‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 854 sur 975 · GOS · texte numérisé non relu

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absâce et ismënie.

et aux eunuques que le tyran avait envoyés. Je ne restai pas deux jours en chemin ; et, quand j'arrivai, la nuit était déjà avancée. Le tyran donnait un fes: tin à ses femmes et à ses courtisans , dans une salle de ses jardins. Il était dans cette gaieté stupide que donne la débauche lorsqu'elle a été portée à Texcès. 11 ordonna que Ton me fit venir. J'entrai dans la salle du festin : il me fit mettre auprès de lui , et je sus cacher ma fureur et le désordre de mon âme. J'étais comme incertain dans mes souhaits. Je voulais attirer les regards du tyran , et quand il les tournait vers moi , je sentais redoubler ma rage. Parce qu'il me croit Ardasire , disais-je en moi-même, il ose m'aimer. Il me semblait que je voyais multiplier ses outrages, et qu'il avait trouvé mille manières d'oiï^enser mon amour. Cependant j'étais prêt à jouir de la plus affreuse vengeance. Il s'enflammait, et je le voyais insensiblement approcher de son malheur. Il sortit de la salle du festin, et me mena dans un appartement plus reculé de ses jardins , suivi d'un seul eunuque et de mon esclave. Déjà sa fureur brutale allait l'éclaircir sur mon sexe. « Ce fer, m'écriai-je, t'apprendra « mieux que je suis un homme. Meurs , et qu'on « dise aux enfers que l'époux d' Ardasire a puni tes « crimes ! » Il tomba ^ mes pieds, et dans ce moment la porte de l'appartement s'ouvrit; car sitôt que mou esclave avait entendu ma voix, il avait tué l'eunuque qui la gardait, et s'en était saisi. Nous fuîmes ; nous errions dans les jardins ; nous rencontrâmes un homme; je le saisis : « Je te plongerai, « lui dls-je, ce poignard dans le sein, si tu ne me « fais sortir d'ici. » Cétait un jardinier, qui , tout tremblant de peur, me mena à une porte qu'il ouvrit ; je la lui fis refermer, et lui ordonnai de me suivre.

« Je jetai mes habits, et pris un manteau d'esclave. Nous errâmes dans les bois; et , par un bonheur inespéré, lorsque nous étions accablés de lassitude , nous trouvâmes un marchand qui faisait pattre ses chameaux; nous l'obligeâmes de nous mener hors de ce funeste pays.

« A mesure que j'évitais tant de dangers , mon cœur devenait moins tranquille. II fallait revoir Ardasire, et tout me faisait craindre pour elle. Ses femmes et ses eunuques lui avaient caché l'horreur de notre situation; mais, ne me voyant plus auprès d'elle, elle me croyait coupable; elle s'imaginait que j'avais manqué à tant de serments que je lui avais faits. Elle ne pouvait concevoir cette barbarie de l'avoir fait enlever sans lui rien dire. L'amour voit tout ce qu'il craint. La vie lui devint insup- | portable; elle prit du poison ; il ne fit pas son effet

violemment. Parrivai, et je la trouvai mourante. « Ardasire, lui dis-je, je vous perds! vous mourez, « cruelle Ardasire! Hélas! qu'avais-je fait... • Elle versa quelques larmes. « Arsace, me dit-elle, il n'y « a qu'un moment que la mort me semblait déli* « cieuse; elle itie paraît terrible depuis que je tous « vois. Je sens que je voudrais revivre pour toqs, « et que mon âme me quitte malgré elle. Conserrex « mon souvenir; et, si j'apprends qu'il vous est « cher, comptez que je ne serai point toonneotée « chez les ombres. J'ai du moins cette consolatioo, « mon cher Arsace , de mourir dans vos bras. »

