‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 853 sur 975 · DE LA DELICATESSE · texte numérisé non relu

DE LA DELICATESSE

Les gens délicats sont ceux qui, à chaque idée ou à chaque goût, joignent beaucoup d'idées ou beaucoup de goûts accessoires. Les gens grossiers n'ont qu'une sensation; leur âme ne sait composer ni décomposer; ils ne joignent ni n'ôtent rien à ce que la nature donne : au lieu que les gens délicats dans

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ramour se composent la plupart des plaisirs de l'amour. Polixène et Apicius portaient à la table bien des sensations inconnues à nous autres mangeurs vulgaires; et ceux qui jugent avec goût des ouvrages d*esprit ont et se font une infinité de sensations gue les autres hommes n^ont pas.

DU Je ne sais quoi.

II y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme invisible, une grâce naturelle, qu*on n*a pu définir, et qu'on a été forcé d'appeler le je ne sais quoi. Il me semble que c*est un effet principalement fondé sur la surprise. Nous sommes touchés de ce qu'une personne nous plaît plus qu'elle ne nous a paru d'abord devoir nous plaire, et nous sommes agréablement surpris de ce qu'elle a su vaincre des défauts que nos yeux nous montrent , et que le cœur ne croit plus. Voilà pourquoi les femmes laides ont très-souvent des grâces, et qu'il est rare que les belles en aient. Car une belle personne fait ordinairement le contraire de ce que nous avions attendu; elle parvient à nous paraître moins aimable ; après nous avoir surpris en bien , elle nous surprend en mal ; mais l'impression du bien est ancienne, celle du mal nouvelle : aussi les belles personnes font-ellesrarement les grandes passions, presque toujours réservées à celles qui ont des grâces, c'est-àdire des agréments que nous n'attendions point, et que nous n'avions pas sujet d'attendre. Les grandes parures ont rarement de la grâce, et souvent l'habillement des bergères en a. Nous admirons la majesté des draperies de Paul Véronèse ; mais nous sommes touchés de la simplicité de Raphaël et de la pureté du Corrége. Paul Véronèse promet beaucoup , et paie ce qu'il promet. Raphaël et le Corrége promettent peu, et paient beaucoup; et cela nous plaît davantage.

Les grâces se trouvent plus ordinairement dans Tesprit que dans le visage; car un beau visage paraît d'abord , et ne cache presque rien ; mais l'esprit ne se montre que peu à peu, que quand il veut , et autant qu'il veut; il peut se cacher pour paraître, et donner cette espèce de surprise qui fait les grâces.

Les grâces se trouvent moins dans les traits du visage que dans les manières; car les manières naissent à chaque instant, et peuvent à tous les moments créer des surprises : et un mot , une femme ne peut guère être belle que d'une façon; mais eHe est jolie de cent mille.

La loi des deux sexes a établi , parmi les nations poUoéet et sauvages, que les liommes demande-

raient, et que les femmes ne feraient qu'accorder . de là il arrive que les grâces sont plus particulièrement attachées aux femmes. Comme elles ont tout à défendre, elles ont tout à cacher; la moiodre parole, le moindre geste , tout ce qui, sans choquer le premier devoir, se numtre en eUci, tout ce qui se met en liberté, devient une grâce; et telle est la sagesse de la nature, que ce qui ne serait rien sans la loi de la pudeur devient d'an prix infini depuis cette heureuse loi, qui fiait le bonheur de Fb* nivers.

Comme la gène et l'affeetation ne sauraient nous surprendre, les grâces ne se trouvent ai dans les manières gênées ni dans les manières affectées, mais dans une certaine liberté ou facilité qui est entre les deux extrémités ; et Tâme est agréaÛeoMBt surprise de voir que l'on a évité les deux éeueils. Il semblerait que les manières naturelles demûent être les plus aisées : ce sont celles qui le soot le moins; car l'éducation, qui nous géoe, nous fait toujours perdre du naturel : or, nous soinaies Astmes de le voir revenir.

Rien ne nous pUiît tant dans une parure que lorsqu'elle est dans cette négligence ou même dansée désordre qui nous cache tous les soins que la propreté n'a pas exigés, et que la seule vanité aurait fait prendre ; et l'on n'a jamais de grâce dans l'eqnt que lorsque ce que l'on dit est trouvé, et non pas recherché.

Lorsque vous dites des choses qui vousonteodl^ vous pouvez bien foire voir que vousavei de Tesprit, et non pas des grâces dans l'esprit. Poorle faire voir, il faut que vous ne le voyies pas woi' même, et que les autres , à qui d'ailleurs (p^ chose de naïf et de simple en vous ne promettartnea de cela, soient doucement surpris de s'en apercevoir.

Ainsi les grâces ne s'acquièrent point : poof • avoir, il faut être naïf. Mais comment peut-on travailler à être naïf?

Une des plusbeUes ficUons d'Homère, c'estceje de cette ceinture qui donnait à Vénus WJ^ plaire. Rien n'est plus propre à feiw ■^^ \Z magie et ce pouvoir des grâces, qui semblent we données à une personne par un pouvoir ^''^^'^'^ et qui sont distinguéesde la beautémêfloe. Or ceinture ne pouvait être donnée qu'à Vénus, ^f ne pouvait convenir à la beauté ms^^^ Junon; car la ouyesté desnanëe une ^^^^ftl vite, c'est-à-dire une gêne opposée à Fiog^»^ grâces. Elle ne pouvait bien convenir à la 1»^ fière de Palla»; car la fierté est opposée à la «^

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oeur les grâces, et d*aillears peut souvent être soupçonnée d'affectation.

PBOGBBSSION Dl LA SURPBISS.

Ce qui fait les grandes beautés, c'est lorsqu'une chose est telle que la surprise est d'abord médio^ cre, qu'elle se soutient, augmente, et nous mène ensuite à l'admiration. Les ouvrages de Raphaël frappent peu au premier coup d'œii : il imite si bien la nature, que l'on n'en est d'abord pas plus étonné que si l'on voyait Tobjet même, lequel ne causerait point de surprise. Mais une expression extra» ordinaire, un coloris plus fort, une attitude bi* zarre d'un peintre moins bon nous saisit du premier coup d'oeil , parce qu'on n'a pas coutume de U voir ailleurs. On peut comparer Raphaël à Vir* gile, et les peintres de Venise, avec leurs attitudes forcées , à Lucain : Virgile , plus naturel , frappe d'abord moins , pour frapper ensuite plus; Lucain frappe d'abord plus, pour frapper ensuite moins.

L'exacte proportion de la fameuse église de Saint- Pierre fait qu'elle ne paraît pas d'abord aussi grande qu'elle l'est; car nous ne savons d'abord où nous prendre pour juger de sa grandeur. Si elle était moins large, nous serions frappés de sa longueur ; si elle était moins longue, nous le serions de sa largeur. Mais à mesure que l'on examine, l'œil la voit s'agrandir, l'étonnement augmente. On peut la compara aux Pyrénées, où l'œil, qui croyait d'abord les mesurer, découvre des montagnes derrière les montagnes, et se perd toujours davantage.

n arrive souvent que notre âme sent du plaisir lorsqu'elle a un sentiment qu'elle ne peut pas démêler elle-même, et qu'elle voit une chose absolument diftérente de ce qu'elle sait être; ce qui lui donn» un sentiment de surprise dont elle ne peut pas sortir. En voici un exemple. Le dôme de Saint- Pierre est immense. On sait que Michel-Ange voyant le Panthéon, qui était le plus grand temple de Rome, dit qu'il en voulait faire un pareil, mais qu'il voulait le mettre en l'air. Il fit donc sur ce modèle le d5me de Saint-Pierre; mais il fit les pi-* liers si massifs, que ce dôme, qui est comme une montagne que l'on a sur la tête , parait léger à l'œil qui le considère. L'ame reste donc incertaine entre ce qu'elle voit et ce qu'elle sait, et elle reste surprise de voir une masse en même temps si énorme et si légère.

DES BBAUTéS QUI BÉSULTERT D'UN GBBTAIN EMBABBAS DE l'aME.

Souvent la surprise vient à l'âme de ce qu'elle ne

peut pas concilier ce qu'elle voit avec ce qu'elle a vu. U y a en Italie un grand lac qu'on appelle le lac Majeur, U logo Maggiore; c'est une petite mer dont les bords ne montrent rien que de sauvage* A quinze milles dans le lac sont deux îles d'un quart de lieue de tour, qu'on appelle les Borromées, qui sont, à mon avis, le séjour du monde le plus enchanté. L'ame est étonnée de ce contraste romanesque, de rappeler avec plaisir les merveilles des romans , où , après avoir passé par des rochers et des pays arides , on se trouve dans un lieu fait par les fées.

Tous les contrastes nous frappent, parce que les choses en opposition se relèvent toutes les deux : ainsi lorsqu'un petit homme est auprès d'un grand , le petit fait paraître l'autre plus grand, et le grand fôit paraître l'autre plus petit.

Ces sortes de surprises font le plaisir que l'on trouve dans toutes les beautés d'opposition, dans toutes les antithèses et figures pareilles. Quand Florus dit : « Sore et Algide (qui le croirait?) nous ont été formidables; Satrique et Cornicule étaient des provinces ; nous rougissons des Boriliens et des Vérulieùs, mais nous en avons triomphé; enfin Tibur, notre faubourg; Préneste, où sont nos mai^ sons de plaisance, étaient les sujets des vœux que nous allions faire au Capitole; » cet auteur, dis-je, nous montre en même temps la grandeur de Romo et la petitesse de ses commencements; et l'étonnement porte sur ces deux choses.

