin de la république? Et sans moi le sénat aurait-il pu empêcher que le peuple , dans sa fureur aveugle pour la liberté, ne se livrât lui-même à Marins, ou an premier tyran qui lui aurait fait espérer l'indépendance?

« Les dieux , qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition, ont attaché à la liberté presque autant de malheurs qu'à la servitude. M^, quel que doive être le prix de cette noble liberté, il faut bien le payer aux dieux.

« La mer engloutit les vaisseaux , elle submerge des pays entiers; elle est pourtant utile aux humains.

« La postérité jugera ce que Rome n'a pas encore osé examiner : elle trouvera peut-être que je n'ai pas versé assez de sang, et que tous les partisans de Marins n'ont pas été proscrits.

<f — Il faut que je l'avoue, Sylla, vous m'étonnez. Quoi! c'est pour le bien de votre patrie que vous avez versé tant de sang! et vous avez eu de l'attachement pour elle!

« — Eucrate , me dit-il , je n'eus jamais cet amour dominant pour la patrie, dont nous trouvons tant d'exempl^ dans les premiers temps de la république : et j'aime autant Coriolan , qui porte la flamme et le fer jusqu'aux murailles de sa ville ingrate,

DIAI-OGUE DE SYLLA ET D EUCRATE.

qiii ûit repentir chaque citoyen de Tafifront que lui a fait chaque citoyen, que celui qui chassa les Gaulois du Capitole. Je ne me suis jamais piqué d'être Fesclaye ni l'idolâtre de la société de mes pareils : et cet amour tant vanté est une passion trop populaire pour être compatible avec la hauteur de mon âme. Je me suis uniquement conduit par mes réflexions, et surtout par le mépris que j'ai eu pour les hommes. On peut juger, par la manière dont j'ai traité le seul grand peuple de l'univers, de l'excès de ce mépris pour tous les autres.

« J'ai cru qu'étant sur la terre, il fiallait que j'y fusse libre. Si j'étais né chez les barbares, j'aurais moins cherché à usurper le trône pour commander que pour ne pas obéir. Né dans une république, j'ai obtenu la gloire des conquérants en ne cherchant que celle des hommes libres.

« Lorsqu'avec mes soldats je suis entré dans Rome, je ne respirais ni la fureur ni la vengeance. J'ai jugé sans haine , mais aussi sans pitié, les Romains étonnés. « Vous étiez libres, ai-je dit, et « vous vouliez vivre en esclaves ! Non. Mais mourez , « et vous aurez l'avantage de mourir citoyens d'une « ville libre. »

« Tai cru qu'ôter la liberté à une ville dont j'étais citoyen, était le plus grand des crimes. J'ai puni ce crime-là ; et je ne me suis point embarrassé si je serais le bon ou le mauvais génie de la république. Cependant le gouvernement de nos pères a été rétabli ; le peuple a expié tous les affronts qu'il avait faits aux nobles : la crainte a suspendu les jalousies; et Rome n'a jamais été si tranquille.

« Vous voilà instruit de ce qui m'a déterminé à toutes les sanglantes tragédies que vous avez vues. Si j'avais vécu dans ces jours heureux de la république où les citoyens, tranquilles dans leurs maisons, y rendaient aux dieux une âme libre, vous m'auriez vu passer ma vie dans cette retraite , que je n'ai obtenue que par tant de sang et de sueur.

« — Seigneur, lui dis-je, il est heureux que le del ait épargné au genre humain le nombre des hommes tels que vous. Nés pour la médiocrité, nous sommes accablés par les esprits sublimes. Pour qu'un homme soit au-desus de l'humanité, il en coûte trop cher à tous les autres.