« Elle expira. Il me serait impossible de dire comment je n'expirai pas aussi. On m'arracha d'Ard^ sire, et je crus qu'on me séparait de moi-même, h fixai mes yeux sur elle , et je restai immobile; fêtais devenu stupide. On m'ôta ce terrible spectacle, A je sentis mon âme reprendre toute sa sensibilité. On m'entraîna : je tournais les yeux vers ce fatal objet de ma douleur; j'aurais donné mille vies pou le voir encore un moment. J'entrai en fureur, je pris mon épée ; j'allais me percer le sein; on m'ar* réta. Je sortis de ce palais funeste, et je n'y rentrai plus. Mon esprit s'aliéna; je courais dans les bois; je remplissais l'air de mes cris ; quand je derenais plus tranquille, toutes les forces de mon âmeli fixaient à ma douleur. Il me sembla qu'il ne me restait plus rien dans le monde que ma tristesse et k nom d' Ardasire. Ce nom, je le prononçais d'une too terrible , et je rentrais dans le silence. Je résolus de m'ôter la vie, et tout- à-coup j'entrai en forenr- « Tu veux mourir, me dis-je à moi-même, et AnU- « sire n'est pas vengée! Tu veux mourir, et le fils à» « tyran est en Hircanie , qui se baigne dans te dé- « lices! Il vit , et tu veux mourir! »

« Je me suis mis en chemin pour l'aller cherdtf. J'ai appris qu'il vous avait déclaré la guerre; J ai volé à vous. Je suis arrivé trois jours avant la bataille , et j'ai fait l'action que vous connaissez. J ** rais percé le fils du tyran ; j'ai mieux aimé le i^ prisonnier. Je veux qu'il traîne dans la honte J< dans les fers une vie aussi malheureuse q«« •* mienne. J'espère que quelque jour il appre^fî que j'aurai fait mourir le dernier des siens. J*a^ pourtant que, depuis que je suis vengé, je >>* . trouve pas plus heureux ; et je sens bien querespoi de la vengeance flatte plus que la vengeance ma»*- Ma rage que j'ai satisfaite, l'action que vous^ vue, les acclamations du peuple, seigneur, votre amitié même, ne me rendent point ce que j'ai P^ du. »

La surprise d'Aspar avait commencé p"^

ABSACE ET ISHÉNIE,

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avec le récit qu'il avait entendu. Sitôt qu*il avait ooTle nom d'Arsace, il avait reconnu le mari de la reine. Des raisons dÎÈtat l'avaient obligé d'envoyer chez les Mèdesisménie, la plus jeune des filles du dernier roi , et il l'avait ùit élever en secret sous le nom d'Ardasire. Il l'avait mariée à Arsace; il avait toujours eu des gens affidés dans le sérail d' Arsace; il était le génie qui, par ces mêmes gens, avait répandu tant de richesses dans la maison d' Arsace, et qui, par des voies très-simples, avait fait imaginer tant de prodiges.

Il avùt eu de très-grandes raisons pour cacher à Arsace la naissance d'Ardasire. Arsace, qui avait beaucoup de courage, aurait pu £ure valoir les droits de sa femme sur la Bactriane, et la troubler.

Mais ces raisons ne subsistaient plus; et quand H entendit le récit d' Arsace, il eut mille fois envie de rinterrompre; mais il crut qu'il n'était pas encore temps de lui apprendre son sort. Un ministre accoutumé à arrêter ses mouvements revenait toujours à la prudence; il pensait à préparer un grand événement, et non pas à le hâter.

Deux jours après, le bruit se répandit que l'eunuque avait mis sur le trône une fausse Isménie. On passa des murmures à la sédition. Le peuple furieux entoura le palais; il demanda à haute voix la tête d'Aspar. L'eunuque fit ouvrir une des portes, et, monté sur un éléphant, il s'avança dans la foule. « Bactrieos, diMI, écoutez-moi. » Etcommeon murmurait encore; « Êcoutez-moi, vousdis-je. Si vous pouvez me fedre mourir à présent, vous pourrez dans un moment me &ire mourir tout de même. Voici un papier écrit et scellé de la main du feu roi : prosternez-vous, adorez-le; je vais le lire.