On peut remarquer ici combien est grande la différence des antithèses d'idées d'avec les antithèses d'expression. L'antithèse d'expression n'est pas cachée ; celle d'idées l'est : l'une a toujours le même habit , l'autre en change comme on veut; l'une est variée, l'autre non.

Le même Florus, en parlant des Samnites, dit que leurs villes furent tellement détruites , qu'il est difficile de trouver à présent le sujet de vingt-^tre triomphes ; et nonfctcUeappareat mcUeria quatuor et viginti t^iumphorum. Et , par les mêmes paroles qui marquent la destruction de ce peuple, il fait voir la grandeur de son courage et de son opiniâtreté.

Lorsque nous voulons nous empêcher de rire, notre rire redouble à cause du contraste qui est entre la situation où nous sommes et celle où nous devrions être. De même, lorsque nous voyons dans un visage un grand défaut, comme, par exemple, un très -grand nez, nous rions à cause que nous voyons que ce contraste avec les autres traits du visage ne doit pas être. Ainsi les contrastes sont cause des défauts aussi bien que des beautés. Lors«

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que nous voyons qu ils sont sans raison, qu'ils relèvent ou éclairent un autre défaut, ils sont les grands instruments de la laideur, laquelle, lorsqu'elle nous frappe subitement, peut exciter une certaine joie dans notre âme, et nous faire rire. Si notre âme la regarde comme un malheur dans la personne qui la possède, elle peut exciter la pitié; si elle la regarde avec Tidée de ce qui peut nous nuire , et avec une idée de comparaison avec ce qui a coutume de nous émouvoir et d'exciter nos désirs, elle la regarde avec un sentiment d'aversion.

De même dans nos pensées, lorsqu'elles contiennent une opposition qui est contre le bon sens, lorsque cette opposition est commune et aisée à trouver, elles ne plaisent point et sont un défaut, parce qu'elles ne causent point de surprise; et si au contraire elles sont trop recherchées , elles ne plaisent pas non plus. Il faut que dans un ouvrage on les sente parce qu'elles y sont , et non pas parce qu'on a voulu les montrer; car pour lors la surprise ne tombe que sur la sottise de l'auteur.

Une des choses qui nous plaît le plus, c'est le naïf; mais c^est aussi le style le plus difficile à at* traper : la raison en est qu'il est précisément entre le noble et le bas, et est si près du bas, qu'il est très-difficile de le côtoyer toujours sans y tomber.

Les musiciens ont reconnu que la musique qui se chante le plus facilement est la plus difficile à composer : preuve certaine que nos plaisirs et l'art qui nous les donne sont entre certaines limites.

A voir les vers de Corneille si pompeux et ceux de Racine si naturels, on ne devinerait pas que Corneille travaillait facilement, et Racine avec peine.

Le bas est le sublime du peuple , qui aime à voir une chose faite pour lui , et qui est à sa portée.

Les idées qui se présentent aux gens qui sont bien élevés, et qui ont un grand esprit, sont ou naïves , ou nobles , ou sublimes.

Lorsqu'une chose nous est montrée avec des circonstances ou des accessoires qui Tagrandissent, cela nous paraît noble : cela se sent surtout dans les comparaisons , où l'esprit doit toujours gagner et jamais perdre ; car elles doivent toujours ajouter quelque chose , faire voir la chose plus grande , ou , s'il ne s'agit pas de grandeur, plus fine et plus délicate : mais il faut bien se donner de garde de montrer à l'âme un rapport dans le bas , car elle se le serait caché si elle l'avait découvert.

Lorsqu'il s'agit de montrer des choses flnes, J'âme aime mieux voir comparer une manière à une manière , une action à une action , qu'une chose à

une chose. Comparer en génénl on bomme eoun* geux à un lion, une feoune à un astre, on homme léger à un cerf, cela est aisé ; mais lorsque la Footaine commence ainsi une de ses fables:

Entre les piltes d'un liai Un rat sortit de terre assez à Téloardie. Le roi des animairi , en celle oocasioD, Mootra ce qu*il était, et lui donna la vie.

il compare les modifications de Fâme do roi des animaux avec les modifications de Fâme d'un véritable roi.

Michel-Ange est le mattre pour donner de la noblesse à tous ses sujets. Dans son Êtroenx Bacchus, il ne fait point comme les peintres de Flandre, qui nous montrent une figure tombaote, et qui est, pour ainsi dire, en l'air : cela serait indigne de la majesté d'un dieu. Il le peint ferme sur sei jambes; mais il lui donne si bien la gaieté de fivresse, et le plaisir à voir couler la liqaeor qu'il verse dans sa coupe, qu'il n'y a rien de si admirable.

Dans;la Passion , qui est dans la galerie de Florence, il a peint la Vierge debout , qui regarde son fils crucifié, sans douleur, sans piUé, sansnigret, ^ sans larmes. H la suppose instruite de oe grand mystère, et parla lui fait soutenir avec grandeur le spectacle de cette mort.

Il n'y a point d'ouvrage de Michel-Ange ou il n'ait mis quelque chose de noble : on troofe du grand dans ses â)auches mêmes, comme dans ces vers que Virgile n'a point finis.

Jules Romain , dans sa chambre des Géants, i Mantoue , où il a représenté Jupiter qui les foudroie , £ut voir tous les dieux effirayés : mais Junoa est auprès de Jupiter; elle lui montre, d'un air assuré, un géant sur lequel il faut qu'il lance la foudre : par là il lui donne un air de grandeur que n'ont pas les autres dieux : plus ils sont près de Jupiter, plus ils sont rassurés; et cela est bien naturel ; car, dans une bataille , la firayeur cesse auprès de celui qui a de l'avantage.

DBS BBGLSS.

Tous les ouvrages de l'art ont des règles gênéraies, qui sont des guides qu'il ne faut jamais perdre de vue. Mais comme les lois sont toujours justes dans leur être général, mais presque twjours injustes dans l'application, de même les rt* gles, toujours vraies dans la théorie, peuvent devenir fausses dans l'hypothèse. Les peintres et 1» sculpteurs ont établi les proportions qu'il m donner au corps humain , et ont pris pour mesuit

ESSAI SUR LE GOUT

commune la longueur de la face; mais il faut quMls violent à chaque instant les proportions, à cause d es différentes attitudes dans lesquelles il faut qu'ils mettent les corps : par exemple, un bras tendu est bien plus long que celui qui ne Test pas. Personne n'a jamais plus connu Tart que Michel- Ange; personne ne s'en est joué davantage. H y a peu de ses ouvrages d'architecture où les proportions soient exactement gardées; mais , avec une connaissance exacte de tout c&qui peut faire plaisir, il semblait full eût un art à part pour chaque ouvrage.

Quoique chaque effet dépende d'une cause générale, il s'y mêle tant d'autres causes particulières, que chaque effet a, en quelque façon, une cause à part. Ainsi l'art donne les règles, et le goût les \ exceptions; le goût nous découvre en quelles occasions l'art doit soumettre , et en quelles occasions il doit être soumis.

PLAISIB FONDE SUR LÀ RAISfOIC.

J'ai dit souvent que ce qui nous fait plaisir doit être fondé sur la raison ; et ce qui ne l'est pas à certains égards, mais parvient à nous plaire par d'autres , doit s'en écarter le moins qu'il est possible.

Et je ne sais comme il arrive que la sottise de l'ouvrier, bien marquée, fait que l'on ne peut plus se plaire à son ouvrage; car, dans les ouvrages de goût, il faut, pour qu'ils plaisent, avoir une certaine confiance à l'ouvrier, que l'on perd d'abord lorsque l'on voit, pour première chose, qu'il pèche contre le bon sens.

Ainsi lorsque j'étais à Pise, je n'eus aucun plaisir lorsque je vis le fleuve Arno peint dans le ciel avec son urne qui roule des eaux. Je n'eus aucun plaisir à Gènes de voir des saints dans le ciel , qui souffraient le martyre. Ces choses sont si grossières qu'on ne peut plus les regarder.

Lorsqu'on entend dans le second acte de Thyeste, deSénèque , des vieillards d'Argos qui , comme des citoyens de Rome du temps de Sénèque, parlent des Parthes et des Quirites , et distinguent les sénateurs des plébéiens, méprisent les blés de la Libye, les Sarmates qui ferment la mer Caspienne, et les rois qui ont subjugué les Daces, une pareille ignorance fait rire dans un sujet sérieux. C'est comme si, sur le théâtre de Londres, on introduisait Marins disant que, pourvu qu'il ait la faveur de la chambre basse , il ne craint point l'inimitié de celle des pairs , ou qu'il aime mieux la vertu que tout ce que les grandes familles de Rome font venir du Potose.