« Vous avez regardé l'ambition des héros comme une passion commune, et tous n'avez &it cas que de l'ambition qui raisonne. Le désir insatiable de dominer, que vous avez trouvé dans le cœur de quelques citoyens , vous a fait prendre la résolution d'être un homme extraordinaire : l'anoour de votre Uberté vous a fait prendre celle d'être terrible et

cruel. Qui dirait qu'un héroïsme de principe eût été plus funeste qu'un héroïsme d'impétuosité ? Mais si , pour vous empêcher d'être esclave, il vous a fallu usurper la dictature, comment avez-vous osé la rendre ? Le peuple romain, dites-vous vous a vu désarmé, et n'a point attenté sur votre vie. C'est un danger auquel vous avez échappé; un plus grand danger peut vous attendre. Il peut vous arriver de voir quelque jour un grand criminel jouir de votre modération, et vous Confondre dans la foule d'un peuple soumis.

« — J'ai un nom, me dit-il , et il me sufGt pour ma sûreté et celle du peuple romain. Ce nom arrête toutes les entreprises; et il n'y a point d'ambition qui n'en soit épouvantée. Sylla respire, et son génie est plus puissant que celui de tous les Romains. Sylla a autour de lui Chéronée, Orchomène et Signion; Sylla a donné à chaque famille de Rome un exemple domestique et terrible : chaque Romain m'aura toujours devant les yeux; et dans ses songes mêmes, je lui apparaîtrai couvert de sang; il croira voir les funestes tables, et lire son nom à la tête des proscrits. On murmure en secret contre mes lois , mais elles ne seront pas effacées par des flots même de sang romain. Ne suisje pas au milieu de Rome? Vous trcmverez encore chez moi le jalevot que j'avais à Orchomène, et le bouclier que je portais sur les murailles d'Athènes. Parce que je n'ai point de licteurs, en suis-je moins Sylla? J'ai pour moi le sénat, avec la justice et les lois; le sénat a pour lui mon génie, ma fortune et ma gloire.

« — J'avoue , lui dis-je , que , quand on a une fois fait trembler quelqu'un , on conserve presque toujours quelque chose de l'avantage qu'on a pris.

« — Sans doute, me dit-il. J'ai étonné les hommes, et c'est beaucoup. Repassez dans votre mémoire l'histoire de ma vie : vous verrez que j'ai tout tiré de ce principe , et qu'il a été l'âme de toutes mes actions. Ressouvenez-vous de mes démêlés avec Marins : je fus indigné de voir un homme sans nom, fier de la bassesse de sa naissance, entreprendre de ramener les premières familles de Rome dans la foule du peuple ; et , dans cette situation , je portais tout le poids d'une grande âme. J'étais jeune, et je me résolus de me mettre en état de demander compte à Marins de ces mépris. Pour cela, je l'attaquai avec ses propres armes , c'es^(ldire par des victoires contre les ennemis de la république.

« Lorsque, par le caprice du sort , je fus obligé de sortir de Rome, je me conduisis de même : j'ai-

LYSIMAQUË.

lai faite la guerre à Mithrîdate ; et je crus détruire Marius à force de vaincre reonemi de Marius. Pendant que je laissai ce Romain jouir de son pouvoir sur la populace, je multipliais ses mortifications; et je le forçais tous les jours d'aller au Capitole rendre grâces aux dieux des succès dont je le désespérais. Je lui £Bdsais une guerre de réputation plus cruelle cent fois que celle que mes légions faisaient au roi barbare. U ne sortait pas un seul mot de ma bouche qui ne marquât mon audace ; et mes moindres actions, toujours superbes, étaient pour Marius de funestes présages. Enfin Mithridate demanda la paix : les conditions étaient raisonnables ; et, si Rome avait été tranquille, ou si ma fortune n'avait pas été chancelante, je les aurais acceptées. Mais le mauvais état de mes af£Edres m'obligea de les rendre plus dures; j'exigeai qu'il détruisit sa flotte, et qu'il rendît aux rois ses voisins tous les États dont il les avait dépouillés. « Je te laisse, « lui dis-je, le royaume de tes pères, à toi qui de- « vrais me remercier de ce que je te laisse la main « avec laquelle tu as signé l'ordre de faire mourir m en un jour cent mille Romains. » Mithridate resta immobile^ et Marius, au milieu de Rome, en trembla.

« Cette même audace qui m'a si bien servi contre Mithridate, contre Marius, contre son fils, contre Thélésinus, contre le peui^e; qui a soutenu toute ma dictature, a aussi défendu ma vie le jour que je l'ai quittée; et ce jour assure ma liberté pour jamais.