Il le lut :

« Le ciel m'a donné deux filles qui se ressemblent au point que tous les yeux peuvent s'y tromper. Je crains que cela ne donne occasion à de plus grands troubles et à des guerres plus funestes. Vous donc, Aspar, lumière de l'empire, prenez la plus jeune des deux; envoyez-la secrètement dans la Médie, et ùites-en prendre soin. Qu'elle y reste sous un nom supposé, tandis que le bien de l'État le demandera. »

11 porta cet écrit au-dessus de sa tête, et il s'inclina. Puis reprenant la parole :

« Isménie est morte, n'en doutez pas; mais sa soeur la jeune Isménie est sur le trône. VoudrieznHiB vous plaindre de ce que , voyant la mort de M reine approcher, j'ai fait venir sa soeur du fond

■ONTISQCIEU.

de l'Asie? Me reprocheriez-vous d'avoir été assez heureux pour voiis la rendre, et la placer sur un trône qui, depuis la mort de la reine sa soeur, lui appartient? Si j'ai tu la mort de la reine, l'état des af&ires ne l'a-t-il pas demandé? me blâmez-vous d'avoir fait une action de fidélité avec prudence? Posez donc les armes. Jusqu'ici vous n'êtes point coupables; dès ce moment vous le seriez. »

Aspar expliqua ensuite comment il avait confié la jeune Isménie à deux vieux eunuques ; comment on l'avait transportée en Médie sous un nom supposé ; comment il l'avait mariée à un grand seigneur du pays ; comment il l'avait fait suivre dans tous les lieux où la fortune l'avait conduite; commet la maladie de la reine Pavait déterminé à la faire enlever pour être gardée en secret dans le sérail ; comment, après la mort de la reine, il l'avait placée sur 1^ trône.

Comme les flots de la mer agitée s'apaisent par les zéphyrs, le peuple se calma par les paroles d'Aspar. On n'entendit plus que des acclamations de joie; tous les temples retentirent du nom de la jeune Isménie.

Aspar inspira à Isménie de voir Pétranger qui avait rendu un si grand service à la Bactriane; il lui inspira de lui donner une audience éclatante. Il fut résolu que les grands et les peuples seraient assemblés; que là il serait déclaré général des armées de l'État, et que la reine lui ceindrait l'épée. Les principaux de la nation étaient rangés autour d'une grandesalle , et une foulede peupleen occupait le milieu et l'entrée. La reine était sur son trône , vêtue d'un habit superbe. Elle avait la tête couverte de pierreries ; elle avait, selon l'usage de ces solennités, levé son voile et l'on voyait le visage de la beauté même. Arsace parut, et le peuple commença ses acclamations. Arsace, les yeux baissés par respect, resta un moment dans le silence; et adressant la parole à la reine :

« Madame, lui dit-il d'une voix basse et entrecoupée , si quelque chose pouvait rendre à mon âme quelque tranquillité , et me consoler de mes malheurs... »

La reine ne le laissa pas achever; elle crut d'abord reconnaître le visage, elle reconnut encore la voix d' Arsace. Toute hors d'elle-même, et ne se connaissant plus, elle se précipita de son trône, et se jeta aux genoux d' Arsace.

« Mes malheurs ont été plus grands que les tiens , dit-elle, mon cher Arsace. Hélas! je croyais ne te revoir jamais depuis le fatal moment qui nous a séparés. Mes douleurs ont été mortelles. »

AESACE ET ISMËNŒ.

Et, comme si elle avait passé tout à coup d*une manière 4*aimer à une autre manière d'aimer, ou qu'elle se trouvât moertaine sur limpétuœité de Taction qu'elle venait de taire, die se releva tout à «oup , et une rougeur modeste parut sur sou visage.

« Bactriens, dit-elle, c'est aux genoux de mon époux que vous m'avez vue. Cest ma félicité d'avoir pu faire paraître devant vous mon amour. J'ai descendu de mon trône, parce que je n'y étais pas avec lui, et j'atteste les dieux que je n'y remonterai pas sans lui. Je goûte ce plaisir que la plus belle action de mon règne , c'est par lui qu'elle a été faite , et que c'est pour moi qu'il l'a faite. Grands, peuples, et citoyens, croyez-vous que celui qui règne sur moi soit digne de régner sur vous? Approuvezvous mon choix? Élisez-vous Arsace? Dites-le-moi, parlez. »

A peine les dernières paroles de la reine furentelles entendues , que tout le palais retentit d'acclamations : on n'entendit plus que le nom d' Arsace et celui d'Isménie.