Lorsqu'une chose est, à certains égards, contre

la raison , et que , nous plaisant par d^antres , l'usage ou l'intérêt même de nos plaisirs la fait regarder comme raisonnable, comme nos opéras, il faut faire en sorte qu'elle s'en écarte le moins possible. Je ne pouvais souffrir en Italie de voir Caton et César chanter des ariettes sur le théâtre; les Italiens, qui ont tiré de l'histoire les sujets de leur opéra , ont montré moins de goût que nous , qui les avons tirés de la Fable ou des romans. A force de merveilleux , l'inconvénient du chant diminue , parce que ce qui est si extraordinaire paraît mieux pouvoir s'exprimer par une manière plus éloignée du naturel ; d'ailleurs, il semble qu'il est établi que le chant peut avoir dans les enchantements et dans le commerce des dieux une force que les paroles n'ont pas ; il est donc là plus raisonnable , et nous avons bien fait d» l'y employer.

DE LÀ CONSIDBAATION BS LA SITUATION MEIL- LEURE.

Dans la plupart des jeux folâtres , la source la plus commune de nos plaisirs vient de ce que, par de certains petits accidents , nous voyons quelqu'un dans un embarras où nous ne sommes pas , comme si quelqu'un tombe , s'il ne peut échapper, s'il ne peut suivre;... de même, dans les comédies, nous avons du plaisir de voir un homme dans une erreur où nous ne sommes pas.

Lorsque nous voyons faire une chute h quelqu'un, nous nous persuadons qu'il a plus de peur qu'il n'en doit avoir, et cela nous divertit ;*de même , dans les comédies , nous prenons plaisir à voir un homme plus embarrassé qu'il ne devrait Tétre. Comme lorsqu'un homme grave fait quelque chose de ridicule , ou se trouve dans une position que nous sentons n'être pas d'accord avec sa gravité, cela nous divertit; de même, dans nos comédies, quand un vieillard est trompé, nous avons du plaisir à voir que sa prudence et son expérience sont les dupes de son amour et de son avarice.

Mais lorsqu'un enfant tombe, au lieu d'en rire , nous en avons pitié , parce que ce n'est pas proprement sa faute , mais celle de sa faibl^se : de même lorsqu'un jeune homme, aveuglé par sa passion , a fait la folie d'épouser une personne qu'il aime , et en est puni par son père , nous sommes afOigés de le voir devenir malheureux pour avoir suivi un penchant naturel, et avoir plié à la faiblesse de la condition humaine.

Enfin comme, lorsqu'une femme tombe, toutes les circonstances qui peuvent augmenter son embarras augmentent notre plaisir ; de même , dans

ARSACE ET ISMENIE

les comédies, nous nous divertissons de tout ce qui peut augmenter rembarras de certains personnages.

Tous ces plaisirs sont fondés , ou sur notre malignité naturelle , ou sur Taversion que nous donne pour certains personnages Tintérétque nous pre* nous pour d'autres.

Le grand art de la comédie oonsiste donc à bien ménager et cette affection et cette aversion , de façon que nous ne nous démentions pas d*un bout de la pièce à l'autre , et que nous n'ayons point du dégoût ou du regret d*avoir aimé ou bàî. Car on ne peut guère souffrir qu'un caractère odieux de- Tîenne intéressant, que lorsqu'il y a raison pour cda dans le caractère même, et qu'il s'agit de quelque grande action qui nous surprend , et qui peut servir au dénouement de la pièce.

PLAISIR CAUSB PÀB LBS JSUX, CHUTBS, C0NTBA8TBS.

Comme dans le jeu de piquet nous avons le plaisir de démêler ce que nous ne connaissons pas par ce que nous connaissons , et que la beauté de ce jeu consiste à paraître nous montrer tout et cependant nous cacher beaucoup , ce qui excite notre curiosité ; ainsi, dans les pièces de théâtre, notre âme est piquée de curiosité , parce qu'on lui montre de certaines choses et qu'on lui en cache d'autres; elle tombe dans la surprise, parce qu'elle croyait que les choses qu'on lui cache arriveraient d'une certaine façon , qu'elles arrivent d'une autre, et qu'elle a fait, pour ainsi dire, de fausses prédictions sur ce qu'elle a vu.

Conome le plaisir du jeu de l'hombre consiste dans une certaine suspension mêlée de curiosité des trois événements qui peuvent arriver, la partie pouvant être gagnée, remise, ou perdue codille; ainsi, dans nos pièces de théâtre, nous sommes tellement suspendus et incertains, que nous ne savons ce qui arrivera; et tel est l'effet de notre imagination, que lorsque nous avons vu la pièce mille fois, si elle est belle , notre suspension et , si je l'ose dire , notre ignorance restent encore ; car pour lors nous sommes si fort touchés de ce que nous entendons actuellement, que nous ne sentons plus que ce qu'on nous dit : et ce qui paraît devoir suivre de ce qu'on nous dit, ce que nous connaissons d'ailleurs, et seulement par mémoire, ne nous fait plus aucune impression.

ARSACE ET ISMÉNIE

HISTOIBB OBIBIITAU

Sur la fin durègœ d'Artamène, la Badnaaefit agitée par des discordes dviles. Ce prince momt accablé d'ennuis, et laissa son trône à sa fille Iménie. Aspar, premier eoiiuqoe du palais, eat la principale direction des affiaires. U désirait beaucoup le bien de l'État, et il désirait fort peu le pooroir. U oonnaissait les hommes, et jugeait bien des éténements. Son esprit était naturellement cûDdlisteur ,et son âme semblait s'approcher de toutei lei autres. La paix, qu'on n'osait pluse^iâvr, fiitfétablie. Tel fut le prestige d'A^Mor; chacun reotn dans le devoir, et ignora presque qu'il en fât sorti. Sans effort et sans bruit , il savait fadre les grandes choses.

La paix fut troublée par le roi d'Hircanie. Il envoya des ambassadeurs pour demander Isménie eo mariage ; et sur ses refus, il entra dans la Bactriane. Cette entrée fut singulière. Tantôt il paraissait armé de toutes pièces , et prêt à combattre ses enneiuis; tantôt on le voyait vêtu comme un amant que Fa* mour conduit auprès de sa maîtresse. II menait aree lui tout ce qui était propre à un appareil de noces; des danseurs, des joueurs d'instruments, desârceurs, des cuisiniers, des eunuques, des femmes; et il menait avec lui une formidable armée. H écrlTait à la reine les lettres du monde les plus tendres, et d'un autre côté il ravageait tout le pays : un jow était employé à des festins, un autre à des expéditions militaires. Jamais on n'a vu une si parfaite image de la guerre et de la paix , et jamais il n'y eut tant de dissolution et tant de discipline. Un village fuyait la cruauté du vainqueur, un autre était dans la joiei les danses et les festins ; et, par un étrange caprice, il cherchait deux choses incompatibles, descfeire craindre, et de se faire aimer : il ne ftit ni craint, ni aimé. On opposa une armée à la sienne, et une seule bataille finit la guerre. Un soldat nouvellement arrivé dans l'armée des Bactriens fit des prodige* de valeur; il perça jusqu'au lieu où combattait «illamment le roi d'Hircanie , et le fit prisonnier, fl ^ mit ce prince à un oflacier; et, sans dire «on nom, U allait rentrer dans la foule : mais, suivi par »

« Ce pettt roman parot pour la première Ibto» ''^iaii» les OEuvm posthumes de raoteur. MbateiqaMUCW^

quMI ne fût trop éloigné de not mœara pour être W^'^Jl. France. Voyez sa lettre à Tabbé de Guasco,cndale« •• cembrelTM.

ARSACE ET ISHÉNIE.

acelamatioos, il fut mené comme en triomphe à la tente du général. Il parut devant lui avec une noble asauranoe, il parla modestement de son action. Le général lui Offrit des récompenses; il s'y montra insensible : il Toulnt le combler dlionneurs ; il y parut accoutumé.

Aspar Jugea qu*un tel homme n'était pas d'une ■aissmee ordhiaire. Il le fit tenir à la cour ; et quand il le vit , U se confirma encore phui dans cette pensée. Sa présence lui donna de Tadmiration ; la tristesse màne qui parsâssalt sur son Tisage hil faispira du respect; H kma sa valeur, et lui dit les choses les phis flatteuses. « Seigneur, lui dit fétranger, excusez un malheureux que Tborreur de sa situation rend presque incapable de sentir vos bontés, et encore phis d'y répondre. > Ses jeux se remplirent de larmes , et reuttuque en Alt attendri. « Soyez mon ami, hii dit- Il, puisque vous êtes malheureux. Ilyaun moment que je vous admirais , à présent je vous aime ; je voudrais vous consoler, et que vous fissiez usage de ma raison et de la vôtre. Venez prendre un appartement dans mon palais; celui qui rhabite aime la vertu, et TOUS n'y serez point étranger. »

Le lendeniain tut un jour de fête pour tous les Bactricns. La reine sortit de son palais, suivie de toute sa cour. Elle paraissait sur son char, au nMlieu d'un peuple fanmense. Un voile qui couvrait son vi^ sage laissait voir une taille chaôrmante; ses traits étaient cachés, et l'amour des peuples semblait les leur montrer.

Elle descendit de son char, et entra dans le temple. Les grands de Bactriane étalent autour d'elle. Elle se prosterna , et adora les dieux dans le silence ; puis elle leva son voile, se recueillit, et dit à haute voix:

« Dieux immortels! la reine de Bactriane vient vous rendre grâces de la victoire que vous lui avez donnée. Mettez le comble à vos faveurs, en ne per^ mettant jamais qu'elle en abuse. Faites qu'elle n'ait ni passions , ni faiblesses , ni caprices ; que ses craintes soient de fiaure le mal, ses espéranoes de faire le bien; etpuisqu'elle ne peut être heureuse... dit-elle d'une voix que les sanglots parurent arrêter, faites du moins que son peuple le soit. »

Les prêtres finirent les cérémonies prescrites pour le culte des dieux ; la reine sortit du temple , remonta sur son char, et le peuple la suivit jusqu'au palais.

