‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 848 sur 975 · SB · texte numérisé non relu

SB

Je les avais employées à Técouter : et, si j^ai de Tamoar pour la verto> je le dois aux impressions que ses discours faisaient sur moi. J*allai le voir. « Je vous salue, lui dls-je, illustre malheureux, que je vois dans une cage de fer comme on enferme une béte sauvage, pour avoir été le seul homme de l'armée.

« — Lysimaque, me dit-il , quand je suis dans une situation qui demande de la force et du courage, il me semble que je me trouve presque à ma place. En vérité , si les dieux ne m'avaient mis sur la terre que pour y mener une vie voluptueuse , je croirais qu'ils m'auraient donné en vain une âme grande et immortelle. Jouir des plaisirs des sens est une chose dont tous les hommes sont aisément capables; et si les dieux ne nous ont faits que pour cela, ils ont fait un ouvrage plus parfait qu'ils n'ont voulu , et ils ont plus exécuté qu'entrepris. Ce n'est pas, ajouta-t-il, que je sots insensible : vous ne me faites que trop voir que je ne le suis pas. Quand vous êtes venu à moi , j'ai trouvé d'abord quelque plaisir à vous voir faire une action de courage. Mais, au nom des dieux, que ce soit pour la dernière fois! Laissez-moi soute^ nir mes malheurs, et n'ayez point la cruauté d'y joindre encore les vôtres.

« — CaHistbène, lui dis-je, je vous verrai tous les jours. S le roi vous voyait abandonné des gens vertueux, il n'aurait plus de remords , il conunencerait à croire que vous êtes coupable. Ah ! j'espère qull ne jouira pas du plaisir de voir que ses châtiments me feront abandonner un ami.»

Un jour, Callisthène me dit : « I^es dieux immortels m'ont consolé; et, depuis ce temps , je sens en moi quelque chose de divin , qui m'a ôté le sentiment de mes peines. J'ai vu en songe le grand Jupiter. Vous étiez auprès de lui ; vous aviez un sceptre à la main , et WÊ bandeau royal sur le front. U vous a montré à moi, et m'a dit : « U te rendra plus heureux. » li'émotiee où j'étais m'a réveillé. Je me suis trouvé les mains élevées au del , et faisant des efforts pour dire : a Grand Jupiter , si Lysimaque doit régner, lais qu'il règne avec justice! Lysimaque, vous régnerez : croyez un homme qui doit être Agréable aux dieux, puisqu'il soufiOre pour la vertu. »

Cependant Alexandre ayant appris que je respectais la misère de Callisthène , que j'allais le voir, et que j'osais le plaindre, il entra dans une nouvelle fureur : « Va, dit-il, combattre contre les lions, malbemreux qui te plais tant à vivre avec les ôétes féroces. » On différa mon supplice , pour le £Eubre servir de spectacle à plus de gens.

Le jour qm le précéda , j'écrivis ces mots à Callisthène : « Je vais mourir. Toutes les idées que

vous m'aviez données de ma future grandeur se sont évanouies de mon esprit. Paurais souhaité d'adoodr les maux d'un homme tel que vous. «

Prexape, à qui je m'étais confié, m'apporta cette réponse : « Lysimaque, si les dieux ont résolu que vous régniez, Alexandre ne peut pas vous ôter la vie ; car les hommes ne résistent pas à la volonté des dieux. »

Cette lettre m'encouragea; et, faisant réQexion que les hommes les plus heureux et les plus malheureux sont également environnés de la main divine, je résolus de me conduire , non pas par mes espérances, mais par mon courage, et de défendre jusqu'à la fin une vie sur laquelle il y avait de si grandes promesses.

On me mena dans la canière. n y avait autour de moi un peuple immense, qui venait être témoin de mon courage ou de ma frayeur. On me lâdia un lion. J'avais plié mon manteau autour de mon bras : je lui présentai ce bras , il voulut le dévoror ; je lui saisis la langue , la lui arrachai , et le jetai à mes pieds.

Alexandre aimait naturellement les actions courageuses : il admira ma résolution, et ce moment fut celui du retour de sa grande âme.

Il me fit appela; et, me tendant la main : Lysi- « maque , me dit-il , je te rends mon amitié , rendsmoi la tienne. Ma colère n^a servi qu'à te faire faire une action qui manque à la vie d'Alexandre. «

Je reçus les grâces du roi; j'adorai les décrets des dieux, et j'attendais leurs promesses sans les rediercher ni les fiiir. Alexandre mourut , et toutes les nations furent sans maître. Les fils du roi étaient dans l'enfance; son frère A ridée n'en était jamais sorti ; Olympias n'avait que la hardiesse des âmes ûtibles, et tout ce qui était cruauté était pour elle du courage ; Roxane , Eurydice , Statire , étaient perdues dans la douleur. Tout le monde , dans le palais , savait gémhr, et personne ne savait régner. Les capitaines d'Alexandre levèrent donc les yeux sur son trône, mais l'ambition de chacun fut contenue par rambition de tous. Vous partageâmes fempire; et chacun de nous crut avoir partagé le prix de ses fatigues.

Le sort me fit roi d'Asie : et à présent que je puis tout , j'ai plus besoin que jamsus des leçons de Callisthène. Sa joie m'annonce que j'ai eût quelque bonne action , et ses s^Hipirs me disent que j'ai quelque mal à réparer. Je le trouve entre mon peuple et moi.

Je suis le roi d'un peuple qui m'aime. Les pères de famille espèrent la longueur de ma vie comme celle de leurs enfants ; les enfants craignent de m»

ESSAI SUR LE GOUT

perdre eomme ils craignent de perdre leur père. Mes sujets sont heureux, et je le suis.

ESSAI SUR LE GOUT

RÉPLBXIONS SUR LES CAUSES DU PLÀISIB QU*EXC1- TEIIT EN NOUS LES OUVRAGES D'ESPRIT ET LES PRODUCTIONS DES BEAUX-ARTS.

Dans notre manière d*étre actuelle, notre âme goûte trois sortes de plaisirs : il y en a qu*elle tire du fond de son existence même ; d'autres qui résultent de son union avec le corps ; d'autres enfin qui sont fondés sur les plis et les préjugés que de certaines Institutions, de certains usages, de certaines habitudes, lui ont fait prendre.

Ce sont ces différents plaisirs de notre âme qui forment les objets du goût , comme le beau , le bon , Tagréable , le naïf, le délicat , le tendre , le gracieux , le je ne sais quoi, le noble, le grand, le sublime, le majestueux , etc. Par exemple , lorsque nous trouvons du plaisir à voir ime chose avec une utilité pour nous, nous disons qu'elle est bonne; lorsque nous trouvons du plaisir à la voir sans que nous y démêlions une utilité présente , nous l'appelons belle.

Les sources du beau, du bon , de l'agréable, etc. sont donc dans nous-mêmes ; et en chercher les raisons , c'est chercher les causes des plaisirs de notre

âme.

Examinons donc notre âme, étudions-la dans

ses actions et dans ses passions, cherchons-la dans ses plaisirs; c'est là où elle se manifeste davantage. La poésie, la peinture, la sculpture, l'architecture, la musique, la danse, les différentes sortes de jeux, enfin les ouvrages de la nature et de l'art, peuvent lui donner du plaisir : voyons pourquoi , comment et quand ils le lui donnent ; rendons raison de nos sentiments : cela pourra contribuer à nous former le goût, qui n'est autre chose que l'avantage de découvrir avec finesse et avec promptitude la mesure du plaisir que chaque chose doit donner aux hommes.

Page 1