Pendant tout ce temps , Arsace était comme stupide. 11 voulut parler, sa voix s'arrêta; il voulut se mouvoir, et il resta sans action. Il ne voyait pas la reine; il ne voyait pas le peuple; à peine entendaitil les acclamations : la joie le troublait tellement que son âme ne put sentir toute sa félicité.

Mais quand Aspar eut fait retirer le peuple , Arsace peooba la tête sur la main de la reine.

« Ardasîre, vous vivez! vous vivez, ma chère Ardasire! Je mourais tous les jours de douleur. Comment les dieux vous ont-ils rendue à la vie? »

Elle se hâta de lui raconta comment une de ses femmes avait substitué au poison une liqueur enivrante. Elle avait été trois jours sans mouvement; on l'avait rendue à la vie : sa première parole avait été le nom d' Arsace; ses yeux ne s'étaient ouverts que pour le voir ; elle Tavait fait chercher, elle l'avait cherché elle-même. Aspar l'avait fait enlever, et, après la mort de sa soeur, il l'avait placée sur le trône.

Aspar avait rendu éclatante l'entrevue d'Arsace et d'Isménie. Il se ressouvenait de la dernière sédition. Il croyait qu'après avoir pris sur lui de luettie Isménie sur le trône , il n'était pas à propos qu'il parût encore avoir contribué à y placer Arsace. 11 avait pour maxime de ne Caire jamais lui-même ce que les autres pouvaient faire, et d'aimer le bien, de quelque main qu'il pût venir. D'ailleurs, connaissant la beauté du caractère d'Arsace et d'Isménie , il désirait de les faire paraître dans leur jour. Il

voulait leur concilier ee respect qœ s'atUnnt toujours les grandes âmes dans toutes les oeeaiioM où dies peuvent se montrer, n cherchait à leur Atirer cet amour que l'on porte à ceux qui ont épraivé de grands maUMurs. U voulait fûrânattreeetts admiratioB que l'ona pour tous ceux qui 80otci|i' blés de sentir ks belles passions. Enfin il aopà que rien n'était plus propre à foire perdre à Amee le titre d'étranger, et à lui faire trouver edu de Bactrien dans tous les oœuu des peuples deh B» triane.

Arsace jouissait d'un boidieur qui M fomà inconcevable. Ardasîre, qu'il croyait morte, M était rendue ; Ardasire était Isménie ; Âxàumëà reine de Bactriane, Ardasire l'ea avait £iit nlli passait du sentiment de sa grandeur au sentioNit de son arooor. fi aimait m diadème qiii,bieoloiB d'être un signe dlndépendance, ravertiflik aoi cesse qu'il était àelle; il aimait ce tr&Be,pine^1 voyait la main qm l'y avait ùk monter.

Isménie goûtait pour la première fois le phi» de voir qu'elle était une greôide reine. Avant rirri* vée d'Arsace, elle avait une grande fortiioe,BBii il kû manquait un cœur capable de la sentir :io milieu de sa cour, elle se trouvait seule; dix nd- Kons d'hommes étaient àses pieds, et elleseerojât abandomée.

Arsaoé fit d'abord venir le prince d'Hircanie.

« Vous avez, lui dit-il, paru devant moiietl^ fers ont tombé de vos mains ; il ne faut point qal y ait d'infortuné dans l'empire du plusbeurcox^ mortels.

a Quoique je vous aie vaincu , je ne crois pas ^ vous m'ayez cédé en courage : je vous prie de consentir que vous me cédiez en générosité. »

Le caractère de la reineétait la douceur, etsa fierté naturelle disparaissait toujours toutes les fois qo"^ devait disparaître.

« Pardonnez-moi , dit-elle au prince ^^f6n^' si je n'ai pas répondu à des feux qui n'étant p0 légitimes. L'épouse d'Arsace ne pouvat pas f^^ vôtre : vous ne devez vous pld&oàieqpêéaé^

« Si l'Hircanle et la Bactriane ne forment ptf"» mêmeempire, ce sontdesÉtats feitspourétreaUic^ Isménie peut promettre de l'amitié, si ettea's P* promettre de l'amour. » .