Quelques moments qNrès , Aspar rentra chez lui : H cherchait Tétranger, et il le trouva dans une affreuse tristesse. Il s'assit auprès de lui , et ayant fait retùrer tout le monde, il hii dit : « Je vous conjure de vous ouvrir à moi. Croyez- vous qu'un cceur agité

ne trouve point de douceur à confier ses peines? C'est commesi l'on se reposut dans un lieu plus tranquille. — Il farudralt, lui dit Pétranger, vous raconter tous les événements de ma vie. — C'est coque je vous demande , reprit Aspar; tous parlerez à . un homme sensible : ne nse cachez rien; tout est important devant l'amitié. »

Ce n'était pas seulement la tendresse et un sentiment de pilîé qui ^nnait cette curiosité à Aspar. Il voulait attacher cet htfmme extra(Mrdinaire à la cour de Bactriane; il désirait de connaître à fond un homme qui était déjà dans l'ordre de ses desseins, et qu'il deitinait dans sa pensée aux phis grandes choses.

L'étrangerse recueillit un moment, etcommençar ainsi:

« L'amour a fait tout le bonheur et tout le malheur de ma vie. D'abord il Tavait semée de peines et de plaisirs ; il n'y a laissé dans la suite que les pleurs , les plaintes et les regrets.

« Je suis né dans la Médie, et je puis compter d'illustres aïeux. Mon père remporta de grandes victoires à la tête des armées des Mèdes. Je le perdis dans mon enfance, et ceux qui m'élevèrent me firent regarder ses vertus comme la plus belle partie de mon héritage.

« A l'âge de quinze ans on m'établit. On ne me donna point ce nombre prodigieux de femmes dont on accable en Médie les gens de ma naissance. On voulut suivre la nature, et m'apprendre que si les besoins des sens était bornés, ceux du cœur l'étaieut encore davantage.

« Ardasire n'était pas plus distinguée de mes autres femmes par son rang que par mon amour. Elle avait une fierté mêlée de quelque chose de si tendre , ses sentiments étaient si nobles, si différents de ceux qu'une complaisance éternelle met dans le cœur des femmes d'Asie; elle avait d'ailleurs tant de beauté, que mes yeux ne virent qu'elle, et mon cœur ignora les autres.

« Sa physionomie était ravissante; sa taille, son air, ses grâces, le son de sa voix, le charme de ses discours, tout m'endiantait. Je voulais toujours l'entendre ; je ne me lassais jamais de la voir. Il n'y avait rien pour moi de si parfait dans la nature ; mon imagination ne pouvait me dire que ce que je trouvais en elle ; et quand je pensais au bonheur dont les humains peuvent être capables , je voyais toujours le mien.

« Ma naissance , mes richesses , mon âge , et quelques avantages personnels, déterminèrent le roi cV me donner sa fille. C'est une coutume inviolable de&

ARSACE ET ISMÉNIE

MèdeSy que ceux qui reçoirent un pareil bomieiir renvoient toutes leurs fieinnies. Je ne vis dans cette grande alliance que la perte de ce que j*aval8 dans le monde de plus dier ; mais il me fallut dévorer mes larmes, et montrer de la gaieté. Pendant que toute la cour me félicitait d*une faveur dont elle est toujours enivrée, Ardasire ne demandait pointa me voir ; et moi je craignais sa présence, et je la cherchais. J'allai dans son appartement; j*étais désolé. « Ardasire, lui dis^, je vous perds... » Mais, sans me faire ni caresses ni reproches, sans' lever les yeux , sans verser de larmes , elle garda un [Nrofond silence ; une pâleur mortelle paraissait sur son visage, et j'y voyais une certaine indignation mêlée de désespoir.

« Je voulus Tembrasser; elle me parut glacée, et je ne lui sentis de mouvement que pour échapper de mes bras.

« Ce ne fut point la crainte de mourir qui me fit accepter la princesse, et, si je n'avais tremblé pour Ardasire, je me serais sans doute exposé à la plus affreuse vengeance. Mais quand je me représentais que mon refus serait infailliblement suivi de sa mort , mon esprit se confondait, et je m'abandonnais à mon malheur.

« Je fus conduit dans le palais du roi , et il ne me fut plus permis d'en sortir. Je vis ce lieu fait pour rabattement de tous, et les délices d'un seul ; ce lieu où, malgré le silence, les soupirs de l'amour sont à peine entendus ; ce lieu où régnent la tristesse et la magnificence , où tout ce qui est inanimé est riant , et tout ce qui a de la vie est sombre, où tout se meut avec le maître, et tout s'engourdit avec lui.

« Je fus présenté le même jour à la princesse ; elle pouvait m'accabler de ses regards , et il ne me fut pas permis de lever les miens. Étrange effet de la grandeur! Si ses yeux pouvaient parler, les miens ne pouvaient répondre. Deux eunuques avaient un poignard à la main, prêts à expier dans mon sang Taffront de la regarder.

« Quel état pour un cœur comme le mien, d'aller porter dans mon lit l'esclavage de la cour, suspendu entre les caprices et les dédains superbes; de ne sentir plus que le respect , et de perdre pour jamais ce qui peut faire la consolation de la servitude même, la douceur d'aimer et d'être aimé!

«t Mais quelle fut ma situation lorsqu'un eunuque de la princesse vint me faire signer l'ordre de faire sortir de mon palais toutes mes femmes! Si- « gnez , me dit-il ; sentez la douceur de ce comman- •« dément : je rendrai compte à la princesse de votre '< promptitude à obéir. » Mon visage se couvrit de larmes ; j'avais commencé d'écrire , et je m'arrêtai.

« De grâce, dis-je a Teonuque attendez; je me a meurs... — Seigneur, me dit-il, il y va de votre • tête et de la mienne; signez : nous commençons « à devenir coupables : on compte les moments; je « devrais être de retour. « Ma main tremblante ou rapide ( car mon esprit était perdu ) traça les caractères les plus funestes que je pusse former.

« Mes femmes furent enlevées la veille de mon mariage; mais Ardasire, qui avait gagné un de mes eunuques, mit une esclave de sa taille et de son air sous ses voUes et ses habits, et secachadan un lieu secret. Elle avait fait entendre à Teunuque qu'elle voulait se retirer parmi les prétresses des dieux.

« Ardasire avait l'âme trop haute pour qu^one loi qui, sans aucun sujet, privait de leur état des femmes légitimes, pût lui paraître faite pour elle. L'abus du pouvoir ne lui Êdsatt point respei^er le pouvoir. Elle appelait de cette tyrannie à U nature, et de son impuissance à son désespoir.

« La cérémonie du mariage se fit dans le palais Je menai la princesse dans ma maison. Là, les coucerts, les danses, les festins, tout parut exprimer une joie que mon coeur était bien éloigné de sentir.

« La nuit étant venue, toute la cour nous quitta. Les eunuques conduisirent la princesse dans son appartement : hélas! c'était celui où j'avais fait taat de serments à Ardasire. Je me retirai dans le mica, plein de rage et de désespoir.

a Le moment fixé pour l'hymen arriva, rentrai dans ce corridor, presque inconnu dans ma mâr son même, par où l'amour m'avait conduit tant de fois. Je marchais dans les ténèbres, seul, Uiste, pensif, quand tout à coup un flambeau ûit découvert. Ardasire , un poignard à la main , parut devant moi. « Arsace, dit-elle, allez dire à votre noo- « velle épouse que je meurs ici ; dites-lui qu« fd « disputé votre cœur jusqu'au dernier soupir. » « Elle allait se frapper; j'arrêtai sa main. Ardasire , ft m'écriai-je, quel affreux spectacle veux-tn mt « donner!... » et lui ouvrant mes bras : « CommeDoe a par frapper celui qui a cédé le premier à une loi « barbare. » Je la vis pâlir, et le poignard lui tooiba des mains. Je Tembrassai , et je ne sais par quel charme mon âme sembla se calmer. Je tenais ce cher objet; je me livrai tout entier au plaisir d'aimer. Tout, jusqu'à Tidée de mon malheur, fuyait de pensée. Je croyais posséder Ardasire; et il me blait que je ne pouvais plus la perdre. Etrange effet de l'amour ! mon coeur s'échaufEait , et mon âme devenait tranquille.

ARSACE ET ISMÉNIE

t Les paroles d'Ardasîre me rappelèrent à moimême. « Arsace, me ditrclle, quittons ces lieux in- « fortunés', fuyons. Que craignons-nous? nous sa» « vons aimer et mourir... — Ardasire, lui dis-Je, je « jure que vous serez toujours à moi; vous y serez *« comme si vous ne sortiez jamais de ces bras : je « ne me séparerai jamais de vous. J'atteste les dieux « que vous seule ferez le bonheur de ma vie... Vous « me proposez un généreux dessein : Tamour me « l'avait inspiré : il me l'inspire encore par vous; « vous allez voir si je vous aime. »

« Je la quittai , et plein d'impatience et d'amour, j'allai partout donner mes ordres. La porte de l'appartement de la princesse fut fermée. Je pris tout ce que je pus emporter d'or et de pierreries. Je fis prendre à mes esclaves divers chemins, et partis seul avec Ardasire dans l'horreur de la nuit, espérant tout, craignant tout, perdant quelquefois mon audace naturelle, saisi par toutes les passions, quelquefois par les remords mêmes, ne sachant si je suivais mon devoir, ou l'amour, qui le fait oublier.