« — Seigneur, lui dis-je, Marius raisonnait comme vous, lorsque, couvert du sang de ses ennemis et de celui des Romains , il montrait cette audace que vous avez punie. Vous avez bien pour vous quelques victoires déplus, et de plus grands excès. Mais, en prenant la dictature, vous avez donné Tezemple du crime que vous avez puni. Voilà l'exemple qui sera suivi, et non pas celui d'une modération qu'on ne fera qu'admirer.

« Quand les dieux ont souffert que Sylla se soit impunément fait dictateur dans Rome, ils y ont proscrit la liberté pour jamais. H faudrait qu'ils fissent trop de miracles pour arracher à présent du coeur de tous les capitaines romains l'ambition de r^;ner. Vous leur avez appris qu'il y avait une voie bienplussûrepour aller àlatyrannie, etlagardersaos péril. Vous avez divulgué ce fatal secret, et ôté ce qui fait seul les bons citoyens d'une république Cr«p riche^t tBop grande, le désespoir de ne pouvoir l'opprimer. »

V changea de visage, et se tut un moment. « Je

ne crains , me dit-il avec émotion , qu'un horame > , dans lequel je crois vohr plusieurs Marius. Le hasard , ou bien un destin plus fort , me l'a &tt épu^ gner. Je le regarde sans œsse ; j'étudie ion Ame : il cache des desseins profonds ; mais , s'il ose j«maii former celui de coounander à des bonunes que fâ fait mes égaux, je jure par les dieux que jepooini son insolence. •

LYSIMAQUË \

Lorsque Alexandre eut détruit l'empire des Perses , il voulut que l'on crût qu'il était fils de Jupiter. Les Macédoniens étaient indignés de voir ce prince rougir d'avoû* Philippe pour père; leur mécontentement s'accrut lorsqu'ils lui virent preodie les mœurs, les habits et les manières des Perses; et ils se reprochaient tous d'avoir tant fait pocor un homme qui commençait à les mépriser; mais on murmurait dans Parmée , et on ne pariait pas.

Un philosophe nommé Callisthène avait suiri le roi dans son expédition. Un jour qu'il le salua à la manière des Grecs : « D*où vient , lui dit Alexandre, que tu ne m'adores pas ? — Seigneur, lui dit Callisthène, vous êtes chef de deux nations : Tuoe, esclave avant que vous l'eussiez soumise, œ Test pas moins depuis que vous l'avez vaincue; l'autre, libre avant qu'elle vous servît à remporter tant <)e victoires, l'est encore depuis que vous les aies remportées. Je suis Grec , seigneur; et ce ooiD|TOOS Favez élevé si haut, que, sans vous faire tort, il ne nous est plus permis de l'avilir. >

Les vices d'Alexandre étaient extrêmes cooubi ses vertus : il était terrible dans sa colère; elle le rendait cruel. Il fit couper les pieds, le nez etifli oreilles à Callisthène, ordonna qu'on le ait dans une cage de fer, et le fit porter ainsi à lasaite de l'armée.

J'aimais Callisthène ; et de tout temps, lersqnemei occupations me laissaient quelques heures de Imf*

' J. César.

> Ce morceao, composé par Montesqdlea à répoqaedeii léœptton à racadénie de Nancy, fot Impriaié poor ta P>f miére fois dans le dfercure de Finmce^ deoziéne volooe* décembre 1754, pag. 3I. U y est précédé de cet avertisieiDem:

<i L'auteur de VE^^ des Loù nous a permis dlmpHocr le moroeaa saivant, qa'il a fett poar l*«oadéflBie4eltaa9i cette fictioD est s! intéressante et si noble , qui! o^est pas possible de la lire sans aimer et sans admirer le graod prince qid CD est l'ok^et »

Le prince que Montesquieu a voulu peindre en tn(^^ portrait de Lysimaque est le roi de Pologne, Stanislas-Leoi»»'» surnommé le Bienfaitant.

LYSniAQUE.

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