« Je suis , répondit le prince, aocaWé de tant ^ malheurs et comblé de tant de bienfaits, qu^f sais si je suis un exemple de la bonne ou de b «'''* vaîse fortune.

ARSACE ET ISMÉNIE

« Taî {m les annet contre vous pour me Tenger d*un mêprigipie vous n*afiez pas. Ni vous ni moi ne méifcioiis qoe le Ciel fiiTorisflt née projets. Je vais reMuner dansrHifcaaie ; et j*y oaUèerais bient6t mes malheurs, si je ne comptais pnrmi mes malheurs eekii 4e tous a?oir vue, et edoi de ne plus vous voir.

« Votre beauté sera chantée dans tout l*Onent; «ne rendra le sièdeoÀ TOUS Tirez plus célèbre que tous les autres ; et , dans les races futures , les noms d* Arsace et dlsméoîe seront les titres les plus flatteurs pour les belles et les amants. »

Un événement imprévu demanda la présence d'Arsace dans une province du royaume : il quitta Isménie. Quels tendres adieux! quelles douces larmes! C'était moins un si^et de s'afOiger, qu'une occasion de s'attendrir. La peine de se quitter se joignît à l'idée de la douceur de se revoir.

Pendant l'absence du roi tout fut par ses soins disposé de manière que le temps , le lieu, les personnes, chaque événement offrait à Isménie des marques de son souvenir. Il était éloigné , et ses actions disaient qu'il était auprès d'elle ; tout était d'intelligence pour lui rappeler Arsace : elle ne trouvait point Arsace , mais elle trouvait son amant.

Arsaoe écrivait continuellement à Isménie. Elle lisait :

« rai TU les Bopeibes villes qui ooadviseiit à vos fNNrtières ; j'ai vu des peuples innombrables tomber è mes genoux. Toot me d^Mt que je régnais dans la fiactriane : je ne voyais point celle qui m'en avait Aîtroî,etJeBerétsd8ptos. •

Il lui disait :

« SI le Ciel voulait m'aecordeir le breuvage d'imsnortalîté tant cherché dans l'Orient, vous boiriez 4lans la même coupe, ou je n'en approcherais pas «es lèvres; tous séries tmmorteUe avec shm, ou j9 monraîs avec mus. •

U Yd mandait :

« J'ai doaaé votre nom à la ville que j'ai fût bâtûr; il me semUe^'olleaeea habitée parnossqjets les plus hevreux. »

Dans une autre lettre , après «e que Tamour pouvait dire de plus tendre sur les diarmes de sa per- «oone, B ajoutait :

« Je vous dis ces choses sans même chercher à vous plaire ; je voudrais calmer mes ennuis ; je sens que mon âme s'apaise en vous parlant de vou& »

Enfin elle reçut cette lettre :

eit

« Je comptais les jours, je ne compte plus que les moments, et ces moments sont plus longs que les jours. Belle reine, mon cœur est moins tranquille à mesure que j'appiocfae de vous. »

Après le retour d' Arsace, il lui vint des ambassades de toutes parts ; 11 y en eut qui parurent singulières. Arsace était sur un trône qu'on avait élevé dans la cour du palais. L'ambassadeur des Parthes entra d'abord; il était monté sur un superbe coursier; il ne descendit point à terre , et il parla ainsi :

« Un tigre d'fiircanie désolait la contrée, un éléphant rétoufta sous aes pieds. Un jeune tigre restait, et il était déjà aussi cruel que son père; l'éléphant en délivra encore le pays. Tous les animaux qui craignaient les bétes féroces venaient paître a utour de hii. U se plaisait à voir qu'il était leur asile, et il disait en lui-même : On dit que le tigre est le roi des animaux ; il n'en est que le tyran , et j'en suis leroL »

L'an^MMsadev des Perses paria ainsi :

« AnconunencemeDt du monde, la lune fut mariée avec le soleil. Tous les astres du firmament voulaient l'épouser. Elle leur dit : Regardez le soleil , et rçgaidez-vous ; vous n'avez pas tous ensemble autant de lumière que lui. »

L'anAassadeur d'Egypte vint ensuile , et dit :

« Lorsquisis épousa le grand Osiris, ce mariage fut la cause de la prospérité de l'Egypte, et le type de sa fécondité. Telle sera la Bactriane ; elle deviendra heureuse par le mariage de ses dieux. »

Arsace disait nettresur les nvralUes de tous ses palais son nom avec celui d'isménie. On voyait leurs chifift«s partout entrelacés. Il était défendu de peindre Arsace qu'avec Isménie.