« Je ne vous dirai point les périls infinis que nous courûmes. Ardasire , malgré la faiblesse de son sexe, m'encourageait; elle était mourante, et elle me suivait toujours. Je fuyais la présence des hommes, car tous les hommes étaient devenus mes ennemis : je ne cherchais que les déserts. J'arrivai dans ces montagnes qui sont remplies de tigres et de lions. La présence de ces animaux me rassurait. « Ce n'est « point ici , disais-je à Ardasire , que les eunuques « de la princesse et les gardes du roi de Médie vien- « dront nous chercher. » Mais enfin les bétes féroces se multiplièrent tellement, que je commençai à craindre. Je faisais tomber à coups de flèches celles qui s'approchaient trop près de nous; car, au lieu de me charger des choses nécessaires à la vie, je m'étais muni d'armes qui pouvaient partout me les procurer. Pressé de toutes parts, je fis du feu avec des cailloux , j'allumai du bois sec ; je passais la nuit auprès de ces feux , et faisais du bruit avec mes armes. Quelquefois je mettais le feu aux forêts, et je chassais devant moi ces bêtes intimidées. J'entrai dans un pa^ plus ouvert, et j'admirai ce vaste silence de la nature. Il me représentait ce temps où les dieux naquirent, et où la beauté parut la première ; l'amour réchauffa , et tout fut animé.

« Enfin nous sortîmes de la Médie. Ce fut dans une cabane de pasteurs que je me crus le maître du monde, et que je pus dire que j'étais à Ardasire et qu' Ardasire était à moi.

« Nous arrivâmes dans la Margiane ; nos esclaves

nous y rejoignirent. Là , nous vécâmes à la campagne, loin du monde et du bruit. Channés l'un de l'autre, nous nous entretenions de nos plaisirs présents et de nos peines passées.

« Ardasire me racontait quels avaient été ses sentiments dans tout le temps qu'on nous avait arrachés l'un à l'autre, ses jalousies pendant qu'elle crut que je ne l'aimais plus , sa douleur quand elle vit que je l'aimais encore , sa fureur contre une loi barbare, sa colère contre moi qui m'y soumettais. Elle avait d'abord formé le dessein d'inmioler la princesse; elle avait rejeté cette idée : elle aurait trouvé du plaisir à mourir à mes yeux; elle n'avait point douté que je ne fusse attendri. Quand j'étais dans ses bras, disait-elle^ quand elle me proposa de quitter ma patrie, elle était déjà sûre de moi.

« Ardasire n'avait jamais été si heureuse; eHe était charmée. Nous ne vivions point dans le faste de la Médie; mais nos moeurs étaient phis douces. Elle voyait dans tout ce que nous avions perdu les grands sacrifices que je lui avais faits. Elle était seule avec moi. Dans les sérails, dans ces lieux de délices, on trouve toujours l'idée d'une rivale, et lorsqu'on y jouit de ce qu'on aime , plus on aime , et plus on est alarmé.

« Mais Ardasire n'avait aucune défiance ; le cœur était assuré du cœur. Il semble qu'un tel amour donne un air riant à tout ce qui nous entoure, et que, parce qu'un objet nous platt, il ordonne à toute la nature de nous plaire; il semble qu'un tel amour soit cette enfance aimable devant qui tout se joue, et qui sourit toujours.

« Je sens une espèce de douceur à vous parler de cet heureux temps de notre vie. Quelquefois je perdais Ardasire dans les bois, et je la retrouvais aux accents de sa voix charmante. Elle se parait des fleurs que je cueillais; je me parais de celles qu'elle avait cueillies. Le chant des oiseaux, le murmure des fontaines, les danses et les concerts de nos jeunes esclaves, une douceur partout répandue, étaient des témoignages continuels de notre bonheur.

« Tantôt Ardasire était une bergère qui , sans parure et sans ornement, se montrait à moi avec sa naïveté naturelle; tantôt je la voyais telle qu'elle était lorsque j'étais enchanté dans le sérail de Médie.

« Ardasire occupait ses femmes à des ouvrages charmants : elles filaient la laine d'Bîrcanie; elles employaient la pourpre de Tyr. Toute la maison goûtait une joie naïve. Nous descendions avec plaisir à l'égalité de la nature; nous étions heureux, et nous voulions vivre avec des gens qui le fussent. Le bonheur faux rend les hommes durs et superbes, et ce bonheur ne se communique point; le vrai bon-

eo) AfiSACE ET ISMÉNIE.

beur les rend doux et aensibles, et ce baobeur se partage toujours.

« Je me souTieos qu* Ardasire fit le mariage d*uiie de ses favorites avec un de mes affranchis. L'amour et la jeimesse avaient formé cet bymen. La favorite dit à Aidasire : « Ce jour est aussi le premier jour de votre byménée. — Tous les jours de ma vie, répondit-elle, seront ce premier jour. »

« Vous serez peut-être surpris qu^ejdlé et proscrit de la Médie, n'ayant eu qu'un moment pour me préparer à partir, ne pouvant emporter que l'argent et les pierreries qui se trouvaient sous ma main , je pusse avoir assez de richesses dans la Margiane pour y avoir un palais, un grand nombre de domestiques, et toutes sortes de commodités pour la vie. J'en fus surpris moi-même, et je le suis encore. Par une fatalité que je ne saurais vous expliquer, je ne voyais aucune ressource, et j'en trouvais partout. L'or, les pierreries , les byoux, semblaient se présenter à moi. C'étaient des hasards , me direz-vous. Mais des hasards si réitérés , et perpétuellement les mêmes, ne pouvaient guère être des hasards. Ardasire crut d'abord que je voulais la surprendre, et que j'avais porté des richesses qu'elle ne connaissait pas. Je crus à mon tour qu'elle en avait qui m'étaient inconnues. Mais nous vîmes bien l'un et l'autre que nous étions dans Terreur. Je trouvai plusieurs fois dans ma chambre des rouleaux où il y avait plusieurs centaines de dariques; Ardasire trouvait dans la sienne des bottes pleines de pierreries. Un jour que je me promenais dans mon jardin , un petit coffre plein de pièces d'or parut à mes yeux , et j'en aperçus un autre dans le creux d'un chêne , sous lequel j'allais ordinairement me reposer. Je passe le reste J'étais sûr qu'il n'y avait pas dans la Médie un seul homme qui eût quelque connaissance du lieu où je m'étais retiré ; et d'ailleurs je savais que je n'avais aucun secours à attendre de ce côté-là. Je me creusais la tête pour pénétrer d'où me venaient ces secours; toutes les conjectures que je faisais se détruisaient les unes les autres. »

« On fait, dit Aspar, en interrompant Arsace, des contes merveilleux de certains génies puissants qui s'attachent aux hommes , et leur font de grands biens. Rien de ce que j'ai ouï dire là*dessus n'a fait Impression sur mon esprit; mais ce que j'entends m'étonne davantage : vous dites ce que vous avez éprouvé, et non pas ce que vous avez ouï dire. »

« Soit que ces secours, reprit Arsace, fussent humains ou surnaturels, il est certain qu'ils ne me manquèrent jamais, et que, de la même manière qu'une infinité de gens trouvent partout la misère, je trouvai partout les richesses ; et , ce qui vous sur-

prendra , elles venaient toujours à point nommé : je n'ai jamais vu mon trésor près de finir qu*un nouveau n'ait d'abord reparu, tant l'inteUigeoce qai veillait sur nous était attentive. H y a plus; ce n'était pas seulement nos besoins qui étaient prévenus, mais souvent nos fantaisies. Je n'aime guère, ajoutât-il , à dire des choses merveilleuses : je vous dis ce que je suis forcé de croire, et non pas ce qu'il faut que vous croyiez.

« La veille du mariage de la favorite, un jeune homme, beau comme TAmour, vint me porterun panier de très-beau fruit. Je lui donnai quelques pièces d'argent; il les prit, laissa le panier, et ne parut plus. Je portai le panier à Ardasire; je le trouvai plus pesant que je ne pensais. Nous mangeâmes le fruit, et nous trouvâmes que le fond était plein de dariques. « Cest le génie, dit-on dans toute la mai- « son , qui a apporté un trésor ici pour les dépen- « ses des noces. »

a Je suis convaincue, disait Ardasire, que c*est « un génie qui fait ces prodiges en notre £iveur. « Aux intelligences supérieures à nous , rien ne doit « être plus agréable que l'amour : l'amour seul a « une perfection qui peut nous élever jusqu'à elles. « Arsace, c'est un génie qui connaît mon cœur, « et qui voit à quel point je vous aime. Je voudrais « le voir, et qu'il pût me dire à quel point vous « m'aimez. »

« Je reprends ma narration.

R La passion d' Ardasire et la mienne prirent des impressions de notre différente éducation et de nos différents caractères. Ardasire ne respirait que pour aimer; sa passion était sa vie; toute son âme était de Tamour. Il n'était pas en elle de m'aimer moîm; elle ne pouvait non plus m'aimer davantage. Mol, je parus aimer avec plus d'emportement , parce qu'il semblait que je n'aimais pas toujours <jte même. Ardasire seule était capable de m'occuper; mais 3 y eut des choses qui purent me distraire. Je suivais les cerfs dans les forêts, et j'allais combattie les bêtes féroces.

« Bientôt je m'imaginai que je menais une vie trop obscure. Je me trouve, disais-je, dans lesÉlJts du roi de Margiane : pourquoi n'i];^s-je point à b cour? La gloire de mon père venait s'offrir à moa esprit. Cest un poids bien pesant qu'un grsAd nom à soutenir, quand les veitus des hommes ordinaires sont moins le terme où il faut s'arrêter que celui dont on doit partir! Il semble que les engagements que les autres prennent pour nous soient ptas forts que ceux que nous prenons nous-mêmes. Quand j'étais en Médie, disais-je, il fallait que je m'abaissasse , et que je cachasse avec plus de soin mes ver-

ARSACE ET ISMÉNIE

lus que mes Tîces. Si je n'étais pas esclare de la cour , je rétais de sa jalousie. Mais à présent que je nie rois maître de moi , que je suis indépendant , parce que je suis sans patrie, libre au milieu des forêts comme les lions, je commencerai à aroir une âme commune si je reste un homme commun.

« Je m*accoutumai peu à peu à ces idées. Il est attaché à la nature qu'à mesure que nous sommes heureux nous voulons Fétre davantage. Dans la félicité même il y a des impatiences. Cest que comme notre esprit est une suite d'idées, notre cœur est une suite de désirs. Quand nous sentons que notre bonheur ne peut plus s'augmenter, nous voulons lui donner une modification nouvelle. Quelquefois mon ambition était irritée par mon amour même : j'espérais que je serais plus digne d' Ardasire, et malgré ses prières, malgré ses larmes , je la quittai.

« Je ne vous dirai point l'affreuse violence que je me fis. Je fus cent fois sur le point de revenir. Je voulais nfaller jeter aux genoux d'Ardasire; mais la honte de me démentir, la certitude que je n'aurais plus la force de me séparer d'elle, l'habitude que j'avais prise de commander h mon cœur des choses difficiles, tout cela me fit continuer mon chemin.

« Je fus reçu du roi avec toutes sortes de distinctions. A peine eus-je le temps de m'apercevoir que je fusse étranger. J'étais de toutes les parties de plaisirs; il me préféra à tous ceux de mon âge, et il n'y eut point de rang ni de dignité que je ne pusse espérer dans la Margiane.

« Peus bientôt une occasion de justifier sa faveur. La cour de Margiane vivait depuis longtemps dans une profonde paix. Elle apprit qu'une multitude infinie de barbares s'était présentée sur la frontière, qu'elle avait taillé en pièces l'armée qu'on lui avait opposée, et qu'elle marchait à grands pas vers la capitale. Quand la ville aurait été prise d'assaut, la cour ne serait pas tombée dans une plus affreuse consternation. Ces gens-là n'avaient jamais connu que la prospérité , ils ne savaient pas distinguer les malheurs d'avec les malheurs, et ce qui peut se rétablir d'avec ce qui est irréparable. On assembla à la hâte un conseil; et| comme j'étais auprès du roi, je fîis de ce conseil. Le roi était perdu, et ses conseillers n'avaient plus de sens. Il était clair qu'il était impossible de les sauver , si on ne leur rendait le courage. Le premier ministre ouvrit les avis. Il proposa de faire sauver le roi, et d'envoyer au général ennemi les cle& delà ville. Il allait dire ses raisons, et tout le conseil allait les suivre.'. Je me levai pendant qu'il parlait, et je lui tins ce discours : « Si • tu dis encore un mot, je te tue. 11 ne faut pas

« qu'un roi magnanime et tous les braves gens qui « sont ici perdent un temps précieux à écouter tes « lâches conseUs. » Et me tournant vers le roi : « Seigneur, un grand État ne tombe pas d'un seul « coup. Vous avez une infinité de ressources; et « quand vous n'en aurez plus, vous délibérerez avec « cet honune si vous devez mourhr , ou suivre de « lâches conseils. Amis, je jure avec vous que nous « défendrons le roi jusqu'au dernier soupir. Sui- « vons-le, armons le peuple, et faisons-lui part de « notre courage. »

« On se mit en défense dans la ville, et je me saisis d'un poste au dehors avec une troupe de gens d'élite, composée de Margiens et de quelques 1h^ ves gens qui étaient à moi. Nous battîmes plusieurs de leurs partis. Un corps de cavalerie empêchait qu'on ne leur envoyât des vivres. Ils n'avaient point de machines pour faire le siège de la ville. Notre corps d'armée grossissait tous les jours. Us se retirèrent, et la Margiane fut délivrée.

« Dans le bruit et le tumulte de cette cour, je ne goûtais que de fausses joies. Ardasire me manquait partout, et toujours mon cœur se Joumait vers elle. J'avais connu mon bonheur , et je Tavais fui; j'avais quitté des plaisirs réels, pour chercher des erreurs.

« Ardasire, depuis mon départ, n'avait point eu de sentiment qui n'eût d'abord été combattu par un autre. Elle avait toutes les passions ; elle n'était contente d'aucune. Elle voulait se taire ; elle voulait se plaindre; elle prenait la plume pour m'écrire; le dépit lui faisait changer de pensées, elle ne pouvait se résoudre à me marquer de la sensibilité, encore moins de l'indifférence ; mais enfin la douleur de son âme fixa ses résolutions , et elle m'écrivit cette lettre :

« Si vous aviez gardé dans votre cœur le moîn- « dre sentiment de pitié, vous ne m'auriez jamais « quittée ; vous auriez répondu à un amour si ten- « dre, et respecté nos malheurs ; vous m'auriez « sacrifié des idées vaines : cruel ! vous croiriez per- « dre quelque chose en perdant un cœur qui ne « brûle que pour vous. Comment pouvez-vous sa- « voûr si , ne vous voyant plus , j'aurai le courage « de soutenir la vie ? Et si je meurs , barbare , pou- « vez-vous douter que ce ne soit par vous ? O dieux , « par vous, Arsace! Mon amour, si industrieux à « s'affliger , ne m'avait jamais fait craindre ce genre « de supplice. Je croyais que je n'aurais jamais à « pleurer que vos malheurs , et que je serais toute « ma vie insensible sur les miens.... »

Cl Je ne pus lire cette lettre sans verser des Iar«

mes. Mon cœur fut saisi de tristesse; et au sentiment de pitié se joignit un cruel remords de faire le malheur de ce que j'aimais plus que ma vie.

« Il me vint dans Tesprit d'engager Ardasire à venir à la cour : je ne restai sur cette idée qu'un moment.

« La cour de Margiane est presque la seule d'Asie où les femmes ne sont point séparées du commerce des honunes. Le roi était jeune : je pensai qu'il pouvait tout, et je pensai qu'il pouvait aimer. Ardasire aurait pu lui plaire, et cette idée était pour moi plus effrayante que mille morts.

« Je n'avais d'autre parti à prendre que de retourner auprès d'elle. Vous serez étonné quand vous saurez ce qui m'arrêta.

« Pattendaisàtout moment des marques brillantes de la reconnaissance du roi. Je m'imaginai que, paraissant aux yeux d'Ardasire avec un nouvel éclat, je me justifierais plus aisément auprès d'elle. Je pensai qu'elle m'en aimerait plus, et je goûtais d'avance le plaisir d'aller porter ma nouvelle fortune à ses pieds.

« Je lui appris la raison qui me faisait différer mon départ; et ce fut cela même qui la mit au désespoir.

« Ma faveur auprès du roi avait été si rapide qu'on l'attribua au goût que la princesse, soeur du roi , avait paru avoir pour naol. C'est une de ces choses que l'on croit toujours lorsqu'elles ont été dites une fois. Un esclave qu' Ardasire avait mis auprès de moi lui écrivit ce qu'il avait entendu dire. L'idée d'une rivale fut désolante pour elle. Ce fut bien pis lorsqu'elle apprit les actions que je venais de faire. Elle ne douta point que tant de gloire ne dût augmenter l'amour. «Je ne suis point princesse, disait-elle • dans son indignation; mais je sens bien qu'il n'y « en a aucune sur la terre que je croie mériter que « je lui cède un copur qui doit être à moi; et, si je

H rai fait voir en Médie, je le ferai voir en Mar- « giane. »

« Après nulle pensées, elle se fixa , et prit cette résolution :

« Elle se défit de la plupart de ses esclaves, en choisit de nouveaux, envoya meubler un palais dans le pays des Sogdiens, se déguisa, prit avec elle des eunuques qui ne m'étaient pas connus, vint secrètement à la cour. Elle s'aboucha avec l'esclave qui lui était afifidé, et prit avec lui des mesures pour m'enlever dès le lendemain. Je devais aller me baigner dans la rivière. L'esclave me mena dans un endroit du rivage où Ardasire m'attendait. J'étais à peine déshabillé , qu'on me saisit;

ARSACE ET ISMÉNIE

on jeta sur moi une robe de fenune; on me fit entrer dans une litière fermée : on marcha jour et nuit. Nous eûmes bientôt quitté la Margiane, et nous arrivâmes dans le pays des SogdieDS. On m'enferma dans un vaste palais : on me faisait entendre que la princesse, qu'on disait aToirdn goût pour moi , m'avait fait enleva, et eonduiie secrètement dans une terre de son apanage.