TmRes les actions qui demandaient qneique sévérité, il voulait ps^rattre les feire seul; H voulut que les grâces fussent faites sous son nomotcelw disménie.

« Je vous aime, lui disait-il, à cause de votre beaK^ divine et de vos grâces toujours nouvelles. Je vous aime encore , parce que , quand j'ai fait quelque action digne d'un grand roi, il me semble que je vous plais davantage.

« Vous avez voulu que je fusse votre roi, quand je ne pensais qu'au bonheur d'être votre époux ; et ces plaisirs dont je m'enivrais avec vous, vous m'avez appris à les fuir lorsqu'il s'agissait de ma gloire.

« Vous avez accoutumé mon âme à la clémence ; et lorsque vous avez demandé des choses qu!iln'était

ARSrAGE ET ISMÉNIË.

pas permis d'accorder, vous m'avez toujours fait respecter ce cœur qui les avait demandées.

«( Les femmes de votre palais ne sont point entrées dans les intrigues de la cour; elles ont cherché la modestie et Toubli de tout ce qu*elles ne doivent point aimer.

a Je crois que le Ciel a voulu faire de moi un grand prince, puisqu'il m*a fait trouver, dans les écneils ordinaires des rois, des secours pour devenir vertueux. »

Jamais les Bactriens ne virent des temps si heureux. Arsace et Isménie disaient qu'ils r^naient sur le meilleur peuple de Funivers; les Bactriens disaient qu'ils vivaient sous les meilleurs de tous les princes.

Il disait qu'étant né sujet, il avait souhaité mille fois de vivre sous un bon prince, et que ses sujets faisaient sans doute les mêmes vœux que lui.

Il ajoutait qu'ayant le cœur d'Isménie, il devait lui offrir tous les cœurs de l'univers : il ne pouvait lui apporter un trône, mais des vertus capables de le remplir.

11 croyait que son amour devait passer à la postérité, et qu'il n'y passerait jamais mieux qu'avec sa gloire. Il voulait qu'on écrivtt ces paroles sur son tombeau : Isménie a eu pour époux un roi chéH des mortels.

Il disait qu'il aimait Aspar, son premier ministre, parce qu'il parlait toujours des sujets, plus rarement du roi , et jamais de hii-méme.

«Ha, disait-il , trois grandes choses : l'esprit juste , le cœur sensible, et l'âme sincère. »

Arsace parlait souvent de l'innocence de son administration. Il disait qu'il conservait ses mains pures, parce que le premier erime qu'il commettrait déciderait de toute sa vie , et que là commencerait la chaîne d'une infinité d'autres.

« Je punirais , disait-il , un homme sur des soupçons. Je croirais en rester là ; non : de nouveaux soupçons me viendraient en foule contre les parents et les amis de celui que j'aurais fait mourir. Voilà le germe d'un second crime. Ces actions violentes me feraient penser que je serais haï de mes sujets : je commencerais à les craindre. Ce serait le sujet de nouvelles exécutions, qui deviendraient dies-mémes le sujet de nouvelles frayeurs.

« Que si ma vie était une fois marquée de ces sortes de taches , le désespoir d'acquérir une bonne réputation viendrait me saisir; et, voyant que je n'effacerais jamais le passé , j'abandonnerais l'avenir »

Arsace aimait si fort à conserver les lois et les an-

ciennes coutumes des Bactriens, qu'il treinblait toujours au mot de la réformatioM des abus, parce qu'il avait souvent remarqué que chacun apfêlait loi ee qui était conforme à ses vues , et appelait abus tout ce qui choquait ses intérêts;

Que, de corrections en corrections d'abus, as lieu de rectifier les choses , on parvenait à ks anéantir.