« Ardasire ne voulait point être connue, ni que je fusse connu : elle cherchait à jouir de mon erreur. Tous ceux qui n'étaient pas du secret la prenaient pour la princesse. Mais un homme eahmé dans son palais aurait démenti son caractère. On me laissa donc mes habits de femme, et on crut que j'étais une fille nouvellement achetée, et destinée à la servûr.

« J'étais dans ma dix-septième année. On disait que j'avais toute la fraîcheur de la jeunesse, etoo me louait sur ma beauté, comme si j'eusse été ooe fille du palais.

« Ardasire, qui savait que la passion povr la gloire m'avait déterminé à la quitter, songea à amollir mon courage par toutes sortes de mojeoi. Je fus mis entre les mains de deux eunuques. Ûo passait les journées à me parer; on composait moa teint; on me baignait; on versait sur moi les essences les plus délicieuses. Je ne sortais jamais de b maison; on m'apprenait à travailler moi-même à ma parure; et surtout on voulait m'accoutumera cette obéissance sous laquelle les fenunes sont abat tues dans les grands sérails d'Orient.

« J'étais indigné de me voir traité ainsi. Il m)* rien que je n'eusse osé pour rompre mes chaînes; mais , me voyant sans armes , entouré de gens qui avaient toujours les yeux sur moi , je ne craignais pasd'entreprendrè, maisde manquer mon entreprise. J'espérais que dans la suite je serais moins soigna* sèment gardé, que je pourrais corrompre quelqae esclave , et sortir de ce séjour ou mourir.

« Je l'avouerai même ; une espèce decuriositéde voir le dénouement de tout ceci semblait ralentir mes pensées. Dans la honte, la douleur, et la confusion , j'étais surpris de n'en avoir pas davantage- Mon âme formait des projets; ils finissaient tous par un certain trouble ;.'un charme secret, une force inconnue , me retenaient dans ce palais.

« La feinte princesse était toujours voiléCi et je n'entendais jamais sa voix. Elle passait presque UMite la journée à me regarder par une jalousie pratiqu^ à ma chambre. Quelquefois elle me faisait leân son appartement. Là, ses filles chantaient les airs itf plus tendres : il me semblait que tout exprimait soi amour. Je n'étais jamais assez près d'elle: elle ne*

ARSACE ET ISHÉNIE.

tait occupée que de moi ; il y avait toujours quelque chose à raccommoder à ma parure : elle défaisait mes cheveux pour les arranger encore; elle n'était jamais contente de ce qu'elle avait ùÂt.

« Un jour on vint me dire qu'elle me permettait de venir la voir. Je la trouvai sur un sofa de pourpre : ses voiles la couvraient encore ; sa tête était mollement penchée, et elle semblait être dans une douce langueur. J'approchai, et une de ses femmes me parla ainsi : « l^'amour vous favorise ; c'est lui « qui sous ce déguisement vous a fait venir ici. « La princesse vous aime : tous les cœurs lui se- « raient soumis, et -elle ne veut que le vôtre. »

« Gomment , dis-je en soupirant, pourrais-je don- « ner un cœur qui n'est pas à moi? Ma |chère Ar- « dasire en est la maîtresse ; elle la sera toujours.

« Je ne vis point qu'Ardasire marquât d'émotion à ces paroles; mais elle m'a dit depuis qu'elle n'a jamais senti une si grande joie.

« Téméraire ! me dit cette femme, la princesse « doit être offensée comme les dieux, lorsqu'on est « assez malheureux pour ne pas les aimer. »

« Je lui rendrai , répondis-je , toutes sortes d'hom- « mages ; mon respect, ma reconnaissance ne fini- « ront jamais : mais le destin , le cruel destin ne « me permet point de l'aimer. Grande princesse, « ajoutai-je en me jetant à ses genoux , je vous con- « jure par votre gloire d'oublier un homme qui , par « un amour étemel pour une autre, ne sera jamais

« digne de vous. »

« J'entendis qu'elle jeta un profond soupir : je crus m'apercevoir que son visage était couvert de larmes. Je me reprochais mou insensibilité; faurais voulu ( ce que je ne trouvais pas possible ) être fidèle à mon amour, et ne pas désespérer le sien.

« On me ramena dans mon appartement; et, quelques jours après , je reçus ce billet, écrit d'une main qui m'était inconnue :

« L'amour de la princesse est violent, mais il « n^est pas tyrannique : elle ne se plaindra pas « même de vos refus , si vous lui faites voir qu'ils « sont légitimes. Venez donc lui apprendre les rai- « sons que vous avez pour être si fidèle à cette « Aidasire. »

« Je fus reconduit auprès d'elle. Je lui racontai toute l'histoire de ma vie. Lorsque je lui parlais de mon amour, je l'entendais soupirer. Elle tenait ma m«Q dans la sienne, et dans ces moments touchants elle la serrait malgré elle.

« Recommencez, me disait une de ses femmes.

« à cet endroit où vous fdtes si désespéré, lorsque « le roi de Médie vous donna sa fille. Redites-nous « les craintes que vous eûtes pour Ardasire dans « votre fuite. Pariez à la princesse des plaisirs que « vous goûtiez lorsque vous étiez dans votre solitude « chez les Margiens. »

« Je n'avais jamais dit toutes les circonstances : je répétais, et elle croyait apprendre ; je finissais , et elle s'imaginait que j'allais commencer.

« Le lendemain je reçus ce billet :

« Je comprends bien votre amour, et n'exige R point que vous me le sacrifiiez. Mais êtes-vous sûr « que cette Ardasire vous aime encore? Peut-être « refusez-vous pour une ingrate le cœur d'une prin- « cesse qui vous adore. »

« Je fis cette réponse :

« Ardasire m'aime à un tel point que je ne sau- « rais demander aux dieux qu'ils augmentent son « amour. Hélas ! peut-être qu'elle m'a trop aimé. Je « me souviens d'une lettre qu'elle m'écrivit quelque « temps après que je l'eus quittée. Si vous aviez vu <t les expressions terribles et tendres de sa douleur, « vous en auriez été toudiée. Je crains que, pen- « dant que je suis retenu dans ces lieux, le déses- « poir de m'avoir perdu, et son dégoût pour la vie, « ne lui fassent prendre une résolution qui me met* « trait au tombeau. »

« Elle me fit cette réponse :

« Soyez heureux, Arsace, et donnez tout votre « amour à la beauté qui vous aime : pour moi , je « ne veux que votre amitié. »

« Le lendemain je fus reconduit dans son appartement. Là, je sentis tout ce qui peut porter à la volupté. On avait répandu dans la chambre les parfums les plus agréables. Elle était sur un lit qui n'était fermé que par des guirlandes de fleurs : elle y paraissait languissamment couchée. Efie me tendit la main, et me fit asseoir auprès d'elle. Tout, jusqu'au voile qui lui couvrait le visage, avait de la grâce. Je voyais la forme de son beau corps. Une simple toile qui se mouvait sur elle me faisait tour à tour perdre et trouver des beautés ravissantes. Elle remarqua que mes yeux étaient occupés, et, quand elle les vit s'enflammer, la toile sembla s'ouvrir d'elle-même : je vis tous les trésors d'une beauté divine. Dans ce moment elle me serra la main; mes yeux errèrent partout.

« Il n'y a , m'écriai-je , que ma chère Ardasire qui

ARSACE ET ISMÉNIE

« soit aussi beWe; mais j*atteste les dieux que ma « fldélité... » Elle se jeta à mon cou, et me serra dans ses bras. Tout d*un coup la chambre s'obscurcit , son Toile s'ouvrit; elle me donna un baiser. Je fus tout hors de moi. Une flamme subite coula dans mes veines, et échauffa tous mes sens. Uidée d'Ardasire s'éloigna de moi. Un reste de souvenir... mais il ne me paraissait qu'un songe... Pallais... l'allais la préférer à elle-même. Déjà j'avais porté mes mains sur son sein; elles couraient rapidement partout , l'amour ne se montrait que par sa fureur : il se précipitait à la victoire; un moment de plus , et Ardasire ne pouvait pas se défendre : lorsque toutà coup elle fit un effort; elle fut secourue, elle se déroba de moi , et je la perdis.

Je retournai dans mon appartement, surpris moimême de mon inconstance. Le lendemain on entra dans ma chambre, on me rendit les habits de mon sexe, et le soir on me mena chez celle dont l'idée m'enchantait encore. J'approchai d'elle, je me mis à ses genoux; et, transporté d'amour, je parlai de mon bonheur , je me plaignis de mes propres refus , je demandai, je promis, j'exigeai, j'osai tout dire, je voulus tout voir, j'allais tout entreprendre. Mais je trouvai un changement étrange : elle me parut glacée; et lorsqu'elle m'eut assez découragé, qu'elle eut joui de tout mon embarras, elle me parla, et j'entendis sa voix pour la première fois : « Ne vou- « lez-vous point voir le visage de celle que vous ai- « mez?... Ce son de voix me frappa : je restai immobile; j'espérai que ce serait Ardasbre, et je le craignis : « Découvrez ce bandeau » me dit-elle. Je le fis, et je vis le visage d'Ardasire. Je voulus parler, et ma voix s'arrêta. L'amour, la surprise, la joie, la honte, toutes les passions me saisirent tour à tour. « Vous êtes Ardasire? lui dis-je. — « Oui , perfide , répondit-elle , je la suis. — Ardasire , «lui dis-je, d'une voix entrecoupée, pourquoi vous « jonez-vous ainsi d'un malheureux amour? » Je voulus l'embrasser. « Seigneur, dit-elle, je suis à « vous. Hélas! j'avais espéré de vous revoir plus fi- « dèle. Contentez-vous de commander ici. Punissez- « moi, si vous voulez, de ce que j'ai fait... Ar- « sace, lyouta-t-elle en pleurant, vous ne le mé- « ritez pas. »

« Ma chère Ardasire, lui dis-je, pourquoi me « désespérez- vous? Auriez-vous voulu que j'eusse « été insensible à des charmes que j'ai toujours « adorés? Comptez que vous n'êtes pas d'accord

• avec vous-même. N'était-ce pas vous que j'ai- « mais? Ne sont-ce pas ces beautés qui m'ont tou- « jours charmé? — Ah! dit elle, vous auriez aimé

• une autre que moi. — Je n'aurais point , lui dis-

« je, aimé une autre que vous. Tout ce qui s'» « rait point été vous m'aurait déplu. Qu'eûtHxété, « lorsque je n'aurais point vu cet adorable visage, « que je n'aurais pas entendu cette voix, que je « n'aurais pas trouvé ces yeux ? Mais , de grâce, ne « me désespérez pas; songez que, de toutes lesinfi- « délités que Ton peut fsire, j'ai sans doute oommis « la moindre. »

« Je connus à la langueur de ses yeux qa'eUe n'était plus irritée; je le connus à sa voix mourante. Je la tins dans mes bras. Qu'on est heureux quand on tient dans ses bras ce que l'on aime! Conuneat exprimer ce bonheur, dont l'excès n'est que poor les vrais amants ? lorsque l'amoar renaît aprèstuimême, lorsque tout promet, que tout demande, que tout obéit; lorsqu'on sent qu'on a tout, et que l'on sent que l'on n'en a pas assez; lorsque rioe semble s'abandonner, et se porter au delà de la nature même ?

« Ardasire, revenue à elle, me dit : « Mon cher « Arsace, l'amour que j'ai eu pour vous m'a ûit « faire des choses bien extraordinaires. Mais no « amour bien violent n'a de règle ni de loi. On ne le « connaît guère, si l'on ne met ses caprices au nom- « bre de ses plus grands plaisirs. Au nom des^euXt « ne me quitte plus. Que peut-il te manqua ? Tocs « heureux si tu m'aimes. Tu es sûr que janudsmor* « tel n'a été tant aimé. Dis-moi, promets-moiJoR- « moi que tu resteras ici. »

« Je lui fis mille serments : ils ne furent is* terrompus que par mes embrassements; et eOeies crut.

« Heureux l'amour lors même qu'il 8*apiise, lorsque, après qu'il a cherché à se ùàrt sentir, B aime à se faire connaître ; lorsque après avoir jw des beautés , il ne se sent plus toudié que par ks grâces!

« Nous vécûmes dans la Sogdiane dans une^ licite que je ne saurais vous exprimer. Je n'anfl resté que quelques noois dans la Margiaiie,<<^ séjour m'avait déjà guéri de l'ambition. J'avais es la faveur du roi ; mais je m'aperçus bientôt qu'il ne pouvait me pardonner mon courage et sa frafiof- Ma présence le mettait dans l'embarras; il nepo^i' vait donc pas m'aimer. Ses eourtisans s'en ap^ rent , et dès lors ils se donnèrent bien de garde de me trop estimer ; et , pour que je n'eusse pas «»^ l'État du péril , tout le monde convenait à la ooar qu'il n'y avait pas eu de péril.

« Ainsi, également d^oûté de l'eflclavaieee*^ esclaves , je ne connus plus d'autre passion qw»^ amour pour Ardasn« ; et je m'estîn»! cent ibis p» heureux de rester dans la seule dépendance ^J**

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mais , que de rentrer dans une autre que je ne pouvais que haïr.

« Il nous parut que le génie nous avait suivis; nous nous retrouvâmes dans la même abondance, et nous vîmes toujours de nouveaux prodiges.

« Un pécheur vint nous vendre un poisson : on m'apporta une bague fort riche qu'on avait trouvée dans son gosier.

« Un jour, manquant d'argent, j'envoyai vendre quelques pierreries à la ville prochaine : on m'en apporta le prix , et quelques jours après je vis sur ma table les pierreries.

«/Grands dieux! dis-je en moi-même, il m'est donc impossible de m'appauvriri

« Nous vouKhnes tenter le génie , et nous hii d^ mandâmes une somme immense. Il nous fit bien voir que nos vœux étalent indiscrets. Nous trouvâmes quelques jours après sur la table la plus petite sonune que nous eussions encore reçue. Nous ne pâmes, en la voyant , nous empêcher de rire. « Le « génie nous joue , dit Ardasire. Ah! m'écriai-je, « les dieux sont de bons dispensateurs : la médio- « crité qu'ils nous accordent vaut bien mieux que « les trésors qu'ils nous refusent. »

« Nous n'avions aucune des passions tristes. L'aveugle ambition , la soif d'acquérir, l'envie de dominer, semblaient s'éloigner de nous, et être les passions d'un autre univers. Ces sortes de biens ne sont faits que pour entrer dans le vide des âmes que la nature n'a point remplies. Ils n'ont été imaginés que par ceux qui se sont trouvés incapables de bien ■entir les autres.

« Je vous ai déjà dit que nous étions adorés de cette petite nation qui formait notre maison. Nous nous aimions, Ardasire et moi; et sans doute que reffet nature] de l'amour est de rendre heureux ceux qui s'aiment. Mais cette bienveillance générale, que nous trouvons dans tous ceux qui sont autour de nous, peut rendre plus heureux que l'amour même. Il est impossible que ceux qui ont le cœur bien fait ne se plaisent au milieu de cette bienveillance générale. Étrange effet de la nature! l*homme n'est jamais si peu à lui que lorsqu'il parait rêtre davantage. Le cœur n'est jamais le cœur que quand il se donne , parce que ses jouissances sont hors de lui.

« Cest ce qui fait que ces idées de grandeur qui retirent toujours le cœur vers lui-même trompent ceux qui en sont enivrés ; c'est ce qui fait qu'ils s'étonnent de n'être point lieureux au milieu de ce qu'ils croient être le bonheur; que, ne le trouvant poîot dans la grandeur, ils cherchent plus de gran-

deur encore. S'ils n'y peuvent atteindre, lisse croient plus malheureux; s'ils y atteignent, ils ne trouvent pas encore le bonheur.

« C'est l'orgueil qui, à force de nous posséder, nous empêche de nous posséder, et qui, nous concentrant dans nous-mêmes, y porte toujours la tristesse. Cette tristesse vient de la solitude du cœur, qui se sent toujours fait pour jouir, et qui ne jouit pas; qui se sent toujours fait pour les autres , et qui ne les trouve pas.

« Ainsi nous aurions goûté des plaisirs que donne la nature toutes les fois qu'on ne la fuit pas; nous aurions passé notre vie dans la joie, l'innocence, et la paix ; nous aurions compté nos années par le renouvellement des fleurs et des fruits; nous aurions perdu nos années dans la rapidité d'une vie heureuse; j'aurais vu tous les jours Ardasire, et je lui aurais dit que je l'aimais; la même terre aurait repris son âme et la mienne. Mais tout-à-coup mon bonheur s'évanouit, etj'éprouvai le revers du monde le plus affreux.

« Le prince du pays était un tjrran capable de tous les crimes, mais rien ne le rendait si odieux que les outrages continuels qu'il faisait à un sexe sur lequel il n'est pas seulement permis de lever les yeux. Il apprit, par une esclave sortie du sérail d' Ardasire, qu'elle était la plus belle personne de l'Orient. Il n'en fallut pas davantage pour le déterminer à me l'enlever. Une nuit, une grosse troupe de gens armés entoura ma maison, et, le matin, je reçus un ordre du tyran de lui envoyer Ardasire. Je vis l'impossibilité de la faire sauver. Ma première idée fut de lui aller donner la mort dans le sommeil où elle était ensevelie. Je pris mon épée , je courus , j'entrai dans sa chambre, j'ouvris les rideaux; je reculai d'horreur, et tous mes sens se glacèrent. Une nouvelle rage me saisit. Je voulus aller me jeter au milieu de ces satellites, et immoler tout ce qui se présenterait à moi. Mon esprit s'ouvrit pour un dessein plus suivi, et je me calmai. Je résolus de prendre les habits que j'avais eus il y avait quelques mois, de monter, sous le nom d' Ardasire , dans la litière que le tyran lui avait destinée , de me faire mener à lui. Outre que je ne voyais point d'autre ressource , je sentais en moi-même du plaisir à f^bre une action de courage sous les mêmes habits avec lesquels l'aveugle amour avait auparavant avili mon sexe.

« J'exécutai tout de sang-froid. Pordonnai que l'on cachât à Ardasire le péril que je courais, et que , sitôt que je serais parti , on la fît sauver dans un autre pays. Je pris avec moi un esclave dont jt connaissais le courage , et je me livrai aux femme»

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