Il était persuadé que le bien ne devait coalerdans un État que par le canal des lois ; que le moyen (k faire un bien permanent , c'était , en faisant le bien , de le suivre; que le moyen de faire un mal penn:nent , c'était , en faisant le mal , de les cboqoer;

Que les devoirs des princes ne consistaient pas moins dans la défense des lois contre les passions de autres que contre leurs propres passion»;

Que le désir général de rendre les hommes heureux était naturel aux princes; mais que ce dm n'aboutissait à rien , s'ils ne se procuraient mtinuellement des connaissances particulières pour y parvenir;

Que , par un grand bonheur, le grand art de régner demandait plus de sens que de génie, plus de désir d'acquérir des lumières que de grandes lumières, plutôt des connaissances pratiques qaedes connaissances abstraites, plutôt un certain discernement pour connaître les hommes que la capacité de les former ;

Qu'on apprenait à connaître les hommesenseooiBmuniquant à eux, comme on apprend toute autre chose ; qu'il est très-inconunode pour les défautset pour les vices de se cacher toujours ; que la plopvt des hommes ont une enveloppe ; mais qu'elle tient ^ serre si peu, qu'il est très-difficile que quelque cot< ne vienne à se découvrir.

Arsace ne parlait jamais des affaires qu'il pou^^'^ avoir avec les étrangers ; mais il aimait à s'entretenir de celles de l'intérieur de son royaume, ptfce que c'était le seul moyen de le bien connaître; et là-dessus il disait qu'un bon prince devait étres^ cret , mais qu'il pouvait quelquefois l'être trop.

Il disait qu'il sentait en lui-même qu'il était o» bon roi; qu'il était doux, affable, humain; qa" aimait la gloire, qu'il aimait ses sujets; que cepeo; dant si, avec ces belles qualités, il ne s'était gn^ dans l'esprit les grands principes de gouvernea)eot, il serait arrivé la chose du monde la plus triste, q» ses sujeU auraient eu un bon roi , et qu'ils anraifljt peu joui de ce bonheur; et que ce beau présent de la Providence aurait été en quelque sorte inutile pour eux.

« Celui qui croit trouver le bonheur sur le w» se trompe , disait Ar|2fi^ : on n'y a que le bonheur

ARSACE ET 15MÉNIE.

qo*on y a porte, et sourent même on y risque ee bonheur que Ton a porté. Si donc les dieux, ajoutait-il, n*ont pas &it le commandement pour le bonheur de ceux qui commandent, il faut qu'ils Talent fait pour le bonheur de ceux qui obéissent. »

Arsace savait donner, parce qu'il savait refuser. « Souvent, disait-il, quatre villi^es ne suffisent pas pour faire un don à un grand seigneur prêt à devenir misérable , ou à un misérable prêt à devenir grand seigneur. Je puis bien enrichir la pauvreté d'état ; mais il m'est impossible d'enrichir la pauvreté de luxe, v

Arsace était plus curieux d'entrer dans les chaumières que dans les palais de ses grands.

« Cest là que je trouve mes vrais conseillers. Là je me ressouviens de ce que mon palais me fait oublier. Ils me disent leurs besoins. Ce sont les petits malheurs de chacun qui composent le malheur général. Je m'instruis de tous ces malheurs, qui tous ensemble pourraient former le mien.

« C'est dans ces chaumières que je vois ces objets tristes qui font toujours les délices de ceux qui peuvent les faire changer, et qui me font connaître que je puis devenir un plus grand prince que je ne le suis. J'y vois la joie succéder aux larmes; au lieu que dans mon palais je ne puis guère voir que les larmes succéder à la joie. »

On hii dit un jour que, dans quelques réjouissances publiques, des farceurs avaient chanté ses louanges.

« Savez-vous bien, dît-il , pourquoi je permets à ces gens-là de me louer? C'est afin de me faire mépriser la flatterie , et de la rendre vile à tous les gens de bien. J'ai un si grand pouvoir, qu'il sera toiyours naturel de chercher à me plaire. J'espère bien que les dieux ne permettront point que la flatterie me plaise jamais. Pour vous , mes amis , dites-moi la vérité; c'est la seule chose du monde que je désire, parce que c'est la seule chose du monde qui puisse me manquer. »

Ce qui avait troublé la fin du règne d'Artamène, c'est que dans sa jeunesse il avait conquis quelques petits peuples voisins , situés entre la Médie et la Bactriane. Us étaient sesalUés; il voulut les avoir pour sujets , il les eut pour ennemis ; et , comme ils habitaient les montagnes, ils ne furent jamais bien assajettis; au contraire, les Mèdes se servaient d'eux pour troubler le royaume : de sorte que le conquérant avait beaucoup affaibli le monarque, et que, lorsqu' Arsace monta sur le trône, ces peuples étaient encore peu affectionnés. Bientôt les Mèdes les firent révolter. Arsace vola, et les soumit. Il fit assembler ta nation , et parla ainsi :

" Je sais que vous sou£frez impatiemment la domination des Bactriens : je n'en suis point surpris. Vous aimez vos anciens rois, qui vous ont comblés de bienfaits. C'est à moi à faire en sorte, par nm modération et par ma justice, que vous me regardiez conune le vrai successeur de ceux que vous avez taut aimés. »

U fit venir les deux chefs les plus dangereux de la révolte, et dit au peuple :

ft Je les &is mener devant vous pour que vous les jugiez vous-mêmes. »

Chacun, en les condamnant, chercha à se justifier.

« Connaissez, leur dit-il , le bonheur que vous avez de vivre sous un roi qui n'a point de passion lorsqu'il punit, et qui n'en met que quand il récompense; qui croit que la gloire de vaincre n'est que l'effet du sort, et qu'il ne tient que de lui-même celle de pardonner.

« Vous vivrez heureux sous mon empire, et vous garderez vos usages et vos lois. Oubliez que je vous ai vaincus par les armes , et ne le soyez que par mon affection. »

Toute la nation vint rendre grâce à Arsace de sa clémence et de la paix. Des vieillards portaient la parole. Le premier parla ainsi :

« Je crois vohr ces grands arbres qui font Tornement de notre contrée. Tu en es la tige , et nous en sommes les feuilles ; elles couvriront les racines des ardeurs du soleil. »

Le second lui dit :

« Tu avais à demander aux dieux que nos montagnes s'abaissassent, pour qu'elles ne pussent pas nous défendre contre toi. Demande-leur aujourd'hui qu'elles s'élèvent jusques aux nues pour qu'elles puissent mieux te défendre contre tes ennemis. »

Le troisième dit ensuite :

« Regarde le fleuve qui traverse notre contrée; là où il est impétueux et rapide, après avoir tout renversé, il se dissipe et se divise au point que les fenunes le traversent à pied. Mais si tu le regardes dans les lieux où il est doux et tranquille, il grossit lentement ses eaux , il est respecté des nations, et il arrête les armées. »

Depuis ce temps ces peuples furent les plus fidèles sujets de la Bactriane.

Cependant le roi de Médie apprit qu'Arsace régnait dans la Bactriane. Le souvenir de l'affront qu'il avait reçu se réveilla dans son coeur. Il avait

ÉLOGE DE BERWiCK.

résolu de lui (aire la guerre. U demanda le secours du roi d^Hireaole.

« Jolgnez-Tous à mol, loi écrivit-il; poursoifons une yaigeance eoimnmie. Le Ciel vous destinait la reine de Bactriane ; un de mes snjets vous Fa ravie : venez la conquérir. »

Le roi d'Hircanie lui fit cette réponse :

« Je serais aujourd'hui en servitude diez les Baetriens, si je n'avais trouvé des ennemis généreux. Je rends grâces au Ciel de ce qu'il a voulu que mon règne commençât par des malheurs. L'adversité est notre mère; la prospérité n'est que notre marâtre. Vous me proposez des querelles qui ne sont pas celles des rois. Laissons jouhr le roi et la reine de Bactriane du bonheur de se plaire et de s'aimar. »

FIN D'âRSACB BT ISMBIIIB.

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